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Full text of "Mémoires de l'Académie des sciences, lettres et arts d'Arras"

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MÉMOIRES 


L'ACADÉMIE 


DES SCIENCES. LETTRES ET ARTS 


D'ARRAS 


CARRAS 


Imp. Robard-Courtin, place du Punt-de-Cité, n° 6 


M. D. CCC XCIV. 


MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE D'ARRAS 


—— mt — — 


L'Acadesmie laisse à chacun des auteurs des travaux 
imsérés dans les volunes de ses Afémoires, la resfonsabilité de ses opinions, 


tant pour le fond que four la forme. 


MÉMOIRES 


DE 


L'ACADÉMIE 


D'ARRAS 


—— DE- — 


1le Série. — Tome XXV. 


CARRAS 


Imp. Rohard-Courtin, place du Pont-ie-Cité, n° 6 


M. D. CCC XCIV. 


I 


Séance publique du 19 Octobre 1898. 


Dee— — 


DISCOURS DE RÉCEPTION 


DE 


M. l'Abbe RAMBURE. 


————— + —_—_—__— 


MonseiGNEUR, Mesoam ES, Messteu RS, 


te SD as que vous avez bien voulu me faire, en me 
“nommant par vos suffrages membre de l'Académie 
d'Arras, est pour moi une nouvelle preuve que les hommes 
les plus éminents sont aussi les plus indulgents.» C’est en ces 
termes que, le 16 mai 1852, Monsieur l'abbé Proyart com- 
mençait son discours de réception (1), et l’on ne saurait vrai- 
ment mieux penser ni mieux dire. Mais si sa modestie jus- 
ifiait son langage, s'il croyait insuflisants les titres que 
vous-mêmes lui aviez fournis en le couronnant deux fois (2), 
où trouverai-je le secret de © faire mon remerciement, » 
comme on disait au siècle dernier, entre une bienveillance 
qui me confond et une comparaison qui m'écrase ? 
Combien j'aurais préféré, je l'avoue tout naïvement, être 
actuellement perdu dans ce brillant auditoire, et applaudir à 
l'éloge académique de Monsieur Proyart, prononcé par son 


(1) Mémoires de l'Acudémie d'Arras, 1re série, t. xxvi, p. 103. 
(2) Tbid., {re série, t. xxur, pp. 247-396 et t. xx1v, pp. 63-167. 


0 — 


successeur immédiat, qui fut présenté à vos suffrages sous 
les meilleurs auspices, Monsieur le chanoine Leleux ! Vous 
y auriez tous gagné, Messieurs, car rien ne surpasse le 
plaisir sain et fortifiant qu’éprouve l'esprit, en entendant 
Jouer un homme d'élite par l’un de ses égaux, revètu comme 
lui des plus hautes fonctions, et comme lui doué de la plus 
brillante culture littéraire. 

Bien que vous en soyez privés, la mémoire de celui qui 
fut pendant trente-six ans l’une de vos lumières n’a pas 
souffert les attaques de l’oubli : ses confrères — je devrais 
presque dire : ses frères puinés de l'Académie — ont prodigué 
pour l’honorer toutes les ressources de leur érudition et de 
leur cœur (1); ils y ont tant excellé, qu'il serait présomp- 
tueux de recommencer sa biographie. Néanmoins, je ne puis 
me soustraire à l'hommage personnel que je lui dois: j'ai 
gardé un souvenir trop ému de la sympathie qu'il me témoi- 
gna dans diverses circonstances, en mémoire de sa longue 
intimilé avec mon arrière-grand'oncle, au sein de l'adminis- 
tration épiscopale ; j'ai élé trop fier jadis, en recevant de sa 
main, à l’Institution St-Joseph, mes premières et mes der- 
nières couronnes, distribuées avec la majestueuse et pater- 
nelle gravité qui en doublait le prix (2). D'ailleurs, lorsqu'il 
s'agit des hommes populaires, — et M. Proyart fut de leur 
nombre sans jamais le chercher, — on aime à entendre 
redire ce que l’on sait déjà, et en écoutant l'exposé de leurs 
mérites, on se sent devenir meilleur. 


(1) Mémoires de l’Acidèmie d'Arrus, 2°s.,t. xix, pp. 338-343 
(discours prononcé aux funérailles par M. Deramecourt); t. xx, 
pp. 9-11 (discours à la séance publique de l'Académie, par M. de 
Mallortie); t. xx, pp. 89-116 (biographie, par M. le Gentil). — Cf. 
Annuaire du divcèse d'Arras, an. 1899, pp. 211-220, notice de 
M. l'abbé Laroche, 

(2) Palmarès de l'{nstitution St-Joseph d'Arras, 6 août 1867 et 
3 août 1835. 


49 


Vous avez entendu parler, Messieurs, d’une récente appli- 
cation de la photographie à la physiologie qui a eu grand 
succès, grâce à son ingénieuse originalité: on prend succes- 
sivement les portraits de plusieurs membres d’une famille, 
appartenant à diverses générations ; puis, par des procédés 
synthétiques qui sont connus des artistes et que je ne sau- 
rais vous décrire, on arrive à constituer, en faisant abstrac- 
tion des différences individuelles, un portrait unique, idéal, 
qui garde tous les traits caractéristiques, qui ne convient à 
aucun membre de la famille et qui appartient à tous, c’est le 
tvpe héréditaire, le type familial. Transportez cette invention 
dans l’ordre moral, et ajoutez-y cette particularité que, par 
un rare bonheur, l'idéal s’est incarné dans une réalité vivante, 
et vous aurez reconnu avec moi, en Monsieur le chanoine 
Provyart, le type sacerdotal par excellence, le modèle du 
clergé d'Arras. 

Nous avons tous, même les plus jeunes, connu cette 
pléiade d’ecclésiastiques distingués, nés avec le siècle ou 
à peu près, dont la mort, en quelques annces, a tant 
éclairci les rangs que notre vénération pour les survivants 
redouble de sollicitude. Le Chapitre se glorifiait et se glorifie 
de leur présence, l’Académie de leurs travaux. Or, les vertus, 
les qualités de cette élite, et jusqu'à cette majesté extérieure 
dont les générations plus récentes semblent avoir perdu le 
secret, tout s’est réuni en M. Provart ; voilà ce qui donne 
une si grande importance à la lettre dans laquelle Monsei- 
gneur Dennel, par une exception bien rare, conviait à ses 
funérailles le clergé du diocèse entier : ce n'est pas seule- 
ment un éloge personnel qu'il lui adressait, il parlait au nom 
des « diverses administrations qui se sont succédé à Arras 


= 10 = 


depuis bientôt quarante ans (1), » au nom de ses prédéces- 
seurs, les La Tour d'Auvergne, les Parisis, les Lequette, les 
Meignan, au nom de milliers de prêtres et de centaines de 
milliers de chrétiens, quand il disait éloquemment de l'abbé 
Proyart : « Honoré de la confiance de tous les évèques qui 
ont occupé le siège d'Arras depuis le commencement de ce 
siècle, il a rendu au diocèse les services les plus précieux, à 
des titres divers et dans la mesure que comportaient les 
diverses phases de cette longue existence (2). » Cet éloge 
est déjà lointain, Messieurs ; mais tout me fait croire qu'il 
était amplement mérité, puisqu'il est confirmé aujourd'hui 
par l'hommage posthume le plus autorisé (3). 

Ce qui frappe surtout dans cette vie, c’est l'harmonie per- 
pétuelle des écrits et des actes : aussi rien ne saurait mieux 
démontrer que la double série de vos Mémoires, ce que lui 
doivent l'Église, la société, la science. 


L'Église, il apprend à la servir près d'un foyer qui garde 
intact le dépôt de la foi et de la dignité des ancètres. Du coté 
paternel, il marche sur les traces de son cousin, le célébre 
abbé Liévin Provart (4), dont ie testament, par une sorte de 
vertueuse intuition, a été fidélement exécuté dans sa famille, 
avant que ses admirables conseils fussent retrouvés par les 
efforts d'une patiente érudition (5). Du côté maternel, il se 
rappelle l’héroïque désintéressement des de Lœuvacq, ses 


(1) Mandements de S. G. Monscigneur Dennel, n. 26, p. 1. 

(2) Ibid. pp. 2-3. 

(3) S. G. Monseigneur Williez honorait de sa présence la séance 
de l'Académie. 

(4) Sur la vie de Maximilien Robespierre, par l'abbé Liévin Proyart, 
rééditée par M, le chan. Proyart avec certaines additions et modifi- 
cations de forme, v. la note de M. le Gentil, dans sa biographie, 
Mém. de l’Acad., 2e s., t. xx, p. 106. 

(3) A. Deramecourt, le Clergé du diocèse d'Arras pendant la 
Révolution, t. 51, pp. 237-242. 


— 41 — 


grands parents : ils furent incarcérés à Bapaume en 1793, 
pour avoir refusé d'acquérir comme bien national leur ferme 
de Demicourt, sur laquelle les moines de St-Eloy, dispersés 
et ruinés, leur devaient trente mille livres (1). 

Né le 12 floréal an XI, Joseph-Marie Provart est trop 
jeune pour voir, même sur les bras de sa mère, Napoléon ler 
visitant Arras en 18304, et éblouissant nos pères par la mer- 
veilleuse revue- des grenadiers de Junot, dans la plaine de 
Dainville. De ce qu'on a appelé |” « épopée impériale, » il ne 
saura par lui-même que la catastrophe finale : étant en pen- 
sion à Soissons en 181#, il s'échappe, comme par miracle, de 
la ville assiégée ; s’il rentre à Ervillers avec ses frères, les 
vétements en lambeaux, les poches remplies de balles prus- 
siennes, ce n’est point que le démon des batailles l’aiguil: 
lonne ; bientôt, hélas! il sera rejoint par les ennemis, et 
ressentira toutes les angoisses, toutes les humiliations de 
l'invasion, dans sa ferme occupée par les alliés. D'ailleurs, 
sa vocation est arrèlée : il « sera d'Eglise, » comme on 
aurait encore dit quarante ans auparavant. 

Dix ans plus tard, en 182%, avant même d'être prètre, 
— il ne le deviendra que le 2 juillet 1826, — il est appelé à 
un poste de confiance, Comme secrétaire particulier de 
Monseigneur de la Tour d'Auvergne. Je puis dire, je pense, 
sans manquer de respect à la mémoire du futur cardinal, 
dont l'autorité était plus forte que souple, qu'entre eux l’har- 
monie ne fut pas sans dissonances : il y eut des congés accor-- 
dés peut-être, des changements de siluation projetés, mais 
les rappels affectueux, les réconciliations expansives les 
suivaient de près, car l'abbé Provart était l’homme nécessaire. 

Dès lors, les ministères les plus délicats, les plus éle- 
vés, les plus difficiles, lui sont confiés d'autant plus volon- 
liers qu’il y excelle : pendant le Carème de 1825, une 


(1) Ces renscignements inédits sont dus aux bienveillantes com- 
munications de M. le Gentil et 1e mon ancien maitre, M. l'abbé Har- 
duin, ancien curé d'Hermies et Demicourt, doyen de Fillièvres. 


Mission, comme on en préchait alors partout, est donnée à 
Arras par l’illustre P. Rauzan ; M. Proyart est chargé d'y 
coopérer, en catéchisant la compagnie des « disciplinés, » 
que nous avons depuis lors volontiers cédée à l'Algérie 
devenue française; les officiers tremblent d'avance, en voyant 
ce jeune abbé de vingt-deux ans en de pareilles mains ; mais 
lui ne s’effraie point, et va droit au cœur de ces malheureux 
soldats, plus faibles peut-être que coupables. 

Le 4er décembre 1832, l’abbé Provart est nommé chanoine, 
et en 1837 secrétaire général. Il entre officiellement au Cha- 
pitre, comme chanoine titulaire, le 28 février 1842 ; il en 
sera nommé doyen le 25 décembre 1868, et en deviendra le 
dernier prévôt en 1876. A la mort du cardinal, il est choisi au 
nombre des vicaires capitulaires, le 22 juillet 1851 ; il reçoit 
ensuite pour la première fois, le 28 octobre, les lettres de 
vicaire général qui lui seront renouvelées jusqu’à sa mort. 

Ses dignités académiques croissent parallèlement: il est élu 
vice-chancelier trois ans après son entrée à l’Académie, en 
1854 ; promu chancelier en 1857, il garde ses fonctions pen- 
dant quinze ans, jusqu’à ce que ses forces le lui interdisent. 
Mais, mème alors, il continue gravement son labeur, avec 
cette régularité de vie dont l’invariable ampleur de son écri- 
ture est une marque de plus, si l’on veut s’incliner pour cette 
fois devant les arcanes de la graphologie. 

Plus tard encore, si vous permetlez celte métaphore risquée 
à une imagination juvénile, quand il lui fallut subir, au pied 
de la lettre, ce travail à la loupe dont il n’avait jusque-là connu 
que les délices au sens figuré du mot, il cherche, — et ce détail 
est peu connu en dehors de sa famille, — un délassement dans 
des poésies sacrées sur le Martyre de Stle-Catherine et sur 
St-Druon (1); enfin, trois semaines avant sa mort, la 


(1) M. Victor Proyart, d'Ablainzevelle, le seul survivant des huit 
enfants de la famille Proyart de Lœuvacq, a bicn voulu aider mes 
recherches par de nombreux souvenirs personnels; je le prie d'agréer 
l'expression de ma respectueuse gratitude. 


149 — 


Semaine religieuse insérait la dernière de ses œuvres, une 
dissertation sur la Sainte Manne (1). 1] finissait sur la brèche, 
Messieurs, mourant, comme il avait vécu, avec la passion 
de l’histoire sacrée. C’est d'elle qu'il s’inspira en publiant, 
surtout dans vos Mémoires ou dans l’Almanach commercial 
de la ville d'Arras, ces remarquables études, souvent réédi- 
tées, dont la seule nomenclature vous lasserait, sur les 
saints (2), les reliques et objets sacrés (3), les évêques (4), 
les monuments (5), les institutions (6), qui se rapportent à 
notre illustre Église. Partout sa conscience égale son érudi- 
tion ; çà et là ses doctrines religieuses et ses opinions histo- 
riques se traduisent avec fermelé, mais aussi avec pru- 
dence ; les sources inédites sont régulièrement consultées, et 


(1) Semaine religieuse du divcèse d'Arras, 4 mai 1888. 

(2) Les Saints de la ville d'Arras, édit. 1868, 1872, 1838. — Vie 
de S. Vaust, 1877 — Vie de S. Laundelin (1886). 

(3) Notice sur la S. Chandelle d'Arras, 1860. — Le Culte de la 
S. Vierge à Arras, 1871 et 1883 — Les Sunctuuires de N -D. des 
Ardents, 1869, 1872. — Le Culvuire d'Arras; les Reliques de la 
Vraie Croix et de la S. Epine, 1886. — La Sainte-Munne, Mém. de 
l’Acad., 2° s.,t. v, pp. 197-251. 

(4) Rapport sur un mémoire concernant les évèques d'Arras, 
Mém. de l'Acad., 2° s.,t. 1v, pp. 138-190. — Notice sur Antoine 
Huvct, ibid ,1re s.,t xxxvi, pp. 123-143, — Jeun de Rely, ibid, 
dre s., t. xxxvint, pp. 229 et suiv. — Micolus le R'istre, ibid ,2es, 
t. 1, pp. 223 et suiv 

(9) Notices sur la Cuthédrale(Almun. comm. de 1862),S. Etirnne, 
(ibid , a. 1865), S. Aubert (ibid., a. 1832), S. Jean-Baptiste (ibid., 
a. 1863), S. Nicuise (ibid., a. 1838), S. Géry tibid., a. 1864). — L's 
Eglises de S. Vuast (ibid , a. 1831-1872). — Les Cioches d'Arras 
fäbid., a. 1861). — Les Chapelles d'Arras (ibid., a. 1866) — Le 
Cloitre de N.-D. d'Arras (avec planche), Mém. de l'Acud., 2° s., 
t. vu, pp. 274-324. 

(6) Le Chapitre de la Cathédrale be comm. de 1869-1870). 
— Les Processions d'Arras (ibid., a. 1876-1877). 


Ur 


citées avec une précision qui croit d'année en année, pour 
obéir aux justes préoccupations de la critique moderne. 

Autant il s’est montré grave et digne dans ses écrits, au- 
tant il l’a été dans sa vie ; sans doute, nous ne pouvons 
indiquer nettement quelle part personnelle il a prise à l'admi- 
nistralion du diocèse de 1824 à 1888, puisque celle œuvre 
est collective et s’accomplit souvent dans le secret, sous 
peine d'être menacée de stérilité. Mais nous sommes sürs 
que son influence, pendant ces soixante-quatre années, a élé 
considérable dans le conseil comme dans l’action : elle a 
pénétré le diocèse entier, de la mème façon que sa voix 
sonore et puissante allait retentir jusqu’au fond de naître 
immense cathédrale, sans effort, sans confusion, nous don- 
nait la plus haute idée de ce représentant d’un autre äge, et 
nous l'aurait volontiers fait prendre pour le dernier abbé du 
monastère de St-Vaast, présidant aux pompes sacrées de 
l'office canonial, dans cette chapelle que nos moines s'étaient 
bâtie gigantesque, en proportion de leur influence et de 
leurs richesses. 

Mais il nous apparut plus grand encore, en un jour qui 
fut la suprême récompense de son existence, et qui vit la 
réalisation de son plus cher espoir : c’est celui où la ville 
entière, se levant à la suite de son évèque, rendit à la Vierge 
des Ardents cet hommage religieux et artistique qu'on a pu 
imiter, mais non égaler. A Monsieur Provart revint la sainte 
mission de porter processionnellement le Cierge séculaire à 
son sanctuaire ; on fut tenté alors de se demander si l'évêque 
Lambert le reçut jadis avec plus de recueillement et de so- 
lennelle dignité, des mains mèmes de notre patronne, et l'on 
put appliquer sans exagération au vénérable prévot du Cha- 
pitre, en se rappelant ses travaux historiques, ce que Jeanne 
d'Arc disait à Reims de son étendard : « Il était à la peine, 
il convient qu'il soit aussi à l'honneur ! » 


— 15 = 


AS 


Zélé pour le bien de l'Eglise, Monsieur Proyart l'a été 
aussi d'une autre façon, maïs avec la même ardeur, pour le 
bien de la société et surtout de ses membres les moins favo- 
risés. Vraiment Artésien de cœur, il insiste plusieurs fois, 
dans ses rapports académiques, sur cette idée fondamentale 
qui explique sa conduite: « Aimer son pays, dit-il, se dévouer 
à son service en retour des biens qu'on en reçoit, c’est une 
dette sacrée, c’est un devoir (1). » Et ailleurs, il ajoute: « Le 
but principal que se propose l’Académie dans ses travaux, 
c'est, avant tout, l’utilité de la ville d'Arras et du départe- 
ment. Tout ce qui est relatif à l'honneur du pays, tout ce 
qui peut encourager nos concitoyens dans la pratique du 
bien, mérite de notre part une attention particulière (2). » 
C'est dans cet ordre d'idées qu’il publia son Mémoire, cou- 
ronné par vous en 1846, sur les « Etablissements de bien- 
faisance d'Arras (3), » puis deux remarquables travaux sur 
les « Secours accordés aux pauores dans la rille d'Arras (4).» 
Gardons-les précieusement, Messieurs, car ils sont pour 
nous ce qu'est pour l’Académie francaise le rapport annuel 
sur les prix de vertu : avec ses anecdotes touchantes et ses 
statistiques instructives, ils constituent la charte de notre 
charité. Réjouissons-nous en, c’est une charte que tout Île 
monde a jurée dans une heureuse entente ; elle n’a trouvé et 
ne trouvera jamais parmi nous que des défenseurs. 

Maisil y a unelacune, dans ces études aux détails si précis, 
et vous en avez soupçonné la raison : celui qui est si bien 


(1) Mém. dr l'Acar. d'Arrax, Îre st. xxix, p. 213 

(2 Thid., 1e s.,t, xxxv, p. 187. 

(3) Thid., 170 8.,t. xx, pp. 247-396. 

(4) Jbid., 17° s., t. xxxv, pp. 187-205, et t xxxvi, pp. 145-172. 


_—- 16 — 


informé a oublié de se nommer lui-même, parmi les protec- 
teurs des œuvres: sa main droite, celle de l'écrivain, a 
ignoré ce que faisait sa main gauche, celle du bienfaiteur. 
Réparons donc cette omission volontaire. 

1] y a deux hommes en Monsieur Proyart, qui loin de se 
contredire, se complètent admirablement. Autant il était 
solennel, impressionnant, dans ses fonctions sacrées, autant, 
dans la vie quotidienne, il montrait de bonhomie et d'obsé- 
quieuse déférence à l’égard de tous, mème deses inférieurs : 
c'était un modéle de la vieille urbanité française, qui laisse 
croire aux obligés qu’ils sont obligeants, aux importuns 
qu'ils sont intéressants, aux fats qu'ils sont spirituels. 
D'abord étonnés de le voir saluer le premier un subalterne, ou 
lui céder le pas, nous l’admirions ensuite, quand nous son- 
gions qu’il agissait ainsi, non par hasard, mais par vertu. 

Ce qu'il a fait pour les individus, Messieurs, il l’a étendu 
aux œuvres de charité de notre ville. Nous le retrouvons 
membre fondateur de la société de secours mutuels, aumÿ- 
nier du patronage des enfants pauvres, de 1845 à 1856, coo- 
pérateur pendant dix ans des conférences données aux 
ouvriers chez le R. P. Halluin, président d'honneur du Cer- 
cle catholique d'ouvriers, depuis sa fondation. Et partout, 
il est d’abord le prètre qui bénit, qui console et encourage, 
qui se donne la peine, ou plutôt la satisfaction, de présider 
au mariage de ses protégés ; il est en même temps l'ami, 
le camarade de ces hommes du peuple qu'il a connus enfants ; 
assis sur un coin de banc grossier, il joue avec eux aux 
dames, — son jeu favori ; — il se mèle à leurs causeries, à 
leurs récréations, il se rapelisse jusqu’à eux pour les relever 
dans leur propre estime. Ici, ce sont les enfants qui l’assail- 
lent pour mériter son aumûne, et se faire appeler : « Mon 
petit queur, » dans la familiarité de notre dialecte artésien. 
Une autre fois, c'est un ancètre de la bande noire qui s’in- 
troduit dans la maison mème de Monsieur Provart, sans 
aucun respect pour l'opinion des archéologues qui y voient 


ER 


un reste mémorable du « Castrum ; » le bon chanoine, an- 
cien aumônier de la prison, aura sans doute reconnu un 
vieux client, car il s'oppose à ce qu'on inquièle son visiteur 
nocturne. Ailleurs, dans nos rues et nos jardins, jusque 
dans nos promenades aux jours de fêtes bruyantes, le véné- 
rable octogénaire, menacé de cécité, guide de jeunes com- 
pagnons d’infortune, la famille du chanoine Terninck et 
d'un autre prètre qui faisait en cette touchante compagnie 
l'apprentissage de la charité ; il les conduit par la main, 
leur conte des anecdotes, et demande leur appui pour obtenir 
bientot chez eux une plate, « dans le quartier des vieux (1). » 

Avais-je tort, Messieurs, quand je vous disais en com- 
mençant que Monsieur Proyart était un homme populaire *? 
Un le vit bien en 188. En ce temps, le clergé d'Arras, — je 
n’apprécie point, je raconte, — se lança dans la politique 
active, malgré les protestations du Courrier (2). Le cardinal 
de la Tour d'Auvergne, comprenant la gravité de la situation, 
recommanda à ses prêtres de voter et dé faire voter; plus 
lard, il insinua dans une lettre (3), que le motif pour lequel 
le clergé s’abstenait de prendre part aux réunions du Comité 
électoral, — le futur Club des Unitaires, — était l'omission, 
dans les programmes publiés, des revendications concer- 
nant la liberté d'association et d'enseignement. Le diman- 
che 2 avril, il bénit lui-mème, dans une cérémonie très 
solennelle, l'arbre de la liberté, et prononça un discours 
de circonstance, pour ( remercier et féliciter au nom de 
l'Eglise catholique ; » cinq autres discours furent pronon- 
cés, nous dit la Fraternité, & empreints d’une modération 
louable et d'un républicanisme pur (+). » Enfin, pour l'élec- 
Uuon du Président, le Cardinal envoya une lettre à son 


(1) Tous ces traits caractéristiques m'ont été rapportés par des 
témoins de la vie de M. Provart, qui out bien voulu rappeler leurs 
souvenirs afin de lui rendre hommage. 

(2) Courrier du Pus-de-Culuis, 20 novembre 1848. 

(3) Cutholique du Pus-de-Calais et du Nord, 21 mars 1818. 

(4) Fruternité, 4 avril 1848. 


— 18 — 


clergé, où il se déclarait très ardemment pour Cavaignac: 
« Je suis, disait-il, le fils d’un homme d'épée, j'ai porté moi- 
même les armes un instant ; je voterai pour un sabre (1). » 
La Liberté, journal légilimiste, distingua, à la suite de 
l'Univers, & entre l'opinion du citoyen et l’enseignement de 
l'évèque. » Elle continua, ainsi que le Courrier, à préférer 
Louis-Napoléon Bonaparte, qui obtint dans le département 
une majorité considérable. 

Un peu plus tôt, un journal qui changea trois fois de nom 
et deux fois de format en quatre mois, — il se nommait alors 
la Fraternité et soutenait les opinions démocratiques et ca- 
tholiques, — s’étonnait qu'il n’y eût que deux prêtres candi- 
dats à la députation dans notre département, M. le chanoine 
titulaire Fréchon, à Arras, et M. le chanoine Delannoy, à 
Calais (2). Le premierfut l’un des dix-sept candidats heureux, 
sur les soixante-dix-neuf qui se disputèrent les suffrages (3) : 
il fut élu par 74,655 voix. D'ailleurs, dans ce premier élan de 
l'effervescence populaire, l’activité politique était une loi pour 
chacun. N'était-ce pas le temps aussi où les femmes d’Achi- 
court, revenant du marché d'Arras, trouvaient (4) les paniers 
de leurs montures remplis de bulletins de vote {on ne dit point 
de quelle liste), et où les employés de la gare plantaient 
leur arbre de la liberté particulier, en le faisant bénir par le 
curé de St-Sauveur, dans ce qu'on nommait alors « l'en- 
ceinte du débarcadère (5) ? » 


(1) Courrier du 20 novembre 1848.— Liberté du 21 novembre 1848. 

(2) Fraternité du 24 mars 1818. — M. Delannoy n'obtint que 
2,895 voix, 

(3) Parmi les candidats proposés pour l'arrondissement d'Arras, 
le Cutholique du Pas-de-Calais et du Nord cite. le 17 mars, 
M. Proyart de Morchies Ne faudrait-il point chercher dans ce fait 
l'origine du bruit qu'une candidature aurait été offerte à M. le cha- 
noine Proyart ? 

(4) Courrier du 28 avril 1848. 

(5) Fraternité du 4 avril 1848. 


= 10: 


Je me suis attardé, Messieurs, au milieu des vieux jour- 
naux que nos aimables collectionneurs (1) ont mis libérale- 
ment à ma disposition ; vous m'en exCuserez, car peut-être 
leurs anecdotes vous ont-elles charmés comme moi, et d’un 
autre côté, vous comprendrez qu'il fallait placer l'abbé 
Proyart dans son cadre historique, afin d'expliquer comment 
il sortit de sa réserve habituelle et fut élu conseiller munici- 
pal, de 1848 à 1854. 

En réalité, les élections municipales de juillet ne pro- 
duisirent point la même émotion que les élections à la 
Constituante, du jour de Pâques, et que celles du Prési- 
dent de la République, en décembre. Pourtant cinq listes 
au moins circulèrent dans Arras : le Courrier avait la 
sienne et en agréail deux autres, dont l’une présentait le 
chanoine Proyart ; la Liberté el le Progrès avaient aussi 
leur liste ; celle de la Liberté portait le nom d’un autre 
ecclésiastique, qui ne fut pas élu. M. Provart le fut, au 
second tour du scrutin, le lendemain du premier tour, — 
vous voyez qu'on élait pressé, en ce temps, d'exercer ses 
droits civiques ! — Il obtint, le lundi 31 juillet, 1232 voix, et 
fut réélu en août 1852 par 1760 voix. C'était, comme on di- 
sait alors, le « triomphe des amis de l’ordre et de la 
liberté (2). » Au Conseil municipal, où il resta six ans, il 
fut plusieurs fois nommé secrétaire, il siégea comme mem: 
bre, assez souvent comme rapporteur, dans les commissions 
concernant le culte, l'enseignement et les institutions phi- 
lanthropiques. Il avait étéélu sans profession de foi, mais sa 
conduite en ce temps peut se résumer dans cette phrase d’une 
de ses études historiques postérieures : (© 1l n’y a qu'une 
seule politique habile, c'est la politique de l'honnêteté et de 
la probité (3). » 


(4) MA. Barbier, Laroche et Aug. Tiernv. 
(2) Courrier du 31 juillet 1848. 
(3) Mémoires de l'Acad. d'Arras, 2° s.,t. vit, p. 227. 


— 90 — 


a 


Vous connaissez maintenant le prêtre et le citoyen ; je 
voudrais dire encore un mot du savant. Monsieur Proyart 
n’est pas de ces adorateurs de la routine auxquels on repro- 
cherait justement de n'avoir « rien oublié, ni rien appris. » 
Sa crilique est large, éclairée, amie du vrai progrès. Vous 
l’avez remarqué dans son rapport sur les antiquités gallo- 
romaines trouvées à Ervillers (1), dans ses études si neuves 
sur Louis XI à Arras (2), qui ont élé complétées par l’un de 
vos plus éminents historiens (3). Vous l’avez surtout cons- 
laté, en applaudissant à son attitude (4) dans cette fameuse 
querelle des tapisseries, où de vaillants alliés lui valurent une 
victoire qu’il embellit encore par sa modération. Malgré son 
amour pour la ville d'Arras, il ne voulait point accroitre la 
gloire de sa patrie d'adoption, au détriment de la vérité et au 
profil de la légende. 

Ami du passé, il l'était nettement, mais dans la mesure 
d’une sage réserve. Il ne désirait en ressusciter que ce qui 
pouvait être utile au présent ; toutefois, quand il s'élait pas- 
sionné, il restait inébranlable dans ses idées : il n'était pas 
de ceux dont l'intelligence ne se tourne ni à aimer, ni à agir. 
On le vit bien, dans la part prépondérante qu'il prit à la res- 
lauration du culte de N.-D. des Ardents, après les études 
qu’il publia à ce sujet. Son influence sur le rétablissement 
de la dévotion à N.-D. de Bonnes-Nouvelles. très chère à nos 
aïeux, et dont le centre était d’abord chez les Dominicains 
de St-Sauveur, est moins connue, mais non moins remarqua- 
ble : là encore, il intervient d’abord comme érudit, par la 


(1) Mémoires de l'Acad. d’Arras, 2° s.,t. 1v, pp. 118-125. 

(2) Ibid., 1re s., t, xxxiv, pp. 101-118, 

(3) Etude de M. Paris sur Louis XI à Arrus. 

(4) Mém. de l'Acud, d'Arrus, Âre st. xxxv, pp. 145 et suiv. 


_ 9 — 


recherche de documents qui permettront à l’un des membres 
de votre Compagnie la rédaction d’une notice absolument 
neuve (1) ; comme vicaire-général, il fait attribuer le voca- 
ble de N.-D. de Bonnes-Nourvelles à l’église de Ronville ; 
comme bienfaileur, il coopère par une généreuse donation 
à l’ornementation artistique de cette église et à la formation 
de son trésor. De la mème façon, ilobtient en 1876, par un 
voyage en Belgique et par des négociations avec les autorités 
académiques de Louvain, le maintien des bourses artésien- 
nes, dont il avait raconté la fondation, en 1509, par l’évêque 
d'Arras, Nicolas Le Ruistre (2). 

C'est en vertu de principes identiques qu’il joue un rôle 
marquant dans la fondation de l’Université catholique de 
Lille. En 1847, il a étudié, dans un Mémoire couronné par 
vous (3},les Collèges fondés à Paris, à Louvain et à Douai, 
avant 178), par les évèques ou les abbayes d'Arras. []l s’agit 
de faire revivre, en des temps et avec des moyens bien diffé- 
rents, ce haut enseignement chrétien. Dès 1873, il prend 
part, avec un véritable enthousiasme, comme vice-président, 
aux délibérations du Comité d’études pour la fondation de 
Facultés libres (4). Une fois le projet résolu, il est nommé 
vice-président du Comité de haut patronage, et délégué de 
l'Evèque d'Arras. En 1875, le 5 décembre, il est placé à la 
tête du Comité diocésain de souscription, où figurent plu- 
sieurs membres de votre Compagnie. Je me rappelle avec 
quel entrain,la mème année, en présidant les prix de l’Insti- 
tution St-Joseph (5), il conviait les jeunes gens à profiter de 
ce nouveau foyer de science. 


(1) Notice sur N.-D. de Bonnes-Nouvelies, par M. le Geuuül, 
Arras, 1892. 

(2) HMém. de l'Acud. d'Arras, 2e s.,t, vin, p. 223 et suiv. 

(3) Zhid ,1res.,t. xx1v, pp. 63-167, surtout chap. 1v, V, vi, xi et xt, 

(4) Proces-verbaux des séances du Coinité d'études, en date des 
26 octobre et 24 novembre 1873. 

(5) Pas-de-Caluis du 4 août 1875. 


Sa parole ne fut pas perdue, Messieurs, et si j'ai pu, dés 
son début, suivre les cours de la Faculté libre des Lettres 
de Lille, je ne saurais oublier que je le dois à cette parole 
sortie ce jour-là de sa bouche, comme aux conseils de celui 
qui était alors mon supérieur, qui est devenu votre collègue, 
et dont vous avez pu apprécier le goùt exquis, la vaste el 
aimable érudition, Monsieur le chanoine J. Depotiter ; je 
leur offre à tous deux l'hommage de ma profonde et inalté- 
rable gratitude. 


Vous le voyez, Messieurs, M. Proyart n’a pas été seule- 
mentuniniliateur et un précurseur dans ses études du passé ; 
en pratique, pour le présent, il a trouvé là le germe de fon- 
dations ou de restaurations dont je ne puis parler qu'avec 
respect et qu'avec amour. Mais le mérite de ces recherches 
revient à l’Académie autant qu’à lui : c'est elle qui, en 1846, 
mit au concours l'étude sur l’enseignement secondaire et 
supérieur sous l’ancien régime, par rapport à nos contrées. 
Depuis lors, la gravité intrinsèque de la question et la pous- 
sée des évènements ont fait naître dans votre sein plusieurs 
études remarquables sur le même sujet (1). Bientôt l’intérèt 
général de ces fondalions a attiré sur elles l'attention des 
savants, en dehors de notre ville. 

Pour les Collèges de St- Vaast, de Boncourt et F. Dain- 
oulle, annexés à l'Université de Paris, attendons avec con- 


(1) Le lollège S. Vaast à Douai et son enseignement philoso- 
phique en 1773, par M Wicquot. Mém de l'acad , 2 s., t. xu, 
pp. 216 et suiv. — Le Collège S Vaast à Douai, par M. Ad. de Car- 
devacque {Douai, 1882. — Le Clergé du diocèse d'Arras... pen- 
dant la R‘volution, par M. Deramecourt, t. I, pp. 254-268. — Les 
Séminaires, l'Enseignement supérieur... dans le Pas-de-Calais, par 
M. le comte de Ilaut-clocque. Mem, de l'Acad., 2° s ,t. xvu, 
pp. 217 etsuiv, 


fiance l'achèvement de l’œuvre qu'a entreprise le bénédictin 
dom Denifie, sous les auspices de la nouvelle Sorbonne : elle 
complétera heureusement les histoires de du Boulay, de 
Crevier et de Jourdain. 

À Louvain, l'êèminent bibliothécaire de l’Université catho- 
lique, M. Reusens, a publié en 1831 (1) l'histoire complète 
du Collège d'Arras, de ses fondations et de ses présidents. 
Si les bâtiments n’appartiennent plus à l’œuvre (puisqu'ils 
forment aujourd’hui l'hôtel du chevalier Descamps, séna- 
teur, professeur de droit, l’une des gloires liltéraires de la 
Belgique), du moins nous avons la satisfaction de penser que, 
l'an dernier, est sorti de notre ancien Collège le chef-d'œuvre 
couronné par l’unanimilé des Membres de l’Institut, délégués 
pour apprécier le concours international de la Société anti- 
esclavagiste : j’ai nommé le beau drame en vers d’A/rica (2). 

À Douai, l’histoire de nos fondations s’est aussi avancée : 
les études de Mgr Dehaisnes (3), de M. le Dr Salembier (4), 
la thèse récente du Dr Cardon (5), nous font mieux connai- 
tre l'origine, l’organisalion générale, ou différentes périodes 
de l'histoire académique. Déjà, en 1848, la publication dans 
le recueil de Reïffenberg des Annales de l'abbaye de S. Ghis- 
lain, par dom Pierre Baudry (6), avait exposé en détail com- 


(1) Analectes pour servir à l’histoire ecclésiastique de lu Belyique, 
t. xvis, pp 379-391. 

(2) Africa, drame en vers du chevalier Descamps, couronné au 
concours de la Sucrété antiescluvugiste (prix de 10,000 fr,). Paris, 
Dentu, 1892 

(3) Les Origines de l'Université de Douai (186%), et l'Université de 
Doua: en 1790. 

(4) L'Univ. de Douai (1873). — L'Etudiant de Douai sous la 
domination espaynole et sous la domination française (Vraie 
Frunce, 16 et 17 octobre 1877). 

(®) La fondation de l'Univ. de Douui (Paris, Alcan, 1892). 

(6) Monuments pour servir à l'histoire des provinces de Namur. 
de Huinaut et du Luxembourg, par le baron de Reiffenberg, t. vin, 
pp. 690-693 et 821-823. 


— à — 


ment l’évêque d'Arras, Matthieu Moulart, consacra ses 
libéralités à la fondation du Séminaire douaisien qui porta 
son nom, et comment ses anciens frères de S. Ghislain, se 
croyant frustrés, refusèrent après sa mort de recevoir son 
cœur. Les bâtiments et l’ancienne chapelle servent mainte- 
nant à des usages particuliers (1). Le collège S. Vaast est 
transformé en prison. Mais, grâce à leur nationalité, celui 
des Bénédictins anglais subsiste et a recouvré ses biens 
en 1805. 

Devant cet unique reste des fondations universitaires arté- 
siennes et de leur antique splendeur, on se rappelle avec 
émotion les grands noms des évêques Richardot et Moulart, 
et de l’abbé Philippe de Caverel ; on aime à retrouver, dans 
les listes inédites de Foppens, conservées à la Bibliothèque 
de Bruxelles (2), les noms des Artésiens qui ont conquis à 
Douai les palmes du doctorat: à la première promotion de 
1564, Adrien de l’Atre ; au XVIIS siècle, Géry l'Espagnol, 
curé de Sainte-Croix ; le P. jésuite Jean Prévost ; Domi- 
nique du Metz, du couvent des frères prêcheurs de S. Lau- 
rent ; Jacques Gilbert, chancelier de l’Académie en 1684, si 
tristement compromis dans |” (affaire du faux Arnauld ; » 
Simon Nepveu, docteur en droit et doyen de la Faculté; 
Hugues Hannedouche, professeur et docteur en droit. 

Dans le désarroi qui a fait perdre à l’Université, pendant 
la Révolution, cent soixante mille volumes (3) et la plus 
grande partie de ses archives, on cherche avec le mème 
plaisir, mais moins de succès, des listes d'étudiants, et on 
relève (4), non sans une piquante satisfaction, sur la liste 


(1) Le Séminaire est l'hôtel de Mademoiselle Dubrulle : la cha- 
pelle est à l'usage de repasserie. 

(2) Bibl. de Bourgogne, à Bruxelles, mss, n° 17592. 

(3) Préface du cutal. de lu Bibl. de Douai, par Mgr Dehaisnes, 
pp. 11 et suiv. 

(4) Bibl. de Douai, mss. n° 1020 (Recueil de piéces sur l'Univer- 
sité, n° 100), 


— 95 — 


du Collège S. Vaast en 1775, les noms artésiens des Bou- 
cher, des Cavrois, des Deusy, des Dufour, des Lefebvre, des 
Trannoy et des Viltart. Ce sont d’agréables surprises ; mais 
nos archives départementales nous en réservent d’autres sur 
le même sujet : le fonds très vaste des Universités et Collèges 
reste à dépouiller, et ceux qui voudront l’étudier trouveront, 
vous le savez, à leur disposition la courtoisie et l’érudition 
les plus distinguées. 


C'est ainsi, Messieurs, que pierre par pierre s’édifie la 
science. M. le chanoine Proyart y a travaillé toute sa vie, 
avec une abnégation et un succès qui font notre admiration. 
1] avait pour le guider son intelligence et sa foi, et toutes 
deux s’unissaient pour lui dire ce qu’elles nous répètent, ces 
deux mots qui furent les derniers de Goethe: « Mehr 
Licht!.., — Plus de lumière, encore plus de lumière ! » 


ÉSOSSOTONSEE SEE 


C7 C7 C7 CCF CPC CPC CE CCC CCR CT CP CPCT C7 


DISCOURS 


DE 


M. de MALLORTIE 


Monsieur, 


SD onsour l'Académie a voulu que le nouveau membre 
Giäqu'elle acquérait et celui qu’elle chargeaïit de le rece- 
voir en son nom, l’entrelinssent des travaux et des mérites 
du confrère qu’elle avait perdu, elle n’a pas institué une 
vaine formalité, ni demandé un banal éloge ; elle a voulu 
témoigner pour la mémoire des hommes éminents qui lui 
avaient appartenu, un pieux respect et recueillir, dans 
leur vie comme dans leurs œuvres, de beaux exemples 
d'amour pour la vérité, de probité intellectuelle, de goût 
sérieux et fidèle pour les lettres, pour la culture et le déve- 
loppement de tous les germes divins déposés dans l’âme 
humaine. 

Dans la vie etles travaux de M. labbé Provart, ces 
exemples abondent, et c’est vous, Monsieur, qui avez été 
appelé à les mettre en lumière. Cette haute marque d'estime 
de notre Sociëlé était bien faite pour vous inspirer courage 
el confiance ; cependant vous paraissez n’avoir abordé votre 
lâche qu'avec une certaine appréhension, En effet, en com- 


— 98 — 


mençant votre discours, vous nous avez avoué naïvement 
(ce sont vos propres paroles) que vous eussiez préféré, sim- 
ple auditeur, applaudir à l'éloge de M. l'abbé Provart, 
prononcé par son successeur immédiat, et vous avez ajouté: 
(« nous y aurions gagné, car rien ne surpasse le plaisir 
» sain et fortifiant qu'éprouve l'esprit en entendant louer 
» un homme d'élite par l’un de ses égaux, revêtu, comme 
» lui, des plus hautes fonctions, et, comme lui, doué de la 
» plus brillante culture littéraire. » 

Monsieur, louer les morts est une chose difficile, il est 
vrai, mais on le fait toujours dignement, quand on le fait 
avec son cœur. Si dans cette délicate mission le cœurest 
secondé par une intelligence vive, éclairée, pénétrante ; si 
tous deux ont à leur service une langue claire. élégante 
sans recherche, simple et ferme, alors l’œuvre devient faci- 
lement parfaite ; et non-seulement elle oblient tous les suf- 
frages et soulève de longs applaudissements, mais encore, 
ce quiest préférable, à mon sens, elle touche, elle émeut, 
elle console et relève. | 

Je ne fais en ce moment, Monsieur, que traduire les sen- 
timents qui ont agité vos nouveaux confrères et ce nom- 
breux et brillant auditoire, pendant votre discours écouté 
avec une religieuse attention. M. le chanoine Provart a 
reçu enfin, en Séance solennelle, l'hommage qui lui était 
dù, et cet hommage est digne du lui, digne de l’Académicien 
qui fut, comme vous l'avez si bien dit, une de nos lumières 
et de nos gloires, digne enfin du haut dignitaire du Clergé, 
qui nous a offert, durant sa longue carrière, un des plus 
beaux exemplaires qu'on puisse imaginer de l’homme de 
bien et du prètre catholique. 

L'Académie reconnaissante vous en remercie, Monsieur ; 
vous avez satisfait son attente, comblé son vœu le plus cher 
et mis fin à son deuil. Je crois superflu de vous expliquer 
pourquoi elle ne saurait partager le regret que vous lui avez 
exprimé tout-à-l'heure avec tant de modestie. 


ER CE 


DRE ON EEE 


— 929 — 


Du reste, Monsieur, en vous confiant une mémoire qui 
nous est si chère, nous étions assurés que vous sauriez 
accomplir votre tâche de manière à contenter tout le monde, 
et vous-même peut-être. Les titres qui vous ont acquis nos 
suffrages sont de ceux qui plaisent particulièrement à l’Aca- 
démie. Après des études excellentes, glorieuses (j'ose me 
servir de ce mot en me rappelant vos couronnes, en me 
rappelant aussi que le Grand Condé n'était pas moins fier 
de ses succès de collège que des victoires de Rocrov et de 
Lens), après vos études, vous avez voulu conquérir, devant 
une Faculté de l'Etat, vos grades universitaires, et nous 
savons, par une aimable et très innocente indiscrétion, que 
vos thèses pour le Doctorat sont achevées et que le jour de 
la soutenance approche. — Vous ne vous contentez pas de 
cultiver brillamment les lettres, vous les enseignez habile- 
ment, avec goût, avec une passion généreuse. Nous con- 
naissions aussi de vous quelques opuscules, Pierre d'Ailly 
et ses historiens, — un Panégyrique de St-Joseph, — un 
Panégyrique de St-François de Sales, — et la Biographie 
d'Hector Decomble ; heureux débuts, charmantes prémices 
d’un talent qui a donné déjà plus que des promesses, et où 
se révélent lout à la fois de très louables habitudes de tra- 
vail, une méthode sérieuse, un amour ardent de la vérité, 
un jugement ferme et une précoce érudition. 

Monsieur, si les regrets et les larmes s8 mesurent aux 
vertus et aux qualités de ceux que nous avons perdus, qui 
mérila jamais d’être plus regretté et pleuré que votre ancien 
élève, le docteur-médecin Hector Decomble ? Quelle pureté 
de mœurs, quelle douce et gracieuse bienveillance, quelle 
piété vraie et éclairée ! Quel dévouement uni à la plus sin- 
cère modestie ! Sympathique à tous, estimé et aimé de tous, 
camarades et chefs, la vie commencait à lui sourire ; il pou- 
vait espérer une carrière honorable, brillante même, et des 
jours prospères, et 1l est mort à vingt-quatre ans, victime 
du devoir. Grâce à vous, Monsieur, qui avez écrit, avec 


votre cœur, sa touchante biographie, il restera d’Hector 
Decomble « une mémoire bénie, mélancolique et douce, 
» édifiante et fortifiante (1). » Vous savez à qui j'emprunte 
ces expressions que vous ne pouvez pas ne pas accepter avec 
un profond respect. 

On ne s’habitue pas à voir mourir la jeunesse ; heureuse- 
ment nous avons la ferme confiance que tout ne périt pas 
dans ces chers enfants qui nous quittent prématurément ; 
non, la pure et vive flamme qui a été assez forte pour 
dévorer ces corps jeunes et beaux, n’est pas éleinte : la di- 
vine, l’indestructible société de la famille et de l'amitié 
subsiste ; la mort a beau nous envelopper de sa nuit, ceux 
qui s'aiment et se cherchent sauront bien se retrouver. 
Mais quand un de ces coups si cruels vient briser notre 
cœur, que n’avons-nous, hélas! avec l’âme si tendre de 
St-François de Sales, sa foi ardente et son admirable 
soumission à la volonté de Dieu. À la mort de sa sœur 
Jeanne de Sales, âgée de quinze ans, il écrivait à Mme de Chan- 
tal, dans son charmant langage : «Ma chère fille, je suis 
» tant homme que rien plus : mon cœur s'est attendri, plus 
» que je n'eusse jamais pensé. » Mais il ajoute presque aus- 
sitôt : © Vive Jésus ! Je tiendrai toujours le parti de la Pro- 
» vidence ; elle fait tout bien et dispose de toutes choses 


” 


» pour le mieux. On cueille les fraises et les cerises avant 
» les poires bergamotes et les capendus ; mais c’est parce que 
» leur saison le requiert. Laissons que Dieu recueille ce 
» qu’il a planté en son verger ; il prend tout à saison. » 
Monsieur, vous avez vécu des mois entiers, des années 
peut-être, dans la société, dans l'intimité de l’aimable évèque 
de Genève; tous ses ouvrages, nombreux, considérables, 
vous les avez lus et relus avec plaisir, avec délice ; et après 
les avoir quittés, vous y êles revenu avec bonheur. Je n'au- 
rai pas l’impertinence de vous en féliciter. Vous avez obtenu 


(4) Mgr Baunard, Recteur des Facultés catholiques, à Lille. 


oi 


votre récompense le jour où, dans une chaire sacrée, vous 
avez prononcé le Panégyrique de St-François de Sales, 
Panégvrique remarquable, que j'ai lu, je le dis en toute 
sincérité, avec un vif intérêt, avec une réelle et bienfaisante 
émotion, même après les admirables Panégyriques du même 
saint par Bourdaloue el par Bossuet. 

Nous, que la seule vue des in-folio de nos pères épouvante, 
nous, qu’une longue file de volumes décourage, nous ne 
connaissons guère que l’Zntroduction à la vie dévote, qui est 
encore le manuel des personnes pieuses et j'oserais presque 
dire le livre à la mode du monde chrétien. Cette faveur si 
constante, est, il me semble, assez facile à expliquer. Si la 
aouceur de St-François de Sales est de tous les siècles, 
elle convient surtout au nôtre. Nous sommes quelque peu 
infirmes par le cœur et faciles à effaroucher. La belle 
et pure imagination de St-François de Sales vient au 
secours de sa charilé, pour adoucir la rigueur des pré- 
ceptes chrétiens. Tout est image dans l’Zntroduction à la 
vie dérote, tout est peinture riante et gracieuse. À quelque 
page que l’on ouvre le livre, il s’en exhale comme un par- 
fum des champs qui répand la sérénité dans l'âme. St-Fran- 
çois de Sales prète sa candeur el sa pureté à toute la nature, 
et toute la nature est alors pour lui comme un miroir de la 
honté et de la justice divine, comme une vivante parabole 
de la loi morale. Le style même déjà ancien de St-François 
de Sales, cette langue. nalve et gracieuse comme le bügaie- 
ment de l'enfance, est encore un attrait pour le lecteur 
moderne. Je sais que les rigides reprochent au bon Saint 
d'abuser quelquefois de sa riante et féconde imaginalion. 
Le miel et les roses, les petits poussins et les alcvons re- 
viennent souvent sous sa plume. Mais aussi, quelle délica- 
tesse de sentiment et de pensée ! Comme il sait donner à la 
piété un air de politesse et de bon goût ! Toutefois, ce qui 
brille en lui, pardessus tout, c’est un admirable bon sens. 
Chose singulière ! celte imagination si vive, ce cœur si 


= 90 = 


ardent, pour lequel le mysticisme le plus raffiné n'avait pas 
de secrets, s’unissaient dans St-Francois de Sales avec la 
raison la plus droite, avec l'esprit d'observation le plus 
profond et le plus juste. — Aussi Bossuet appelle-t-il l’7n- 
troduction à la vie dérote, un chef-d'œuvre de piété et un | 
trésor de sages conseils. 

Les lettres du grand Saint ne sont pas le moïns touchant 
et le moins curieux de ses ouvrages. La vie humaine tout 
entière, avec ses difficultés et ses peines, y passe comme en 
revue. Les lettres de consolation sont celles, hélas! quise 
présentent le plus souvent dans ce recueil : Quelques-unes 
se distinguent par l’éloquence ou le sujet ; celle, par exem- 
ple, que le Saïnt écrivait au moment même où il apprenait 
la mort funeste de Henri IV. Cette lettre est un cri de dou- 
leur admirable. Jamais mort de roi ne fut honorée d’une 
oraison funébre plus pathétique et plns vraie. Les voûtes 
mêmes de nos temples n’en ont pas entendu de plus belles, 
lorsque, montant dans la chaire, Bossuet venait y déplorer 
la mort d’une Henriette d'Angleterre ou d’un prince de 
Condé! malgré la différence des caractères et des mœurs, le 
cœur de Henri IV et celui de saint François de Sales étaient 
faits pour s’entendre. Comme vous l'avez fait remarquer, 
une sympathie naturelle avait attiré l’un vers l’autre le 
grand Roi et le grand Evèque. 

Dans cette étude approfondie, dans ce long et si doux 
commerce avec le saint Evèque de Genève, vous avez dû 
rencontrer, Sans surprise, mais avec joie, de nombreuses 
ressemblances entre saint François de Sales et M. l’abbé 
Provyart. Tous les deux avaient recu de la Providence le 
don de plaire ; tous les deux avaient la douceur, la charité, 
la mansuétude ; quant à la bonté, elle ravonnait sur leurs 
beaux visages ; dans tous les deux on admirait ce grand air 
sacerdotal qui annonçait tout ensemble la distinction de la 
nature et l'élévation de la grâce; avec quelle imposante gra- 
vité, avec quelle douce majesté tous les deux montaient à 


l'autel. La voix de saint François de Sales avait un charme 
qui captivail tout d’abord ; c’étail ie premier attrait pour les 
âmes, qui bientôt allaient à lui par une pent> naturelle, La 
voix de M. l'abbé Proyart dans son harmonieuse et puis- 
sante sonorité, parvenait, comme vous l'avez dit, jusqu'aux 
parties les plus éloignées de l'autel, et montait jusqu’à la 
voûte qu'elle semblait vouloir percer pour porter au trône de 
Dieu la plus belle, la plus touchante prière que l'homme 
puisse adresser à notre père qu est dans les Cieux. 

Vous avez compris, Monsieur, avec un goùl parfait, que 
la meilleure manière de louer M. l'abbé Proyart, c'était de 
raconter sa vie et ses travaux ; la simplicité d’un récit fidèle 
pouvait seul soutenir (comme dit Bossuet) la belle et glo- 
rieuse image que nous conservons au fond de nos cœurs. 
Vous avez donc fait revivre votre prédécesseur à l’Académie, 
devant nous, depuis ses plus jeunes années, jusqu’au jour 
où ilest entré dans l'éternité de son repos, et, de temps à 
autre, il nous semblait que vous nous lisiez quelques belles 
feuilles détachées de la vie d’un saint. 

Je ne puis, quelle que soit mon envie, reprendre après 
vous, pas à pas, cette existence si belle, si pure, si pleine de 
vertus, si unie, si Calme, si heureuse ; car on ne peut guère 
tenir compte de ces pelils orages qui éclataient tout à coup, 
même sans nuages précurseurs, entre le Majestueux Evèque 
el son modeste secrélaire. J'ai entendu dire que Mgr de la 
Tour d'Auvergne usait quelquefois de procédés impérieux et 
laissait échapper des paroles qui occasionnaïient de doulou- 
reux froissements, J'ignore si le secrétaire était alors si né- 
cessaire, si indispensable que Sa Grandeur ne pût se passer 
de son concours, mais je tiens pour certain que dans ces 
brouilles de famille, bientôt apaisées, c'est la grâce du jeune 
abbé qui était la plus forte ; et Monseigneur revenait avec 
promplitude sur les vivacités de son caractère, et il excel- 
lait alors à guérir par les délicatesses d’un cœur foncière- 
ment bon les blessures qu'il avait faites, 


re 


Avec quelle émotion, Monsieur, nous vous écoutions 
quand vous nous avez montré M. l'abbé Provyart, dont la 
vue s'affaiblissait chaque jour, conduisant à travers nos 
rues et dans nos promenades la famille de M. l'abbé Ter- 
ninck, s’entretenant avec les aveugles, leur parlant de la 
soumission aux décrets de la Providence et s’habituant dou- 
cement, sans murmure, à faire bientôt lui-mème, « amitié 
avec les ténèbres (1). » 

M. l'abbé Terninck, M. l'abbé Proyart! quelles belles 
âmes et quels noms bénis! Tous deux frères dans le sacer- 
doce comme dans la vertu, frères dans leur dévouement à 
tous les déshérilés de ce monde! Les sourds muets et les 
aveugles ont perdu leur père, et ils en conserveront reli- 
gieusement la mémoire ; mais ils ne sont plus, ils n'ont, à 
vrai dire, pas élé orphelins. Virgile parle d’un arbre qui 
portait des rameaux d'or; à peine un rameau élait-il arra- 
ché, qu'il en renaissail un autre de même mélal et aussi 
précieux ; ce qui n’esl qu'une allégorie, un mythe dans le 
poëme latin, est la pure vérité dans la religion chrétienne. 
M. l'abbé Terninck disparait pour retourner à Dieu; aussilôt 
un jeune prêtre, aussi distingué par/l'intelligence que par le 
cœur, prend sa place, recueille, avec un soin jaloux, tout le 
précieux héritage de celui qui a été son maitre, son modèle, 
et près de qui ila fait, comme vous l'avez dit, un long 
apprentissage du dévouement. Et le voilà à son tour, le père, 
l'œil et la voix de ces malheureux ; il leur a donné son cœur, 
il leur donnera sa vie tout entière, Quelle grâce particulière 
n’y a-t-il pas dans ces jeunes vertus qui refleurissent sur le 
vieux tronc chrétien dont la sève est inépuisable et immor- 
telle | 

Après celte courte digression que vous me pardonnez bien 
facilement, j'en suis sûr, je reviens à vous, Monsieur. Jus- 
qu'ici je n’ai eu qu’à louer, et je l’ai fait avec un véritable 


\1j Augustin Thierry. 


6. 


plaisir. Mais il est juste que la critique ne perde pas tous 
ses droits ; elle est du reste, parait-il, l’assaisonnement 
accoutumé, nécessaire même de loute réponse à un discours 
de réception. Or, il ya, dans votre discours, une phrase, 
une toute petite phrase dont la pensée ne me parait point 
parfaitement exacte. En parlant de l'entrée de M. le cha- 
noine Proyart dans le Conseil municipal de notre ville, vous 
avez cru devoir ajouter qu’en cette circonstance, M. l'abbé 
Proyart était sorti de sa réseroe habituelle. Voilà mon gros 
grief ; voulez-vous me permeltre quelques observalions à 
ce sujet ? 

Monsieur, vous êtes trop jeune, et je vous en félicite sin- 
cèrement, pour avoir vu la révolution de 1848. Cette révolu- 
tion n'avait rien de l’hostilité irreligieuse de celle de 1830. 
Pas une église, pas un couvent, pas un prètre n'eurent à en 
souffrir. On citait mille traits de l’accord et de la sympathie 
qui ne cessèrent de régner entre le peuple et les prètres 
pendant l’émeute et les jours qui suivirent. Le jeudi 24 fé- 
vrier, au pillage des Tuileries, quand on jetait par les fenè- 
tres les meubles et les tentures, un jeune homme, arrivant 
en toute hâte dans la chapelle déjà envahie, emporta les 
vases sacrés et le crucifix, et sortant par la cour des Tui- 
leries, traversant le Carrousel, il alla les remettre entre les 
mains du vénérable curé de St-Roch. Sur son passage, 
toutes les têtes se découvrirent. 

Trois jours après, le 27 février, l’abbé Lacordaire, en habit 
de moine dominicain, remontait dans la chaire de Notre- 
Dame. Après avoir remercié l’Archevèque, Mgr Affre, de 
l'exemple qu’il donnait en ouvrant les portes de la Basilique 
à l’enseignement sacré, le lendemain d'une révolution où 
tout semblait avoir péri, arrivé à la question de l'existence 
de Dieu, il s'écriait: « Vous démontrer Dieu, Messieurs! 
» mais vous auriez droit de vous lever pour me repousser du 
» inilieu de vous ! Si j'osais entreprendre de vous démontrer 
» Dieu, les portes de cette métropole s'ouvriraient d’elles- 


— 96 — 
» mêmes, et vous montreraient le peuple, superbe en sa 
» colère, portant Dieu jusqu’à son autel au milieu du respect 
» et des adorations ! » 

Dans les départements, le mouvement religieux était 
aussi réel et manifeste qu'à Paris. Toutes les municipa- 
lités réclamaient les prières et les bénédictions de l'Eglise à 
ia plantation des Arbres de la Liberté. Les âmes nobles et 
généreuses pouvaient donc croire à la réconciliation de la 
Religion avec la Sociélé, par un respect réciproque de leurs 
droits. Beau rêve, dira-t-on; illusion flatteuse et trompeuse. 
Ce rève, Messieurs, il est bon de le faire; l'illusion, qui 
souvent est la mère des grands espoirs et des efforls sans 
fin, est comme l’hirondelle qui sans jamais nous rester, sait 
toujours revenir. La France sera toujours la patrie de 
l'espérance. Dieu n'a-l-il pas fait de l’espérance une vertu 
et un devoir ? Or, dans nos temps divisés, l'unique espérance 
de l'avenir sera toujours l’union, l'accord sincère de tous les 
services, de tous les devoirs. Il n’existe plus de classes pro- 
prement dites parmi nous, tant les vicissitudes politiques 
ont broyé et mèlé les hommes ; mais il existe encore des 
rangs, des services el des devoirs divers : ce sont eux qui, 
en se rapprochant dans une estime mutuelle et par le senti- 
ment de leur nécessité, formeront un jour la pierre solide 
où se reposera le genre humain. 

Longtemps, dans notre pays, la religion a étéexclue de 
l'hospitalité des cœurs et reléguée bien loin du concile des 
choses nécessaires à la vie publique ; on la regardait plutôt 
comme une étrangère importune que comme une portion 
sacrée des droits et des offices de la Patrie. En 1848, cette 
erreur commençait à s'évanouir ; la France semblait com- 
prendre qu’elle a besoin de tous les dévouements, de toutes 
les apliludes, de toutes les fidélités, et que rien n’est de trop 
ici-bas de ce que Dieu a fait pour les hommes. Aussi, un 
caractère de celle révolution fut d'envoyer trois évêques et 


7 


onze prèlres à l'assemblée chargée de raffermir sur leurs 
bases le pouvoir et la liberté. 

Le mème esprit présida nécessairement aux élections 
municipales ; quand on vint lui faire des ouvertures, M. le 
chanoine Proyart eslima qu'un tel mandat ne doit être ni 
recherché, ni refusé ; et, toujours fidèle à Dieu, à l'Eglise, 
à son pays, à lui-même, il accepta, donnant ainsi à ses con- 
citoyens une marque de déférence, de bonne amitié, et une 
preuve de dévouement à son pays. Il était bien résolu d’ail- 
leurs à ne pas prolonger ce rùle et cette mission de média- 
teur au delà des circonstances exceptionnelles qui l’y avaient 
appelé ; et quand il quitta ses fonctions, quelle que fût la 
modestie avec laquelle il se jugeait, il pouvait méditer sans 
trouble, ce beau mot de St Paul : « Notre gloire c’est le 
témoignage de notre conscience que c'est en toute simplicité 
de cœur et dans la sincérité de Dieu que nous nous sommes 
conduits en ce monde (1). » 

C'est avec bonheur, Monsieur, avec une espèce de soula- 
gement, que M. l’abbé Proyart se trouva rendu tout entier 
à ses bonnes œuvres et à ses chères éludes historiques. 

Depuis vingt-cinq ans, il se passe dans l'étude de l’his- 
toire, une révolution semblable à celle qui s’est passée dans 
les sciences naturelles. Ces sciences ont délaissé les grosses 
parties des plantes et des animaux pour descendre aux élé- 
ments, aux tissus, à l'histologie et à l'observation microsco- 
pique. L'histoire de mème s'attache à connaître les derniers 
éléments dans lesquels se résout la vie d’un peuple : idées, 
sentiments, mœurs, institutions el les changements insensi- 
bles qui se font dans ces profondeurs. Il est évident que pour 
de pareilles recherches, il lui faut les méthodes les plus 
sûres, les procédés les plus délicats, des instruments de 


(1) Gloria nostra hæc est, testimoninm conscientiæ nostræ,quod 
in simplicitate cordis et sinceritate Dei conversati sumus in hoc 
mundo. 11 Cor., Ï, 12. 


3 


sn 


précision ; c’est ce qui arrive et on ne saurait assez admi- 
rer les scrupules d’exactitude dont elle est prise, la passion 
qu'elle a pour les sources et l’ardeur critique dont elle est 
possédée. 

C'est celte nouvelle méthode que suivait M. l'abbé 
Proyart; aussi, en parlant de ses ouvrages hagiographiques, 
bien qu’il y cherchât moins la renommée que l'édification 
pour lui d’abord, et pour les autres ensuite, vous avez eu 
raison, Monsieur, d'affirmer son dévouement à la science, 
j'oserai dire à la conscience de lhistoire. 

Les légendes et les vies des Saints, bien des gens parais- 
sent l’ignorer, sont pour l'historien des documents d’une très 
grande valeur. Les légendes sont sorties du cœur mème de 
l'humanité ; les légendes d’un peuple sont plus expressives 
que son histoire, en ce sens qu’elles nous offrent l’image 
plus fidèle de son ètre, de ses aptitudes, de l'état de son 
âme, de ses douleurs et de ses joies, de ses craintes, de ses 
espérances, de ses aspirations. De même, c'est par les 
saints que chaque époque, chaque pays ont donné en 
quelque sorte leur portrait moral. Ainsi pensait M. Guizot 
qui, dans son cours sur l’histoire de la civilisation en France, 
a consacré deux leçons à la vie de quelques saints. Il s'était 
même donné la peine de faire le compte des saints relevés 
dans les cinquante-trois volumes in-folio du Æecuerl des 
Bollandistes et il en avait trouvé 25,000 ! Quelle incompa- 
rable galerie que celle de ces 25,000 héros de la vie désinté- 
ressée et quelle source abondante de faits, de menus détails, 
d’anecdotes même, qui sont précisément ce qui nous instruit 
le plus. En effet, quoiqu'un hagiographe n'ait songé qu’à faire 
un panégyrique, il n’en est pas moins vrai qu’il a décrit toute 
la vie d’un homme ; et, par la réunion de ces biographies, 
nous voyons avec une grande süreté ce qu'était la vie des 
hommes. Soyons certains que l’auteur n’a pas pu tout in- 
venter ; s’il a ajouté quelques vertus à son personnage, il 
n'a pas imaginé les petits détails de sa vie ; il a dépeint des 


= 90 — 


habitudes et des mœurs qui étaient vraies. S'il nous raconte 
un miracle, il nous donne aussi {ce qui n’est pas d’un mé- 
diocre intérêt) les détails qui l'entourent, et il était tenu 
d'être exact ; autrement ses contemporains n'auraient pas 
cru à son miracle; il nous décrit la physionomie de l’homme 
pour qui le miracle a été fait, son état-civil, sa condition 
sociale, sa conduite. 

Ce qu'il ya surtout de remarquable chez les saints du 
Vie et du VII siècle, c'est qu'ils n’élaient pas des soli- 
taires. [ls n’ont pas vécu en reclus et loin du monde. Ils 
furent au contraire, sauf quelques exceptions, fort mèlés à 
la vie du monde. On peut compter que plus de la moitié de 
ces saints sortaient des plus grandes familles, ont été élevés 
à la Cour des Rois et ont exercé des fonctions civiles. Plu- 
sieurs mêmes se signalérent comme administrateurs et 
hommes d'Etat. On voit donc par là combien la biographie 
de tels personnages fournit de lumières sur les institutions 
du pays, sur les mœurs des hommes, sur le courant de la 
vie du temps, sur les pratiques judiciaires, sur l’adminis- 
tralion même et le gouvernement. 

Si nous nous plaçons à un autre point de vue, il est aujour- 
d'hui parfaitement établi que les légendes de saints furent la 
vraie littérature de la première moitié du moyen-âge et ser- 
virent d'aliment à la vie intellectuelle, morale, esthétique 
même de ce temps. On se prend d'émotion en songeant 
combien d’âmes simples cette lecture a consolées, que de 
vies päles et monotones elle a colorées, quel immense 
ennui elle a soulagé. Durant cette longue nuit d'hiver que 
traversa l'humanité du VIe au X° siècle, le monde des saints 
était un idéal qu'on opposait à la triste réalité, le rêve d’un 
monde de moralité et de douceur où les faibles et les humbles 
prenaient leur revanche contre le monde violent et fort. 

Il est facile de comprendre pourquoi nos pères, au XVIT® 
et même au XVIIIe siècle aimaient et recherchaient les 
légendes et les vies des saints, qu'ils avaient toujours sous 


= 40 — 


la main avec quelques autres livres de piété et de dévotion, 
véritables chefs-d'œuvre de vérité et de beauté morale ; ils 
trouvaient dans cette lecture un délassement de leurs tra- 
vaux, une consolation et un appui dans leurs peines, le 
charme de leurs loisirs. Aujourd'hui encore, tout le monde 
peut s'en assurer, il sort de ces bons livres un parfum d’édi- 
fication qui remplit l'âme et lui laisse ce sentiment de paix 
et de bonheur que nous nous souvenons tous d'avoir goûté 
quelques jours au moins de notre vie. Seulement, si, par 
hasard, vous rencontrez dans ces auteurs d'autrefois, quel- 
que vieux préjugé qui vous parait absurde, ne vous indignez 
pas ; ne vous scandalisez pas ; songez plutôt qu'il a été le 
compagnon de route de l'humanité pendant des siècles, qu’on 
s’est appuyé sur lui dans les mauvais chemins, qu'il a été 
l’occasion de bien des joies, qu’il a vécu pour ainsi dire de 
la vie humaine ; n’y a-t-il pas pour nous quelque chose de 
fraternel dans toute pensée de l’homme ? 

Si M. l'abbé Proyart, par prédilection et par devoir, s’oc- 
cupait presque toujours de sujets religieux, il ne dédaignait 
pas de revenir de temps à autre aux lettres profanes. Les 
procès-verbaux de l’Académie doivent conserver le souvenir 
de quelques lectures savantes et très intéressantes sur 
Sénèque le philosophe. M. Proyart s'était plu à relever 
dans les Lettres à Lucilius un grand nombre de pensées 
vraiment chrétiennes, d’admirables passages qui ont fait 
dire à des adversaires de Sénèque qu'il avait emprunté sa 
morale à St-Paul. Supposition gratuite, il me semble, qui 
ne fait que rehausser le mérite du philosophe, puisque ses 
détracteurs eux-mêmes semblent rendre hommage à la 
beauté de sa morale, tout en voulant lui en dérober la gloire. 
Quoi qu'il en soit, les plus hautes, les plus sublimes pensées 
de Sénèque sur Dieu, sur la privre, se rencontrent dans les 
philosophes grecs et dans les poëles épiques, lyriques et 
dramatiques qui avaient vécu longtemps avant lui. Dans 
son admirable Méditation sur l'autre vie, où les expressions 


= Al 


sont si sereines et le ton si pénétrant, Sénèque s’est visi- 
blement inspiré des grandes idées de Platon sur le même 
sujet. 

D'ailleurs, le Portique prèchait déjà le mépris du monde 
et des richesses, la fraternité, la Providence, la soumission 
volontaire aux lois et à Dieu. Marc-Aurèle, sans enseigner 
d’autres vérités, sans enrichir le stoïcisme d’un dogme, lui 
prèla un peu plus tard un accent nouveau et répandit dans les 
préceptes durs encore sa tendresse naturelle. Mhis ce qui man- 
quait à ces hommes de bonne volonté qui semblaient parfois 
effleurés par la grâce, c'était un dogme religieux que le pan- 
théisme ancien ne donnait pas. Ils avaient des désirs pieux et 
confus qui ne savaient où se prendre et qui ne rencontraient 
devant eux qu’un Dieu obscur et sourd et un avenir sans 
espérance. À ce mépris du monde il fallait un dédommage- 
ment, un objet à tant de vague amour, à cette tristesse un 
espoir consolateur. Le Christianisme vint satisfaire ces âmes 
flottantes, qui se sentaient attirées à l'amour divin et, avant 
de rencontrer Dieu, étaient déjà saisies par la piété. 

Les Pères de l'Eglise (car dans un si grave sujet on est 
heureux d'invoquer leur autorité pour aboutir à une conclu- 
sion qui ne divise pas les hommes) les Pères de l'Eglise, 
qui ne craignaient pas de rendre justice à la sagesse 
humaine {et cette sagesse n'était, après tout, qu’une émana- 
tiun de la vérité infinie), les Pères ont adinis que la philo- 
sophie antique était une véritable préparation à la foi chré- 
tienne ; que Dieu avait voulu aplanir ainsi les voies aux 
vérités éternelles; que les pâles clartés de la philosophie 
grecque, intermittentes, souvent voilées, étaient en quelque 
sorte un crépuscule qui préparait les faibles yeux mortels à 
recevoir, sans en être offusqués, la pure, la vive, l’éclatante 
lumière de l'Evangile. 

Faire des livres, à la fois savants et édifiants, c’est bien : 
créer, protéger des œuvres de bienfaisance et de charité, c’est 
mieux. Je ne puis songer, Monsieur, et j'en éprouve un vif 


pe 


regret, à vous suivre même dans le simple dénombrement 
des œuvres ou fondées, ou soutenues, ou ressuscitées par le 
dévouement infatigable, par l’inépuisable charité de M. le 
Chanoine Provyart. 

Mais est-il possible que je ne parle pas au moins de l’une 
d'elles, quand, tous les jours, presque à toute heure, je con- 
temple avec une admiration qui ne se lasse pas, la précieuse, 
la charmante chapelle de Notre-Dame des Ardents ? 

La Foi, j'aime à le répéter, a pour loi la fécondité, la ger- 
mination, comme la nature. Un savant retournait entre ses 
doigts une poignée de blé trouvée dans le tombeau d'une 
momie égyptienne. — « Trois mille ans, cinq mille ans peut- 
» être sans voir le soleil ! Pauvres grains de blé, vous voici 
» devenus stériles comme la mort dont vous étiez les com- 
» pagnons ; jamais vous ne balancerez au vent du Nil la 
» tige dont vous portez le germe desséché. » — « Jamais ? 
» Qu'en sais-tu ? Que sais-tu de la vie ? Que sais-tu de la 
» mort? » À tout hasard, pour tenter une expérience dans 
laquelle il n’espérait guère, le savant sema les grains sortis 
de la tombe. Et le blé des Pharaons, sentant enfin la chaleur 
du soleil avec la caresse de l'air et de la terre, s’amollit, se 
gonfla ; des tiges vertes fendirent la terre d'Egvpte, et, 
jeunes comme la vie, se balancèrent sous le vent du Nil, au 
bord de l’onde inépuisable et sacrée (1). 

La Foi, Monsieur, produit de semblables merveilles ! 
N'’avons-nous pas vu de nos jours renaître en quelque sorte 
et refleurir un culte bien cher à nos aïeux ? Ce culte n'avait 
point complètement disparu dans la tourmente révolution- 
naire, mais comme un arbuste tendre et délicat pour lequel 


(1) Nos chers confrères, voyageurs aux lieux saints, nous ont 
appris que de la Casa Nuova, le généreux couvent de Jérusalem, les 
pèlerins emportent de petites plantes desséchées, arrondies comme 
des pelotons de fil. Depuis longtemps elles paraissent complètement 
mortes. Si on les met dans l'eau, bientôt on verra sur toutes leurs 
ramilles éclore de frais bourgeons. Ce sont les roses de Jéricho. 


= 19 


on craint l'orage, on l'avait mis à l’abri en lieu sùr, dans 
un endroit retiré, où le jour pénétrait à peine. Et quand le 
ciel fut redevenu screin, on rendit l'arbuste à la Jlumièreet 
à la chaleur du soleil, et la tige frèle et pâle reprit bientôt sa 
vigueur ; Ses racines plongèrent plus profondément dans le 
sol nourricier, ses branches grandirent et s'élancérent vers 
tous les côtés du ciel, pour se couvrir bientôt de fleurs et de 
fruits. 

Cette renaissance du culte de la Vierge des Ardents, le 
vœu le plus cher de M. le chanoine Proyart, cette prompte 
et magnifique floraison fut sa joie suprème et sa récompense 
ici-bas ; ce n'était, permettez-moi de le dire, que le présage, 
comme le sourire et le premier parfum de la félicité éter- 
nelle que Dieu lui réservait. 

Les œuvres de bienfaisance et de charité qui occupaient 
tout entiëre l’âme de notre Confrère, ne ralentissaient pas 
son zèle pour l’Académie. I] était entré dans cette Société 
en 1852 et j’eus l'honneur et le bonheur de venir occuper, la 
mème année, un fauteuil auprès de lui. I] y a de cela plus 
de quarante-et-un ans. Est-ce bien possible ? 

Nous fimes partie, à plusieurs reprises, du même bureau, 
moi, cela va sans dire, modeste secrétaire-adjoint et lui 
Vice-Chancelier et Chancelier, très souvent chargé des fonc- 
lions de President dont il ne consentil jamais, malgré nos 
vives instances, à accepler le titre ; et lelle était Ja déférence 
de ses Confrères à son égard qu'ils respectérent cett: modes- 
tie excessive devant laquelle notre règlement lui-mème dut 
S'incliner. Je le vois encore, dans ces réunions intérieures, 
ce cher et vénéré Collègwune, se rendant à sa place, toujours 
exact, nous donnant toujours l'exemple, nous adressant, 
avec la douce majesté qui lui était naturelle, d'aimables 
sourires, de bienveillants regards, et des mots d’une 
exquise politesse, avec ce grand secret de l’art de plaire que 
lo monde enseignait autrefois, dit-on, et dont nous avions là 
un si parfait modéle. Dans les dernières années, quand les 


= HE 


latigues de la vie et l’affaiblissement de sa vue le retinrent 
souvent à son foyer, il trouvait quelque douceur à interro- 
ger ses visiteurs sur l’Académie qu’il aimait toujours ; il 
continuait à travailler pour elle, en s’aidant d’une loupe ; et 
vous venez de nous rappeler, Monsieur, ce que nous n'avions 
jamais soupçonné, qu'il endormait ses souffrances dans la 
composition de poésies sacrées. Devant cette louchante 
révélation, comment ne pas répéter ici les paroles char- 
mantes de Prévost Paradol, qui ne pourraient être mieux 
placées que dans cette enceinte où se presse une société 
choisie : « Salut! Lettres chéries, éternellement belles, 
éternellement pures, clémentes à qui vous revient, fidèles 
à qui vous aime » ; vous avez été, après la religion, les 
plus puissantes consolatrices de notre vénéré Collègue ; 
— Salut aussi, divine Poésie! Comme un doux miel recueilli 
dans le jardin de l’Eden ou sur la fleur triste et suave du 
Golgotha, tu as rafraichi les lèvres du pieux et noble vieil- 
lard ; tu as fait briller un peu de lumière et comme un rayon 
de la divine aurore, dans sa profonde nuit ! — Vous le voyez, 
Monsieur, outre tant de raisons pour ainsi dire publiques de 
regrelter votre Prédécesseur, raisons déjà si bien données 
par vous, il en est qui sont particulières à celte Compagnie. 
Tous nous aimions, nous vénérions M. le chanoine Provyart, 
pour lui d’abord, pour sa personne, pour sa science et la 
haute influence qu’il exerçait sur nous ; non pas qu'il usàt 
souvent de la parole, surtout dans les derniers temps ; mais 
sa présence avail je ne sais quelle vertu (la vertu comme 
la lumière, a son rayonnement) et on apprenait toujours 
quelque chose au contact de son urbanité. Perdre un pareil 
témoin de mœurs qu’on prétend {est-ce à tort ?) à jamais 
éleintes, c’est pour un corps qui vit de traditions, plus qu'un 
deuil ordinaire. Ceux qui sentent leur cœur saigner, si j'ose 
parler ainsi, chaque fois que, dans nos cités, le marteau du 
démolisseur détruit quelque heureux vestige des temps qui 
ne sont plus, quelqu’une de ces œuvres dont le moule est 


ET 0e 


à jamais brisé, ceux-là pourront bien comprendre ce qu'il en 
coûle à l’Académie de dire à M. l’abbé Proyart un éternel 
adieu. 

Monsieur, c’est quand le chêne est tombé, qu'on voit bien 
quelle place il occupait dans la forêt. La mort de M. Proyart 
a laissé parmi nous un vide immense. Pour nous aider à le 
remplir, nous comptons sur vous, Monsieur, et sur vos 
jeunes confrères. Un jour, saint Benoit, parcourant les envi- 
rons de Subiaco, rencontra un de ses frères, un barbare 
converti, qui se lamentait au bord du lac où sa cognée 
venait de tomber. A la voix de saint Bénoit, l’onde ramène 
l'outil aux pieds du frère : &« Ramasse ton fer, lui dit saint 
Benoit ; travaille el prends courage. Ecce labora et noli 
contristarz. 

Ces mots rappellent l’austère parole de l’empereur Sévère. 
Laboremus, travaillons. C’est la mème pensée sous une 
forme plus douce, moins stoïque, plus chrétienne. Nous 
avons retrouvé en vous, Monsieur, un précieux instrument 
de travail, et je veux vous l'avouer très naïvement, à mon 
tour, nous espérons que vous nous ferez belle et bonne 
besogne. Cet espoir adoucit notre tristesse. Vous ne pouvez 
ignorer quelle haute mission littéraire vous attend parmi 
nous ; vous en acceplerez tous les devoirs, et nous sommes 
assurés que, pour les accomplir, vous n'aurez pas d'effort à 
vous commander, tant sera facile l'accord entre les goûts 
naturels de votre âme et les obligations les plus saintes de 
votre vie. C'est donc de tout cœur que nous redisons avec 
vous les derniers mots de Goëthe mourant : « Plus de lu- 
micre ! plus de lumière ! » Oui Monsieur, plus de lumière et 
aussi plus de chaleur. La grande ombre de M. l'abbé 
Provart me dit d'ajouter : plus d'amour de Dieu et des 
hommes, enfin, plus de tout ce qui fait véritablement vivre | 


ne 


11 


Séance publique du 15 Février 1894. 


CISCO AP CAO CPC POP CPC CO CACE CPCT CP CCC CRC CAC CCF CRC CF: 


DISCOURS D'OUVERTURE 


PAR 


M. H. de MALLORTIE 


President. 


MoNSIEUR LE PRÉFET (), 


PA milieu de vos nombreuses et importantes occupations, 
À au milieu des graves et nobles soucis, parfois bien 
amers, que donne l'administration d’un vaste département 
où se heurtent tant d’intérèts opposés, vous avez su écono- 
miser, sur vos travaux, quelques instants que vous voulez 
bien nous consacrer aujourd’hui. 

Votre présence à cette réunion toute littéraire, est pour 
nous un éclatant et précieux témoignage de l'estime et de 
la sympathie dont vous avez toujours honoré l’Académie 
d'Arras. Nous vous prions d'agréer ici l'expression de notre 
reconnaissance aussi vive que sincère. 

Pour moi, je me félicite tout particulièrement, Monsieur 
le Préfet, d'être en ce moment l'interprète des sentiments 


(1) M. Alnpetite, Prétet du Pas-de-Calais, officier de la Legion 
d'honneur. 


> 


nee 


unanimes de mes confrères et de saluer, avec une respec- 
tueuse effusion, dans le Membre honoraire de notre Compa- 
gnie, l’homme de cœur, l'administrateur intègre et habile, 
plein de mansuélude et de bonté, auprès de qui les petits, 
comme les grands, trouvent toujours un aimable accueil ; 
l'esprit supérieur el distingué qui connaît toutes les séduc- 
tions du tact et de la délicatesse, l’orateur dont l’éloquence, 
s'appuyant sur un jugement ferme et droit, sur une haute 
raison que rien ne trouble, sait charmer par l'élévation des 
pensées, par la noblesse des sentiments exprimés dans une 
langue simple et ferme, précise et claire, parfois chaude et 
colorée, toujours élégante sans recherche, dans la langue 
des maitres, pour tout dire. 


MonSIEUR LE GÉNÉRAL (?), 


Nous sommes heureux et fiers, et très reconnaissants 
de vous voir au milieu de nous. Mais permellez-moi de 
vous le dire, le danger auquel vous vous exposez aujour- 
d'hui ne ressemble en rien à ceux que vous avez vingt fois 
bravés dans votre carrière de soldat ; ici, ce sont des dis- 
cours, des rapports et encore des rapports et des discours. 
Vous nous prouvez du moins, Monsieur le Général, que 
vous avez tous les genres de courage. 


MESDAMES, MFSSIEURS, 


Cette séance réglementaire, solennelle, à laquelle vous 
nous faites l'honneur d'assister, a dù ètre plusieurs fois 
ajournée par suite de circonstances fâcheuses, indépendantes 
de notre volonté. Hélas! Les deuils de famille, non plus 
que les maladies, ne nous sont épargnés, et nous aurions 


(2) M. le Général Marchand, commandant la 3° brigade de la 
2e division du 1°" corps d'armée, Arras, 


bien volontiers, je vous assure, dispensé la Grippe et la 
Fièvre de venir déposer chez quelques-uns d'entre nous 
leur carte de visite. Nous pouvons enfin nous acquitter 
aujourd'hui de notre devoir. Si parmi les personnes qui 
veulent bien m'écouter, il en est quelques-unes qui, plus 
directement intéressées à connaitre les résultats de nos 
concours, ont élé contrariées de ces ajournements succes- 
sifs, nous les prions de vouloir bien accepter nos excuses 
et l'expression de notre sincère regret. 


MESDAMES, MESSIEURS, 


Une pieuse coutume veut que le Président commence 
son allocution par les ancètres, c'est-à-dire qu'il consacre 
les prémices de son discours à ceux de nos confrères que 
nous ne reverrons plus parmi nous. Aujourd'hui, pour la 
première fois depuis que j'ai l’honneur d'occuper ce fau- 
teuil, je suis affranchi de ce pénible devoir. L'Académie n’a 
perdu aucun de ses membres pendant l’année qui vient de 
s'écouler. Nous en sommes tous très heureux, et, cela va 
sans dire, le Président plus que tout autre. — Mais, si le 
douloureux exorde lui est épargné, il ne lui reste pas moins 
à faire le discours que réclame l’ordre du jour, et je dois 
obéir. Puisse ma soumission au règlement me donner quel- 
que droit à votre indulgence ! 


MESDAMES, MESSIEURS, 


Le 29 novembre dernier, j'assistais au Muséum d'histoire 
naturelle de Paris, à la cérémonie solennelle de translation 
et d’inhumation des restes du fondateur du Jardin des 
Plantes, Guy de la Brosse, mort en 164%1,et du célébre 
voyageur naturaliste Victor Jacquemont, mort en 1832. 

M. Milne-Edwards, directeur du Muséum, prononça 


= os 


l'éloge funèbre des deux savants, et leur rendit un hommage 
tardif mais bien digne d’eux et de lui. 

Je me propose de vous entretenir aujourd'hui de l'un de 
ces savants, de Victor Jacquemont dont la famille est origi- 
paire de l’Artois, de cette charmante petite ville d'Hesdin, 
où presque toutes les rues portent des noms illustres dans 
l’armée, dans les sciences et les lettres : Garbé, Dalton, 
Tripier, l'abbé Prévost, Vincent, membre de l’Institut, et 
Victor Jacquemont. 

Dans Jacquemont, le savant, le naturaliste, ne saurait 
m'appartenir ; je confesse, non sans quelque honte, mon 
incompétence sur ce point. Je désire seulement vous parler 
de l’homme, du voyageur hardi, intrépide, aventureux, 
téméraire qui me semble offrir un assez bel exemplaire du 
caractère, du génie français. Je me tiendrai pour satisfait si 
Je parviens, grâce à sa nombreuse correspondance qui ne 
comprend pas moins de 4 vol. in-8, à mettre sous vos yeux 


un léger fusain, ou même un simple profil de notre jeune 
compatriote. 


a 


Le 26 août 1828, la corvette de Sa Majesté, la Zelée, 
appareilla de Brest pour le Bengale, ayant à bord Victor 
Jacquemont, jeune naturaliste français, envoyé par le gou- 
vernement pour entreprendre un voyage scientifique dans 
les Grandes Indes. | 

La Zélée mouilla devant le fort William, de Calcutta, le 
5 mai 1829, huit mois aprés son départ de Brest. Arjour- 
d'hui le voyage serait plus rapide: dix-huit à vingt-un jours 
suffisent pour se rendre de Marseille à Bombay ou mème 
à Calculta, en trois coups de vent sur la vieille Méditer- 
ranée grondeuse, la mer Rouge somnolente, la mer des 
Indes radieuse. Victor Jacquemont mit à profit sa longue 
traversée pour apprendre le persan, ce qui était la meilleure 


— 53 — 


préparation à l'étude de l’hindoustani, qu'il devait bientôt 
se rendre familier. Arrivé à Calcutta, Jacquemont, habillé 
de noir de la tête aux pieds, dans la plus grande tenue, se 
jette dans un palanquin avec un énorme paquet de lettres 
de recommandation, crie aux porteurs : € Pirsonn Sahébka 
ghœur mè. » Et le voilà parti pour la maison de M. Pearson, 
avocat-général, par laquelle il commence le cercle de ses 
visites aux notables Anglais de Calcutta (1). 

Je dois vous présenter ce jeune Français ainsi jeté par un 
vaisseau du Roi sur une terre étrangère, à quelques mille 
lieues de son pays, seul, absolument seul, avec tant de dan- 
gers, tant d'aventures, tant de misères en perspective ; il 
nous faut le connaitre tel qu'il est; car j'ai bien peur 
qu'avec son habit noir, ses deux mille écus de haute solde 
et son bagage épistolaire, il ne soit médiocrement recom- 
mandé auprés des nobles représentants de la royale Compa- 
gnie, s'il ne paye prodigieusement de sa personne, s'il n'a 
du cœur, de l'esprit, beaucoup de bonne humeur, beaucoup 
de science, des qualités solides, des mœurs élégantes, l'in- 
dépendance de l’âme et du caractère; si, en un mot, il n’est 
comme Homere le dit d'Ulysse, roxï:soror, fécond en res- 
sources. Pardonnez-moi, Messieurs, vous ne vous attendiez 
guère à voir Lilysse en celle affaire. 

Victor Jacquemont était un de ces jeunes hommes nés 
avec le siécle (8 août 1801), qui n'avaient guère connu de 
l'Empire que sa gloire militaire pour l'avoir maintes fois gàtée 
en vers latins, au college. Passionné pour l'étude, avide 
d'émotions scientifiques, ses débuts dans la vié avaient lieu 
à une époque heureuse : aux jours de l'héroïsme guerrier 
succédaient les jours de l'élan intellectuel ; les gloires de la 
pensée aspiraient à reprendre place à côté de la gloire des 
armes. C'était l'une de ces renaissances qui attestent la 
rapide élasticité et l’inépuisable fécondité de notre patrie 


(1) Lettre à M. Jacquemont père, du 26 août 1830, 


ie 


dans la variété de ses destinées et de ses travaux. — C'était 
le temps où l'esprit français renouvelait toutes ses méthodes 
et brisait loutes ses entraves ; où la Jeunesse, à peine conva- 
lescentedeslangueurs d'Obermann et de la maladie de René, 
s’enivrail à celte large coupe qui, des lèvres de Goëûthe et 
de Byron, passait dans les mains de Victor Hugo, de Lamar- 
tine et de Musset ; où, d’un autre côté, à la Sorbonne et au 
Muséum d'histoire naturelle, la voix des Guizot, des Ville- 
main, des Cousin, des Ampère, des Gay-Lussac, des Thé- 
nard et des Cuvier, éclairait, comme de grands coups de 
lumière, au fond des âmes de leurs jeunes auditeurs, les 
horizons lointains de l’histoire, les cimes les plus ardues de 
la philosophie, et les secrets les plus cachés de la science. 
Victor Jacquemont, impatient de trouver une carrière à 
l'incroyable activité de son esprit, mais obscur, sans autres 
an'écédents que quelques essais de critique et des voyages 
de recherches géologiques en France, en Suisse et en 
Amérique où de cruels chagrins l'avaient quelque temps 
exilé, sans autre fortune qu'une instruction immense, avait 
accepté avec enthousiasme la mission que lui avait confiée 
le Conservatoire du Musée d'histoire naturelle, et 1l avait 
compris que sa destinée, en le conduisant aux Indes pour 
faire collection de couches coquillières et d'animaux rares, 
le chargeait aussi d'y représenter la France et particuliè- 
rement cette génération si ardente à laquelle 1} appartenait. 
La première découverte que fit Victor Jacquemont après 
avoir parcouru pendant quelques jours les salons anglais de 
Calcutta, ce fut qu'avec sa lettre de change de six mille 
francs, il était effroyablement pauvre. En effet, qu'allait-il 
faire aux Indes”? Voyager. Or, à quel prix voyageait-on 
alors dans les Indes ? Telle fut la première question que 
notre jeune compatriole se posa ; voici ce qu'il apprit(1}, Un 
capitaine d'infanterie anglaise ne se met pas en route sans 


(1) Lettre à Frédéric Jacquemont, du 5 novembre 1829, 


— 55 — 


être accompagné de vingt-cinq domestiques pour le moins, 
savoir : un pour sa pipe, un pour la chaise percée dont 
jamais Anglais dans l'Inde ne se sépare, sept ou huit pour 
planter sa tente, trois ou quatre pour sa cuisine, blanchis- 
seur, balaveur, etc.; plus un relai continuel de douze 
hommes pour porter le palanquin dans lequel le héros 
s'étend lorsqu'il est las d'aller à cheval. — Un collecteur 
anglais en tournée emmène sa femme, son enfant (1). Il 
a un éléphant, huit chariots pour les bagages, deux cabrio- 
lets, un char pour l’enfant, six chevaux de selle et de voi- 
ture, et pour le transporter d’un bungaloi (auberge officielle 
où il y a quatre murs) à l’autre, soixante à quatre-vingts 
porteurs, indépendamment d’une soixantaine de domestiques 
de sa maison. Il fait trois toilettes par jour, déjeune, tiffine, 
dine et le soir prend son thé comme à Calcutta, sans en 
rien rabattre ; cristaux, porcelaines sont dépaquetés, empa- 
quetés du matin au soir, argenterie brillante, linge blanc, 
tout le reste à proportion. 

Ce train de vie coûte cher et pourtant un Anglais qui se 
respecte, ne peut voyager à moins de frais. Mais « la vieille 
Dame » {c'était la Compagnie anglaise dans le langage des 
Indiens) a généreusement pourvu à ces dépenses. Un capi- 
taine anglais a trente mille francs de traitement ; le surin- 
tendant du Jardin botanique en a quatre vingt mille (2) ; un 
collecteur en a cent mille, sans compter les profits ; le chief- 
justice, deux cent mille; l'avocat général, le respectable 
M. Pearson, de quatre à cinq cent mille; le gouverneur de 
l'Inde a plus d'un million. Lord William Bentinck voyage 
avec trois cents éléphants, treize cents chameaux, huit 
cents chars à bœufs et deux régiments, l’un d'infanterie, 
l’autre de cavalerie lui servent d'escorte (3). 


(1) Lettre à M. Jacquemont père, du 2% décembre 1829. 
(2) Lettre à Frédéric Jacquemont, du 5 novembre 1829, 
(3) Lettre à M. Jacquemont père, du 26 février 1831. 


= 


Victor Jacquemont fut lrès émerveillé de tant de magni- 
ficence ; puis il calcula ce qui lui en coùterait pour voyager 
comme le moins magnifique de ces Seigneurs ; mais s’aper- 
cevant que le plus modeste équipage dépasserait encore ses 
moyens, il résolut de solliciter du gouvernement français 
le mieux justifié de tous les crédits supplémentaires, el 
d'attendre à Calcutta l'effet de celte demande que devaient 
appuyer à Paris les plus honorables amitiés {1}. 11 altendit, 
il attendit longtemps. 

Le récit de son séjour à Calcutta pendant cette longue 
attente est l’histoire de la plus miraculeuse hospitalité dont 
aucun voyageur ait jamais fait mention, et e'est ici, 
Messieurs, que nous allons commencer à nous admirer, 
toute modestie à part, dans les prodiges de cet esprit fran- 
çais dont Jacquemont me parait, je le répète, un modele 
achevé, un représentant fidèle. Le premier miracle qu’opéra 
l'esprit français de Jacquemont, ce fut de rendre les Anglais 
aimables. « Que ma fortune est bizarre avec les Anglais! 
écrit-il. Ces hommes qui paraissent si impassibles et qui 
entre eux, demeurent toujours si froids, mon abandon les 
détend aussitôt; ils deviennent caressants malgré eux et 
pour la première fois de leur vie (2) ». En effet, Jacquemont 
est admis, recherché, caressé, dans les plus grandes maisons 
de Calcutta ; on l'invite chez le gouverneur ; il loge chez le 
grand-juge ; il passe des mois entiers chez l'avocat-général ; 
il est l’ami, le commensal, le confident du commandant de 
l’armée; on le demande partout, et partout il rencontre ce 
luxe tout nouveau de bienveillance britannique ; partout sa 
gaieté spirituelle, sa noble franchise lui ouvrent le cœur de 
ses hôtes. Et pourtant Jacquemont ne sait guère flatter leurs 
habitudes : à table, tandis que les Anglais s’abstiennent 


(1) Lettre à M. Victor de Tracy, du {er septembre 1829. — Lettre 
à M. Jacquemont père, du 3 septembre 1829. 


(2) Lettre à Frédéric Jacquemont, du 5 novembre 1829. 


sr 


religieusement de tout mélange d’eau avec les vins les plus 
recherchés d'Espagne et de Portugal, il ne boit, lui, que de 
l'eau sucrée ; les Anglais font trois repas par jour ; il déjeûne 
avec du thé et dine avec du riz. Le dimanche, jour d’obser- 
vance ascétique, il s’en vient jouer très déterminément aux 
échecs avec sir Charles Grav, le chief-justice qui n'oserait 
une pareille énormité avec d’autres. 

Il dort la nuit, ce qui n’est pas, comme on sait, une habi- 
tude anglaise, surtout dans l'Inde ; il se lève au petit jour, 
quand les Anglais se couchent; il fait une guerre à mort 
aux plates conversations de leurs interminables diners (1)}, 
les questionne, les contredit sur tout, sur leur commerce, 
sur leur administration, sur leurs revenus, sur leur marine ; 
et malgré son audace, malgré sa pauvreté, Jacquemont n'en 
est pas moins l'enfant chéri de toute cette société de sensua- 
listes anglais. Toute leur glace vient se fondre à son ardente 
sensibilité. On l’héberge, on le voiture ; il a maison de ville 
et maison de plaisance, tout un musée pour lui seul ; il 
entre, il sort à tout propos. © J'ai fait révolution chez eux, 
dit-il, en v introduisant l'usage des visites à toute aven- 
ture, le soir, après diner, à l'effet de causer, etc. » C'est 
donc la causerie francaise importée aux Indes, la causerie 
selon le cœur et selon FPesprit, sceptique, enthousiaste, 
enjouée, sévère, mobile, universelle; cette inimitable cau- 
serie des salons parisiens, avec tout son charme, tout son 
abandon, toute sa liberté, Unirersitas Parisiensis, c’est à- 
dire, au sens rigoureusement étvmologique, un peu de tout, 
à la parisienne. 

Mais rendons justice aux Anglais de Calcutta; c’est par 
cette liberté même, c’est en portant sa pauvreté avec cette 
noble indépendance, c'est en l’honorant par un si grand 
esprit et un si bon cœur, que V. Jacquemont parvint à plaire 
à ses nobles hôtes, et à se concilier cette bienveillance déli- 


(1, Lettre à M. Victor de Tracy, du 1er septembre 1829. 


Ro 


cate et cette haute estime qui ne le flatlait si fort que parce 
qu’elle rejaillissait sur le nom français (1). 

Cependant le temps s’écoulait dans ce doux commerce ; 
les suppléments demandés n'arrivaient pas. Jacquemont, 
humilié d'attendre si longtemps l’aumûne législative. résolut 
enfin de partir. Avec les économies qu'il avait apportées de 
France et ses épargnes depuis six mois;il se trouvait, 
comme il le dit, à la tête de douze mille francs. et il ne lui 
en fallait pas davantage pour voyager un peu moins bien 
qu'un sous-lieutenant de l’armée anglaise. Il se mit en route. 

Jacquemont voyage à cheval, suivi de son service, de ses 
bagages et de ses chariots trainés par des bœufs (2). Il est 
enveloppé d’une grande robe de chambre de nankin, avec 
une grosse étoffe de soie bien chaude pour la ceinture, le 
tout surmonté de sa figure pâle, éclairée par ses lunettes et 
coiffé d’un énorme chapeau de paille couvert de taffetas 
noir. Cet accoutrement fait de notre savant compatriote un 
objet de curiosité très vive pour les naturels du pays, 
lesquels, en toute rencontre, lui rendent avec usure l'atten- 
tion indiscrète que nous accordons à leurs pareils dans les 
rues de nos villes d'Europe. Jacquemont chevauche, en tête 
de sa caravane, avec deux pistolets de calibre dans ses 
fontes ; mais, ce qui est un grand scandale pour les Anglais, 
il ne porte ni fouet, ni éperons ; car son cheval, impatient de 
revoir les cimes de l'Himalaya, d’où il est venu, lui fait mille 
tours pendables, et Jacquemont n’a pendant quelque temps 
d'autre souci que de se mainteniren bonne intelligence avec 
Jui. Le service du cavalier et de sa monture est réparti entre 
six domestiques, dont trois pour le cheval : le premier 
l'étrille, le second lui coupe de l’herbe, le troisième lui 
apporte à boire. Viennent ensuite le grand maitre de la 
garde-robe, préposé de plus à la garde des bagages, le maitre 


(4) Lettre à Mile Zoé Noizet de Saint Paul, du 28 décembre 1829. 
(2) Lettre à M. Porphyre Jacquemont, du 8 novembre 1829. 


60 


d'hôtel qui fait la cuisine et sert à table (quand Jacquemont 
trouve une table), et enfin, le laveur d’assiettes (Jacquemont 
a deux assiettes). Chacun de ces domestiques est armé; les 
deux premiers, ceux du cheval, courent à côté de leur maitre, 
la carabine au poing, quand il lui plait de galoper, et ils font 
avec lui, en suivant toutes ses allures, de six à sept lieues 
par jour. Le soir, tous ces pauvres diables soupent comme 
ils peuvent, puis se couthent autour de la tente de leur 
seigneur, et dorment habituellement d’un profond sommeil, 
pundant que d'honnètes Sipahis font sentinelle à la porte. 
C'est une vicille coutume indienne, entretenue parle laisser 
aller de l'opulence anglaise, qui a réglé, comme nous ve- 
nons de le voir, le service des hommes à gages. Chacun a sa 
charge, travaille le moins possible, est paresseux, stupide 
et menteur, et refuse très décidément tout service qui n’est 
pas dans son emploi (1). Ainsi, le cheval mourrait de faim 
sans le gassyara (coupeur d’herbes), ou de soif sans le 
beetcheti (porteur d’eau). Les deux assiettes de Jacquemont 
risqueraient fort de n’être jamais lavées sans l’utile servi- 
teur qui est revêtu de cette charge; ainsi des autres. Ce 
respect pour la spécialité du service fait partie des privilèges 
de la nation indienne, et 1] ne serait pas prudent d'y man- 
quer ; Jacquemont en est persuadé, et pendant quelque 
temps il se tient dans la règle avec toute rigueur. Mais, un 
matin, il lui prend fantaisie de faire une révolution parmi 
ses gens ; il appelle le beetcheti, lui ordonne de déposer son 
outre sur un des chariots et de l'accompagner dans un taillis 
voisin, avec un herbier sous le bras : « Non pas, dit l’indien, 
» ce n’est pas mon affaire, » et il prononce ces paroles d’un 
ton très suffisant. (Alors, écrit Jacquemont (2), je n’hési- 
» lai pas à lui allonger sur le champ un grand coup de pied 
» dans le derrière. » Ce coup de pied dans le derrière fit à 


(1) Lettre à Frédérie Jacquemont. du 5 novembre 1829. 
(2) Lettre à M. Jacquemont père, du 24 décembre 1829. 


00e 


» Jui seul une révolution. La domesticité indienne capitula, 
» le porteur d’eau mit bas son outre, apprit à sécher des 
» plantes entre deux feuilles de papier ; » et quant à Jacque- 
mont, cette grande manière d'imposer le respect lui concilia 
tout d’un coup,et au-delà de tout ce qu’on pourrait croire. la 
considération des Indiens. 

Je ne puis avoir la pensée de suivre Victor Jacquemont 
dans son voyage de sept cents lieues à travers l’Indoustan, 
non plus que dans son pénible et aventureux ptlerinage de 
l'Himalaya, véritable entreprise que conçoit le génie scien- 
tifique, que dirige le bon sens, que soutient la patience, 
que le courage exécule et mène à terme. Je désire seule- 
ment suivre, à la trace, toutes les manifestations de l'esprit 
français dans ce vovage à travers les Indes. Laissons donc 
notre infatigable cempatriote cheminer lentement à la tète 
de sa caravane, flanquée de droite et de gauche par une 
imperturbable escorte de Sipahis en habit rouge, faire ses 
deux repas, matin et soir, avec l'éternel pilau, descendre de 
cheval cinquante fois par jour pour éludier les plantes et 
les cailloux du chemin, dormir la nuit sous une tente dont 
les vents déchainés lui disputent souvent la possession ; 
nous le laisserons traverser Bénares, la sainte ville, Mirza- 
poor, Callinger, et tout ce pays de sel et de salpètre, au sol 
sablonneux, à l’atmosphère pulvérulente, à la végétation 
rabougrie qui s'étend depuis Agra, le long des deux rives 
_désertes de la Jumma, jusqu'à Delhi, la ville impériale, et 
nous nous arrèterons un moment dans celle magnifique 
résidence où notre voyageur se repose quelques jours et où 
de nouveaux honneurs l’attendent. Nous ne parlons plus de 
l'hospitalité anglaise ; elle est prodigieuse, là comme ail- 
leurs. Jacquemont habite une maison somptueuse, envi- 
ronnée de jardins superbes. Qu'il sorte en voiture, en palan- 
quin ou sur un éléphant, il est suivi par une brillante 
escorte de cavalerie. Mais il s'agit bien des Anglais. C’est 
le Grand-Mogol lui-mème, lillustre descendant de Tamerlan, 


= l — 


le respectable Chàäh-Mohammed-Acher-Rhazi-Badchäh qui 
veut recevoir dans son palais impérial de Delhi notre 
modeste compatriote. Ce fut dans le voyage de Jacquemont 
une mémorable circonstance. 


« Savez-vous ce qui a failli m'arriver ce matin ? écrit 
Jacquemont à son père (1) ; j'ai manqué d'être /a lumière 
du Mond», ou la sagesse de l'Etat, ou l’ornement du pays ; 
mais, heureusement, j'en ai été quitte pour la peur. Le 
Grand-Mogol, auquel le résident anglais avait adressé une 
pélition pour me présenter à Sa Majesté, tint gracieuse- 
ment un durbar pour me recevoir (2). 

» Conduit à l'audience par le résident avec une des pompes 
des plus passables, un régiment d'infanterie, une forte 
escorte de cavalerie, une armée de domestiques, d'huis- 
siers, le tout terminé par une troupe d’éléphants richement 
caparaconnés, le grand maitre des cérémonies me pro- 
clama Aistour Jakmont sahed Bahädour, ée qui signifie: 
M. Jarquemont, seigneur, victorieux à la querre. Alors Je 
présentai mes respects à l'Empereur qui voulut bien me 
conférer un hhélat où vètement d'honneur, lequel me fut 
endossé en grande cérémonie sous l'inspection du premier 
ministre ; et, affublé comme Taddeo en Kaïmakan (si vous 
vous rappelez l’Ztaliana in Algeri), je reparus à la cour. 
L'Empereur alors de ses impériales mains, attacha à mon 
chapeau (un chapeau gris) préalablement déguisé en tur- 
ban par son vizir, une couple d'ornements en pierreries. 
Je ins mon sérieux, superbement, devant cette farce im- 
périale, attendu qu'il n’y avait point de glace dans la salle 


(1) Lettre du 10 mars 1830. 


(2) Cette audience solennelle eut lieu au palais impérial. Aujour- 


d'huiles débris du fort où étincelaient jadis le trône d'or et le trône 


du Paon sont transformés en casernes, Le divan public où le Grand- 


Mogol recevait les ambassadeurs de lacques Ir et de Louis XIV, est 
une cantine, et le mur où s’appuvait le trône, porte le prix des 
consommations. 


60 


» du trône, et que je ne voyais de ma mascarade que mes 
» grandes jambes, en pantalon noir, sortant de dessous ma 
» robe de chambre turque. L'empereur s'informa s’il v avait 
» un roi en France, et si l'on y parlait anglais. I] n'avait 
» jamais vu de Francais et parul faire infiniment d'attention 
» à la burlesque figure qui résultait de mes cinq pieds huit 
» pouces, sans beaucoup d'épaisseur, de mes grands che- 
» veux, de mes lunettes et de mon ajustement oriental par- 
» dessus mes habits noirs. Après une demi-heure, il leva sa 
» cour et je me retirai, processionnellement, avec le résident, 
» Les tambours baltirent aux champs, quand je passai de- 
» vant les troupes avec ma robe de chambre de mousseline 
» brodée. Mon père, que n’éliez-vous là pour jouir de votre 
» postérité ! » 

Bientôt apres, le 12 avril 1830, Jacquemont pénétra dans 
l'intérieur de l'Himalava, avec une suile de près de cin- 
quante personnes, lant domestiques que porteurs et soldats 
d’escorte. Et c'est alors que commence pour lui cette longue 
série de fatiwues, de privations et de misères qu'il supporta 
pendant plus de éinq mois avec une constance siadmirable({). 
Il souffre de la faim, de la soif ; il est assailli de violentes 
tempèles, inconnues sous le ciel d'Europe ; il a de longues 
nuits glacées, sans sommeil; ses gens se révoltent, el il est 
seul pour les réduire à l'obéissance ; il v parvient, grâce à 
son énergie el à la solidité de son bâton. Une nuit, sous les 
cimes beigeuses de Kanta, dans une forèt élevée à dix mille 
pieds au-dessus du niveau de la mer, il est saisi de douleurs 
d'entrailles si atroces qu'il en a le délire. Le froid le torture. 
Pour échapper à ce supplice, il est obligé de se déguiser de 
la tête aux pivds. (Je ressemble à un ours blanc, écrit-il (2), 
enveloppé dans de grandes couvertures de laine, la tête 
enfoncée dans plusieurs bonnets de soie, les jambes cachées 


(1) Lettre à M Porphyre Jacquemont, du 235 mai. 
(2) Lettre à Madame Victor de Tracy, du 2% juin 1830. 


04 


dans de grosses guëêtres, et le visage orné de très longues 
moustaches. » 

Mais malgré toutes ces épreuves, sa constance ne l’aban- 
donne pas; il poursuit son œuvre; ses collections se complè- 
tent, la sphère de ses idées s'agrandit, et son esprit semble 
s'élever comme ces montagnes qu’il gravit si péniblement. 
Chaque jour ajoute plusieurs souvenirs à son journal, plu- 
sieurs pages à sa correspondance, qu'aucune adversilé 
n'interrompt. Si parfois son âme est triste, c’est qu'il songe 
à sa famille, à ses amis ; c’est quand il interroge autour de 
lui cette sauvage solitude, sans y trouver un être sensible, 
un visage bienveillant, un écho qui sache répéter des mots 
affectueux, un langage sympathique! alors, il s'écrie : (1) 
« Vivre seul, être seul à sentir ! Hélas! au souvenir que je 
» garderai de ces lieux étranges, pas un souvenir ami ne 
» viendra s'associer pour me les rendre chers ! » Mais cette 
mélancolie ne dure pas, d'autres pensées lui succédent; 
l'esprit français, la gaieté francaise, se font jour à travers 
tous ses regrets, comme un ravon de soleil vient percer les 
brouillards de l'Himalaya, et il écril, pour rassurer ses 
amis, tandis que d'orageuses rafales menacent de déraciner 
sa tente et de renverser la table où il s'appuie : (€ Dites que 
je suis dans un pays aussi salutaire que l'Europe. mangeant 
des pommes et du raisin, buvant du vin du crü (qui est 
détestable) et enfin 

Sachez, sachez 

Que les Tartares 

Ne sont barbares 

Qu'avec leurs ennemis ! » (2) 


C'est en effet chez les Tartares, dans le pays de Kanawer, 
sur les limites de la Chine, que Jacquemont passa l'été de 
1830. Etant si près du Céleste Empire, il ne put résister au 


(1) Lettre à M. Achille Chaper, du 25 juin 1830, 
(2) Lettre à M. Jacquemont père, du 22 juin 1830. 


en 


désir de le visiter ; et par un beau matin, sans autre passe- 
port que ses cinquante montagnards bien armés, il franchit 
la frontivre. I avait à traverser tantôt d'interminables déserts, 
tantot des populations hostiles ; puis il fallait gravir des 
montagnes plus hautes que la mer, de dix-huit mille pieds, 
et jusqu'alors inaccessibles. Le seul M. Moorcroft avait 
pénéiré dans cette partie du Thibet, et quoiqu'il eût emprunté 
le déguisement d'un fakir, il avait péri victime de son zèle, 
empoisonné, dit-on, par l'ombrageuse police de lEmpe- 
reur {1}. Jacquemont le prit de bien plus haut avec sa 
majesté chinoise, et fut aussi plus heureux. Avant mis le 
pied sur le sol thibétain et trouvant sur son passage le fort 
de Bekœur qui faisait mine de larrèler, il ordonna à ses 
gens de se former en colonne serrée, el s'avanca très réso- 
Jument à leur tête. Arrive le commandant {moukyar) du fort 
qui se plaint de cette violation du territoire de Sa Majesté ; 
mais comme il approchait beaucoup trop près de Jacquemont 
sans meltre pied à terre, l'impertinent «notre digne compa- 
» triole se sentit tellement blessé de ce manque de respect, 
» que, transporté de colère, il saisit le drôle par sa langue 
» queue tressée et le précipita à bas de son cheval. Cette 
» facon de parlementer eut un plein succés (2)». La garnison 
chinoise se rangveatoutaussitol pourlaïsser passer le Francis- 
Saheb avec sa troupe, et les portes de Bekœur (si Bekœur 
avait des portes) s'ouvrirent respectueusement devant lui. 
Jacquemont, avant de quitter le territoire chinois, eut 
encore à livrer deux ou trois grandes batailles comme celle 
de Bekœur. Mais toujours sa présence d'esprit, sa décision 
silencieuse et froide, ou violente et impétueuse, selon le vent 
qui soufflait dans le désert, le üirérent d'embarras ; quand il 
ne réussit pas à frapper de stupeur ses ennemis, il les cul- 
bule et il passe. 11 fit lant, qu'après avoir visité, avec une 


(1) Lettre à M. Victor de Tracy, 27 octobre 1830. 
(2) Lettre à Mile Noizet de Saint-Paul, du 24 août 1830. 


e 


pr 


patience de savant, tous les lieux qu'il désirait voir ; après 
avoir élé reconnaitre la source du Sutledge et celle de 
l’Indus, sur les bords du célèbre lac Mansarower, après 
avoir ajouté à ses collections une quantité considérable de 
plantes nouvelles et de débris organiques, étudié géologi- 
quement un espace immense, à une hauteur à peine croyable, 
et conduit toute cette expédilion, moitié militaire, moitié 
scientifique, assez rapidement pour que l'Empereur auquel 
il était venu faire si lestement la guerre, n’eût pas le temps 
d'user de représailles, à quitta le Thibet, repassa la fron- 
lière, chargé de dépouilles opimes, el redescendit dans les 
plaines de l’Indoustan. 

Il suivait la route de Dell. Un soir, à Shaurunpoor, sur 
la fin de novembre 1830, et par une belle nuit, comme il 
venait de se coucher et de s'endormir, après une journée 
d'études et de fatigue, le galop d'un cheval le réveilla. Sa 
tente s'ouvrit, un homme ÿ entra précipitamment. C'était 
un messager apportant une gazelte de Calcutta, imprimée 
dans une forme inaccoutumée, avec ce titre: T'he new 
French Recolution !....… 

Victor Jacquemont qui, de nouveau, se trouvait fort bien 
dans l'Inde anglaise, dut laisser derrière lui ces bonnes 
lables, ces brillantes réceptions, toute cette vie élégante 
dans laquelle éclatent la polilesse et le génie de l'Europe, 
pour courir les aventures dans un pays inconnu, à moitié 
barbare. Il passa le Sutledue et entra dans le Punjaub (Pen- 
Jab, Penta-Potamis) qui reçoit son nom des cinq grands 
cours d’eau qui le traversent et le fertilisent. Le Punjaub 
élait divisé en deux royaumes qui portaient je nom de leurs 
capitales, Lahore et Cachemvr. Runjet-Sing, le fameux roi 
de Lahore et de Cachemvr fit un bon accueil à V. Jacque- 
mont, par suite de deux circonstances. Jacquemont était 
Français et Runjet-Sing aimait passionnément les Français. 
Puis c’est un oflicier français, M. Allard, qui commandait 
ses armées. M. Allard était de plus un excellent receveur 


= 


des finances. Voyez plutôt : « La mère d’une nichée de petits 
rajahs (princes) montagnards, vient de mourir, écrit Jacque- 
mont, en laissant neuf lacs de roupies (deux millions deux 
cent cinquante mille francs) ; les enfants se battent pour 
l'héritage, et Runjet-Sing vient d'envoyer M. Allard sur les 
lieux pour leur ôter tout sujet de querelle, c’est-à-dire, les 
neuf lacs. » 

Le compatriote d'un si habile financier était sûr d’une 
réception distinguée auprès du Roi de Lahore ; mais il avait 
encore un autre titre à sa considération. Runjet-Sing s'était 
mis en lète que Victor Jacquemont était un envoyé secret 
de l'Angleterre (et en cela, il se trompait) et son unique 
pensée, c'était que la Compagnie des Indes devait finir, tôt 
ou lard, par engloulir son royaume, et, de ce côté, ii avait 
bien raison. L'événement vous le savez, ne se fit pas 
attendre. 

Quoi qu'il en soit, Jacquemont n'eût jamais acceplé à 
aucun titre, une mission anglaise. 11 n’a jamais été dans le 
Punjaub, comme en Chine et ailleurs, que l’envoyé du 
Jardin des Plantes, beaucoup plus occupé des intérêts de la 
science que des querelles de la politique, et ne dressant 
d’'embüches qu'aux animaux qui pouvaient entrer dans ses 
collections. Il ne voyageait donc que pour la science, en 
dépit des soupçons de Runjet-Sing; mais bien qu'il ne 
cherchät pas les aventures, son voyage en fourmille. Heu- 
reusement Jacquemont, qui était un grand savant, était 
aussi un homme supérieur dans l'aventure ; et nulle part sa 
présence d'esprit ne se montra avec plus d'éclat que sur 
celle mer de montagnes, comme il l'appelle, qui sépare la 
province de Cachemyr de celle de Lahore. Là, les épreuves 
sont de tous les jours. Il y a des bandits qui vous rançon- 
nent sur toules les roules, de longs fusils à mèche qui vous 
couchent en joue au coin de tous les bois, des voix formi- 
dables qui vous crient: « On ne passe pas ! » Jacquemont 
avait beau tirer de sa poche un firman terrible de Runjet- 


_ EN — 


Sing, par lequel il enjoignait à ses amés et féaux de la 
plaine et de la montagne, non seulement de laisser passer et 
circuler librement le Platon de l'époque, autrement dit le 
seigneur Vicior Jacquemont, mais encore de pourvoir de 
foin et de paille la suite dudit Seigneur, et d’obtempérer à 
toutes ses réquisitions ; lecture faite de ce sublime passe- 
port, les mèmes voix répélaient : € On ne passe pas » et 
appuyaient leur défense de quelque énergique menace ; il 
fallait, je vous assure, bien du mérite pour passer malgré 
cela. 

Jacquemont passait. Une fois cependant il fut pris au piège 
chez un damné coquin, lequel commandait pour le roi, avec 
quelques centaines de fusils à mèche, une méchante forte- 
resse dans la montagne. Neal-Sing élait son nom. Ce jour- 
là, Jacquemont n'avait pas trouvé d'obstacle ; bien au con- 
traire, les soldats apostés au pied de la forteresse, lui avaient 
servi de guides. À peine arrivé, il se vit entouré de qua're 
cents brigands qui lui demandèrent l’aumône à bout portant. 
Leur chef lui déclara que sa volonté était de le retenir pri- 
sonnier jusqu'à ce qu'il fût agréable au roi de Lahore de 
payer, pour sa délivrance, une somme considérable; il 
s'agissait de trois ans de solde arriérée que Sa Majesté 
devait à la garnison. 

Jacquemont, tombé dans ce guëpier, vit bien qu'il n'y 
avait qu'un moyen d'en sortir, et qu'il fallait lutter non de 
force, mais d'impertinence avec cette canaïlle. «Mon mépris 
» les accabla, écrit-il (1) ; ils n'avaient jamais entendu un de 
» leurs rajahs parler de lui-même, comme je le faisais, à 
» la troisième personne ; Runjet-Sing seul le fait dans Île 
» Punjaub ; et tandis que je me rendais à moi-même tous 
» ces respects, Je ne leur parlais que comme à des servileurs. 
» Bientôt j'emmenai Neal-Sing comme pour l’entretenir 
» moins publiquement, et je le fis asseoir par terre, tandis 


(1: Lette à M. Jacquemont père, du 22 avril 1831, 


— C8 — 


» que j'avais fait préparer pour moi une de mes chaises. Il 
» semblait pressé d'entrer en matière ; mais j'appelai mon 
» maitre d'hôtel pour m'apporter un verre d'eau sucrée, ce 
» qui fut long à préparer. Je commandai à un autre de mes 
» domestiques de tenir un parasol au-dessus de moi; à un 
» autre de m'éventer avec un plumeau de plumes de paon. 
» Je pris toutes mes aises, non seulement sans en rien 
» rabattre de mon ordinaire, mais en y ajoutant, je vous 
» assure, largement, laissant Neal-Sing par terre, dans 
» toute son humilité, pour réfléchir en silence sur la gran- 
» deur du crime qu’il allait commettre. » 

Ce manège eut un commencement de succès ; le brigand 
rabattit de ses prétentions et proposa de relächer son prison- 
nier, en ne relenant que son bagage. « Voyager sans mes 
» tentes! sans mes meubles ! sans mes livres! sans mes 
» vêtemen:s! s'écria Jacquemont indigné, moi, qui en 
» change deux fois par jour. » 

Le temps s'écoulait. Neal-Sing paraissait plongé dans ses 
réflexions. J'ordonnai alors qu’on m'apportät du lait. — 
« N'entendez-vous pas, dis-je à Neal-Sing, que le Seigneur 
» désire avoir du lait ? Envoyez au plus vite dans les ha- 
» meaux voisins afin que l’on en apporte sans retard. — Je 
» vis parlir les hommes qu’on expédia, et quand ils furent 
» à une centaine de pas, je les rappelai, et je dis à mon 
» maître d'hôtel de leur bien expliquer que c'était du lait de 
» vache, et non de buffle ou de chèvre, qu'il me fallait, et 
» qu’ils devaient le faire tirer devant eux. » 

C’est ainsi que Jacquemont gagnait du temps. Neal-Sing 
subissait, sans dire mot, l’ascendant irrésistible que prenait 
insensiblement sur lui son audacieux prisonnier. Enfin, 
celui-ci croyant le moment favorable, et voulant faire la 
part du feu, offrit de donner une somme d’argent à titre de 
cadeau. © Eh bien, oui! donnez-moi deux mille roupies, 
» s’écria Neal-Sing transporté. » Les fusils à mèche criaient: 
«@ Dix mille! »— «Non pas dix mille, ni deux mille, ni mème 


00: 


» mille, répliqua Jacquemont, par la raison que je ne les ai 
» pas; mais en considération de votre position malheu- 
» reuse, je vous donnerai cinq cents roupies. » 

Ce fut la dernière période de la crise. Nual-Sing résista 
quelque temps. Jacquemont tint bon, et le prit de si haut 
avec son voleur, qu'il accepta les cinq cents roupies « en se 
» prosternant à terre et en s'écriant qu'il était le plus fidèle, 
» le plus reconnaissant, le plus dévoué de mes serviteurs 
» et, si je lui permettais de prendre ce nom, le plus invio- 
» lable de mes amis. » 

Après celte comédie, Neal-Sing laissa partir son prison- 
nier, non sans lui avoir fait, à voix basse, la demande d’une 
bouteille de vin. Jacquemont lui donna une bouteille de 
ràäkh, qui lui servait d'esprit de vin pour ses préparations 
anatomiques, et qui élait de force à prendre feu dans 
le gosier du mécréant. Puis il tourna les talons et redes- 
cendit de la montagne. 

Comme on pourrait trouver que Jacquemont a payé un 
peu cher le plaisir de mystifier un misérable, je dois préve- 
nir que ces roupies données si libéralement ne lui coûtaient 
absolument rien, que la peine de les recevoir ; encore était- 
ce l'office de son trésorier. Du jour où Victor Jacquemont 
avait mis le pied sur le sol du Punjaub, il tomba une pluie 
d'or dans sa cassette. Runjet-Sing, quand il voulait témoi- 
gner sa considération aux gens, n’y mellait pas tant de 
façons. Au lieu de leur envoyer son portrait ou toute autre 
bagatelle inutile, il leur faisait donner un sac de roupies, à 
savoir deux cent cinquante francs. Arrivé à Cachemyr, 
Jacquemont avait ainsi reçu, en témoignage de la considé- 
ration de Sa Majesté, en preuves sonnantes de son amitié, 
environ quinze mille francs, sans compter les approvision- 
nements de toute espèce, une quantité innombrable de 
moutons, de poules, de sacs d'orge, de riz et de farine, et 
comme il l'écrit plaisamment, « une charge de cachemires 
» à faire trembler tous les maris. » C’est ainsi qu’on traitait 


$ 


= 70 = 


les Français dans leroyaume de Lahore. Cela ne ressem- 
ble-t-il pas un peu à l’Eldorado ©? 

Victor Jacquemont passa en Cachemyr tout l'été de 1831. 
Il y vécut en Seigneur, logé dans un pavillon royal, sur le 
bord d'un lac, au milieu d’un jardin planté de lilas et de 
rosiers ; ayant une cour, un gentilhomme de la chambre à 
six roupies par mois (15 francs), une compagnie de gardes 
du corps qui protègent sa porte contre la mendicité cache- 
myrienne ; tour à tour médecin, savant, haut justicier, 
philosophe, aumônier infatigable, correspondant favori de 
Runjet-Sing qui l’accable de présents, l’inonde de roupies et 
lui tend des pièges perfides, qui le traite de Demi- Dieu... et 
le fait espionner ; mangeant des cerises, des abricots et des 
raisins comme à Paris; lisant Sterne pour tenir lieu de 
l'esprit qui manque à ses courtisans ; faisant chasser, pour 
défendre l'intégrité de son caractère européen, des bandes 
innombrables de jeunes filles impudiques qui assiègent son 
palais ; courant dans les montagnes après les ours et les 
panthères, qui le lui rendent bien souvent; pêchant des 
poissons pour M. Cuvier dans le beau lac qui entoure sa 
maison ; assistant à une émeute religieuse, suivie d'une 
répression orientale, c’est-à-dire d’un massacre, d'un pillage 
et d’un incendie. 

« Enfin, dit Jacquemont dans une piquante lettre (1) qui 
» résume son séjour à Cachemyr et dans le Punjaub, j'ai 
» été pendant huit mois un fort grand Seigneur, fort riche, 
» fort magnifique, fort bienfaisant, et moyennant cela, 
» aussi pauvre aujourd’hui qu'avant ce singulier voyage. 
» Prisonnier quelquefois, diplomate souvent, guerrier le 
» moins qu'il m'était possible ; car c’est surtout sans l'art 
» de la politique que je brille. Vous verrez qu'ils feront de 
» moi un diplomate quelque jour. Nos habiles, à ma place, 


(1) Lettre à M. Narjot, capitaine du génie, à Brest, Delhi, 22 dé- 
cembre 1831, 


» y eussent souvent été dans l'embarras. Ces vastes contrées 
» sont fermées à la curiosité des Européens par la jalousie 
» assez logique de leurs maitres. Jusqu'ici tout va bien pour 
» moi; me voici revenu vivant, et très vivant, je vous l’as- 
» sure, de Cachemvr, dont les montagnes ne sont pas si 
» hautes, ni la vallée si pittoresque, ni les femmes si bel- 
» les, ni les hommes si fripons qu'on le dit. Mon portefeuil.e 
» est plein de lettres de rois. Le successeur de Porus m'é- 
» crit tous les huit jours, etc. » 

Ajoutons, comme dernier trait à ce tableau, qu’au moment 
où Jacquemont allait quitter le Punjaub, le successeur de 
Porus lui proposa trés sérieusement la vice-royauté de 
Cachemyr. Quand Jacquemont vit que son ami Runjet-Sing 
le prenait avec lui sur ce ton là, il n’eut rien de plus pressé 
que de plier bagage ; et le 9 novembre 1831, il repassa le 
Sutledge. 

Il se reposa quelque temps à Delhi, dans les délices de 
l'hospitalité anglaise, et le 14 février, après avoir employé 
plusieurs semaines à emballer ses collections, il se remit en 
route, le cap au Sud, chevauchanten tête de sa caravane 
dans l’ordre imposant que nous avons précédemment 
décrit. Il se proposait de visiter dans toute son étendue, du 
Nord au Sud, la presqu'ile en deça du Gange et de s’arrèter 
à Bombay, puis de gagner le cap Comorin en longeant la 
côte de Malabar, derrière les Ghates ; puis de remonter au 
Nord par le plateau de Mysore, de passer dans les monta- 
gnes bleues tout l'été de 1833, et enfin de retourner en 
Europe vers la fin de la mème année. 

Il n'exécuta qu’une partie de ces projets. Que ne pouvons- 
nous l'accompagner encore et le suivre pas à pas! Ce nou- 
veau voyage dans un pays à peine exploré, cette pointe 
hardie vers les tropiques, toute cette vie encore une fois 
jetée dans les aventures, quel vaste champ pour notre curio- 
silé ! J'ai montré Victor Jacquemont sous quelques-uns des 
jours où brille l'originalité de sa nature, mais combien je 


ns mg a 


suis loin d'avoir complété l’histoire de son caractère et de 
son esprit, la seule que j'aie voulu faire. Nous avons vu Jac- 
quemont à la table des riches Anglais de Calcutta, subju- 
guant l'étiquette à force de naturel, de franchise el de gaieté; 
puis gravissant avec la science les glaciers de l'Himalava. 
géologue intrépide et guerrier sur le Thibet, diplomate 
éprouvé ; prisonnier et maitre dans les montagnes du Pun- 
jaub, plus que roi à Cachemyr ; mais que n’aurais-je pas à 
raconter encore, si je voulais puiser moins discrètement 
dans celte mine intarissable que fournit sa correspondance ! 
Chacune de ses lettres résume tant d'idées, tant de faits, 
remue tant de souvenirs, provoque tant de réflexions et 
renferme quelquefois des pages d’un style si achevé, qu'il 
faudrait donner, pour ne rien perdre, une analyse de cha- 
cune d'elles. Mais je dois me hâter ; il faut finir et finir bien 
tristement. 

Le 5 juin 1832, Victor Jacquemont arriva à Poona, ville 
de cinquante mille âmes, située sur de hautes montagnes à 
quelques lieues de Bombay et l’une des plus importantes 
stations militaires de l'Angleterre. Le 5 juillet, le choléra 
fil invasion à Poona avec une violence effrayante. [l mou- 
rait au-delà de soixante personnes par jour. Un des domes- 
tiques de Jacquemont fut atteint et les soins de son maitre 
ne peuvent le sauver. C'était un excellent serviteur ; Jacque- 
mont le pleura. 

Jacquemont n'était pas contagioniste ; il ne ressentit donc 
aucun effroi de l'épouvantable fléau qui ravageait Poona, et 
se contenta de prendre toutes les précautions prescrites par 
l'hygiène du pays. Il eut toutefois une violente attaque de 
dyssenterie qui faillit l'emporter ; mais l'énergie de sa vo- 
lonté, aidée d'un bon remède, le sauva. | 

Jacquemont était arrivé dans l'Inde avec une confiance 
robuste dans sa jeunesse, dans sa sanlë, et, toute supersti- 
Lion à part, dans son éloile. Aussi ne cesse-t-il, dans sa 
correspondance, de combattre par des raisonnements moitié 


7 — 


sérieux, moitié plaisants, les inquiétudes de sa famille et de 
ses amis. Il prouve par de longs calculs de statistique qu'il 
ne peut pas mourir. Ainsi il écrit (1) à Mile Zoé Noizet de 
St-Paul, à Arras (Puisque ce nom se présente sous ma 
plume, permettez-moi, je vous en prie, d'envoyer, en pas- 
sant, un respectueux et fidèle souvenir à cette noble femme 
d’une si rare distinction, esprit élevé, âme supérieure, 
ferme, profonde et tendre, dont la mémoire est justement 
honorée de tous eeux qui l'ont connue de loin, et justement 
chère à toutes les personnes qui ont eu le bonheur de l’appro- 
cher familièrement) : &« Il me semble ma chère Zoé, qu'il 
» faut être un peu sot pour se laisser mourir à trente ans 
» et j'ai la vanité de croire que je ne ferai jamais une telle 
» sottise d'ici à très longtemps. Laisse-moi te le dire, tu 
» n’as pas assez de confiance en moi, ma bonne amie; 
» ouvre l'Annuaire du Bureau des Longitudes, où tu ver- 
» ras dans des tables de mortalité que les chances funestes 
» à notre âge sont presque nulles. Je commence à me con- 
» sidérer comme un vieux vase, fragile par sa nature, mais 
» endurci par le choc des accidents et habitué à tomber sans 
» se briser. Ne rêve donc pastoujours en noir de moi. » Jac- 
quemont, qui paraissait ainsi jouer avec l’idée de la mort, 
était trop sérieux pour compromettre follement sa vie, et sa 
confiance, si vivement exprimée, tenait au soin même qu'il 
prenait de sa santé. Personne, en effet, n'était plus attentif 
à soumettre aux variations de la température, les procédés 
de sa toilette. Si, sur les cimes glacées de l'Himalaya, 
nous l'avons vu fourré comme les ours auxquels il don- 
nait la chasse, empaqueté comme un Lapon, bravant le 
froid sous la triple enveloppe d'épaisses couvertures, arrivé 
dans le Deccan, par vingt-deux degrés de latitude il fait 
subir à sa toilette une réforme considérable, « Assis à 
» écrire (2), je ne garde d'autres vêtements qu'un épais 


(1) Lettre du 20 juillet 1831. 
(2) Lettre à M, Porphyre Jacquemont, du 10 mai 1832, 


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q—— 


-ister à la 
< tropiques 
“mnaueur de 
: lambeaux 
baient dou- 
résulte que 
[lies Jours, 
à celui-ci.» 
) octobre, il 
! fut obligé 
‘v des offi- 
confia aux 


‘rt instruit, 
nuladie qu’il 
danger qu'il 
il avait pris 
la Salsette. 
ruane, et le 
1lade sentit 
. tranquille, 
mime avec 
nuit avec un 
4 vivre et à 
c'rangbre et 
it plus, loin 
“vrillatent à 
le patrie et 
* arcomplis, 
moment d’at- 

toucher au 
ce ainsi que 


. quemont ? 


nor 


» turban de mousseline blanche, pour me tenir la tète 
» fraîche et l’inexprimable objet dont le nom, en Anglais du 
» moins, est d'une affreuse indécence. Veste, gilet, chemise 
» et chemise de flanelle, bas et souliers, au diable! Du 
» tout, je fais un coussin sur lequel je m’assieds, et qui au 
» bout d’une heure est trempé à tordre, attendu qu’il devient 
» le réservoir, la citerne de tous les pores de l’animal au- 
» dessus de la ceinture. Eh bien, chose incroyable! Je me 
» sens aussi frais d'esprit et aussi léger (j'allais dire frais 
» encore !) de corps, que si, au lieu de quarante-trois degrés 
» de chaleur, il y en avait seulement quatorze ou quinze. » 

Par malheur, cette prudence l’abandonne quelquefois. 
Jacquemont ne sait pas sacrifier les intérêts de la science 
au soin de sa conservation. Dès que la science l’appelle, il 
marche ; adieu, la santé! adieu, la vie! son ardeur l’em- 
porte, et parmi toutes les chances de mort qui abondent 
dans ce long voyage, les dangers auxquels la science l'ex- 
pose, sont les seuls qu'il ne compte pas. Le 15 septembre, 
il quitta Poona et prit la route de Bombav. Il voulut visiter 
en passant l’île de Salsette. Et pourquoi ? L'ile de Salsette, 
située au bas du versant occidental des Ghates, est un pays 
malsain, couvert de forèts empestées ou brûlées par les ar- 
deurs d’un soleil dévorant. De plus, Jacquemont entrepre- 
nait ce voyage dans la saison la plus dangereuse de l’année. 
Mais qu'importe ? Il venait de recevoir un travail remar- 
quable de M. Arago sur les recherches géologiques de 
M. Elie de Beaumont. Cette communication inattendue 
avait réveillé son zèle scientifique ; c'était comme un noble 
défi d'ajouter par ses observations personnelles aux expé- 
riences déjà si décisives de ces deux savants célôbres ; il 
espérait découvrir au pied des Ghates, et sur leurs croupes, 
des couches tertiaires et alluviales, et trouver, dans les acei- 
dents de leur stratification sur ces montagnes, des éléments 
supérieurs à toutes les conjectures précédentes pour la solu- 
tion du probléme important de leur âge géologique. C'est 


— 75 — 


ainsi que la science le tentait. Comment résister à la 
science ? [l partit ; il parcourut sous le feu des tropiques 
ou sous l'ombrage pestilentiel des bois, toute la longueur de 
cette ile meurtrière, à la recherche de quelques lambeaux 
de ces terrains, dont l’étude et l’analyse le courbaient dou- 
loureusement pendant des jours entiers. ( Il en résulte que 
» je suis souffrant ou plutôt chiffonné depuis quelques jours, 
» écrit-il le 44 octobre 1832 (1). Perfide climat que celui-ci.» 

1] prit quelque repos à Tanna, et enfin, le 29 octobre, il 
arriva à Bombay, mais épuisé. Le lendemain, il fut obligé 
de garder le lit ; puis on le transporta au quartier des offi- 
ciers malades, où le gouvernement Anglais le confia aux 
soins du plus habile médecin du pays. 

Jacquemont, qui était lui-mème un médecin fort instruit, 
ne se fit aucune illusion sur la nature de la maladie qu’il 
avait rapportée de son dernier voyage, et sur le danger qu’il 
courait. C’était une inflammation au foie, dont il avait pris 
le germe au milieu des miasmes putrides de la Salsette. 
Bientôt un abcèés se forma dans l’intérieur de l’organe, et le 
peu d’espoir qui lui était resté, s’évanouit. Le malade sentit 
ses forces diminuer de jour en jour ; mais résigné,. tranquille, 
il dissertait gravement sur son mal, en suivait comme avec 
l'œil le développement rapide et caché, et calculait avec un 
calme admirable ce qui lui restait de jours à vivre et à 
souffrir. Souffrir et mourir! sur cette terre étrangrre et 
funeste, loin de son vieux père qu'il ne reverrait plus, loin 
de ses amis dont le souvenir, dont la jeunesse réveillaient à 
chaque instant, sur ce lit de mort, des idées de patrie et 
d'avenir ! Mourir si jeune, après tant de travaux accomplis, 
tant de dangers bravés pour la science; au moment d’at- 
teindre le terme d’une si longue épreuve et de toucher au 
but de tant d'efforts courageux, mourir! Est-ce ainsi que 
devait finir le voyage scientifique de Victor Jacquemont ? 


(4) A son frère Porphvre, 


» 
) 


_ 76 — 


« Oh! qu'il sera charmant, écrivait-il à son frère (1), 
quelque temps avant la fatale excursion dans l'ile de 
Salsette, de nous retrouver tous ensemble après tant 
d'années d'absence, et pour moi d'isolement! Quelles 
délices de diner tous les trois à notre petite table ronde, 
aux lumières; de manger du potage et de boire du vin 
rouge de France, et de ne bouger de là que pour aller dans 
la chambre de notre père, laissant les autres chercher du 
plaisir hors de leur maison, et nous, restant dans la 
nôtre, autour du feu, à nous conter les accidents de notre 
séparalion les uns des autres ! La larme me vient à l’œil, 
en pensant à ces joies! Si je me rappelle bien, cher ami, 
nous nous sommes embrassés la dernière fois sans 
pleurer, et c'était mieux comme cela ; mais la première 
fois que nous nous embrasserons, nous laisserons nature 
faire à sa guise. Ce ne sera que du bonheur qu’elle pourra 
nous donner. Et notre père, comme il sera heureux ! » 

Quelques semaines s’écoulèrent et toutes ces espérances 


étaient détruites. Victor Jacquemont, épuisé par trente jours 
de maladie, condamné par ses médecins et par lui-même, 
étendu sur ce lit de douleur qu'il ne devait plus quitter, 
adressait à son frère des adieux touchants et suprèmes (2) : 


« Ma fin est douce et tranquille : si tu étais là, assis sur 
le bord de mon lit avec mon père et Frédéric, j'aurais 
l’âme brisée et ne verrais pas venir la mort avec cette 
résignation et cette sérénilé. Console-toi, console notre 


» Mais je suis épuisé par cet effort d'écrire. Il faut vous 
dire adieu ! — Adieu ! oh! que vous êtes aimés de votre 
pauvre Victor ! — Adieu pour la dernière fois ! » 

Ici finit la correspondance de Victor Jacquemont. Cette 


dernière lettre que le mourant, étendu sur le dos,ne put 


(1) Lettre à Porphyre, du 10 mai 1832. 
(2) Lettre du 1° décembre 1832. 


77. 


écrire qu'au crayon, fut copiée par M. Nicol, négociant 
anglais, qui assista notre malheureux compatriote à ses 
derniers inoments et transmit à sa famille tous les détails 
de sa mort. Jacquemont vécut encore quelques jours, qu’il 
employa à donner à M. Nicol, avec une présence d'esprit 
admirable, toutes les instructions relatives à l'emballage et 
au transport de ses collections, de ses écrits, de ses cata- 
logues, ainsi que de plusieurs objets, entre autres sa croix 
de la Légion d'honneur (il venait d'être nommé chevalier), 
qu'il envoyait à son frère. Il commanda ses funérailles et 
composa lui-même son épitaphe. Le 7 décembre, il fut saisi 
de douleurs violentes qui annoncèrent sa fin. Mais la force 
du mal ne put troubler son esprit, ni ébranler son courage, 
ni altérer la sérénité de son âme. « Je suis bien ici, disait-il 
» seulement ; mais je serai bien mieux dans mon tombeau.» 

Quelques minutes après, il expira. 

Pendant cinquante ans, ceux de nos compatriotes qui 
cherchèrent sa tombe sur cette plage lointaine où il mourut, 
la reconnurent à cetle modeste inscription : 


Victor Jecquemont, né à Paris le 28 août 1801, est mort 
à Bombay, le 7 décembre 1832, après acoir voyagé pendant 
trois ans et demi dans l'Inde. 


Aujourd'hui enfin, ses cendres reposent dans la terre de 
France, au bord de la Seine, dans cé Muséum d'histoire 
naturelle qu'il a honoré et enrichi par ses travaux, par son 
courage, par son dévouement à la science poussé jusqu'au 
sacrifice de sa vie. 

Messieurs, la science a aussi ses martvrs. 


“er 


RAPPORT 


sur Îles 


TRAVAUX DE L'ANNÉE 1892-1893 


par 
M. le baron CAVROIS 


Secrélaire-Général. 


Messieurs, 


J-O- . + . . Q 
“ \N prenant, aujourd'hui, officiellement possession . du 


‘ 


5 fauteuil de Secrétaire-Général auquel vos bienveillants 
suffrages m'ont appelé, j'éprouve un double sentiment dont 
je dois tout d’abord vous offrir l'hommage : celui de la recon- 
naissance pour la haute confiance dont vous avez daigné 
m'honorer, et celui du regret que m'inspire, plus particu- 
lièrement encore dans ce moment, la démission de mon 
éminent prédécesseur (1) qui remplissait ses délicates et 
difficiles fonctions avec une perfection qui me servira de 
modèle. Pourquoi donc, me suis-je alors demandé, les nou- 
veaux Statuts de notre Académie ont-ils abrogé le titre de 


secrétaire perpétuel qui fut porté par nos devanciers pendant 
plus d’un siècle, et qui aurait convenu si bien à celui auquel 
je succède! 


(1) M. le vicaire-général Deramecourt. 


= V0 


La perpétuité de cette charge avait pourtant produit de 
magnifiques résultats : au milieu des fluctuations incessantes 
d’une société dont les éléments sont nécessairement variables, 
elle avait assuré le maintien des traditions, et elle symbo- 
lisait, — non sans succès, vous l’allez voir —, cette immor- 
talité que le titre d'académicien promet plus souvent qu'il 
ne la donne. 

L'ancienne Académie d'Arras n’eut que trois secrétaires 
perpétuels, de 1737 à 1791 ; et M. Harduin, à lui seul, con- 
serva ses fonctions pendant quarante longues années, alors 
que M. de Laplace, son prédécesseur, et M. Dubois de Fos- 
seux, son successeur, ne les ont exercées que fort peu de 
temps. 

Par une similitude singulière, le même phénomène s'est 
produit dans ce siécle, où nous avons vu M. le Président 
Cornille justifier merveilleusement à son tour le titre tradi- 
tionnel de secrétaire perpétu2l, puisqu'il le fut aussi, abso- 
lument comme M. Harduin, pendant la mème période de 
‘quarante ans ! Avant et après lui, nous voyons également 
M. l'ingénieur Martin et le comte Achmet d'Héricourt faire 
ressortir la longévité de sa carrière par la brievelé de la 
leur. i 

Puis arrive le Décret de 1856 : il supprime l'appellation 
de secrélaire perpélucl, et la remplace par celle de secrétaire- 
général ; il est vrai que ce changement fut plus apparent que 
réel, puisque le nouveau titulaire est indéfiniment rééligible ; 
et de fait, lorsque la mort vint frapper notre ancien collègue, 
M. le chanoine Van Drival, elle avait été plus généreuse 
pour lui que pour son prédécesseur, M. Auguste Parenty, 
car elle lui avait permis, vingt années durant, de s'occuper 
de notre Compagnie avec une activité dont nous gardons 
fidèlement le souvenir. 

Voilà quels sont nos maitres : en recueillant le glorieux 
héritage qu'ils nous ont laissé, nous nous efforcerons de 
marcher sur leurs traces, afin qu’à notre tour nous puissions 


transmettre dans son intégrité à nos successeurs le dépôt 
qui nous est confié. Nos Mémoires témoignent avec quel 
soin ils présentaient, chaque année, le résumé de vos tra- 
vaux : c'est Ce que je vais essayer d'entreprendre, Messieurs, 
en cherchant à réunir les deux qualités qui doivent distin- 
guer ce genre de rapport : l'exactitude et la concision. 

L'Académie d'Arras est une des rares sociétés savantes 
de France qui tiennent une séance chaque semaine : on ne 
s'imagine pas la somme de travail que provoque cette pério- 
dicité dans les réunions, et si chacun de nos membres, rési- 
dants, honoraires et correspondants, se faisait une loi delui 
adresser au moins une communication annuelle, nos ordres 
du jour ne suffiraient pas à leur donner satisfaction ; cet 
encombrement n’est pas à redouter. Il n’y a guère que les 
membres titulaires qui songent à alimenter l’intérèt de nos 
réunions, mais il faut reconnaitre que plusieurs d’entre eux 
se distinguent par le zèle qu’ils y apportent. Si tous ne peu- 
vent pas enrichir nos Mémoires du fruit de leurs recherches, 
il en est bien peu qui ne participent, plus ou moins, à nos 
travaux ; el les séances sans lecture, rares d’ailleurs, provo- 
quent encore des échanges d'idées et des remarques dont 
nous avons toujours apprécié le charme ; — et puisque je 
suis autorisé à citer des noms propres, je manquerais à tous 
mes devoirs si je n’adressais mon premier hommage au 
Bureau qui était à notre tète pendant la précédente année 
scolaire, et tout particulièrement à M. de Mallortie, qui est 
devenu pour nous le président nécessaire, comme il est, aux 
veux de tous, le président idéal ! 

Sa tâche a été singulièrement facilitée par le vice-chan- 
celier qui siégeait à ses côtés et qui l’a quelquefois suppléé ; 
M. le chanoine Depotter ne s’est pas contenté de nous pré- 
sider avec cette aménitéet cette distinction que nous n'ou- 
blierons jamais ; il a écrit pour nous la biographie de 
l'évêque Guy de Sève de Rochechouart dont la lecture a 
occupé nos séances pendant un mois entier. Un prélat de 


— gi — 


cette valeur méritait un tel historien. Les limites étroites de 
ce rapport ne me permettent pas d'analyser complètement 
ce beau travail qui débute par un coup d'œil général jeté sur 
l'état du diocèse, au milieu du XVII siècle ; il faut convenir 
que cette situation n'élait pas brillante et se ressentait sin- 
guliérement des troubles et des guerres qui ont désolé 
l'Artois à cette époque. Guy de Sève arrivait donc comme 
un réformateur, et ce rôle ingrat, il l'avait courageusement 
accepté. 

Notre rue de Baudimont fut presque transformée par les 
fondations multiples qu'il ÿ accumula : Séminaire diocésain, 
Communautés religieuses des Ursulines, du Bon-Pasteur, 
agrandissement des Brigittines, tout cela s’est fait sous son 
impulsion active et généreuse. Les obstacles qu'il rencon- 
trait ne faisaient qu'exalter son ardeur, au risque de mé- 
contenter quelquefois ceux qui ne partageaient pas toutes 
ses idées : on dit qu'il eut maille à partir avec son vénérable 
Chapitre, comme avec les moines de St-Vaast ou les Pères 
Jésuites, qui de leur côté l’accusaient de tendances jansé- 
nistes. Le roi Louis XIV l'appelait un «prélat difficullueux». 
Le mot esl peut-être juste; mais il n’en reste pas moins 
démontré que si l'épiscopat de Guy de Sève fut le plus 
remarquable de tous par sa longueur (il avait duré cin- 
quante-quatre ans), il a été éminemment fécond en instiltu- 
tions solides et durables. Et si le successeur de ce grand 
évèque avait pu assister à cette séance, je lui aurais sou- 
haité, avec la plénitude de ces belles années, une égale 
efflorescence d'œuvres qui rediront aux générations futures 
toutes les vertus que nous admirons en lui. 

A côté du vice-chancelier de l’Académie, se trouve notre 
archiviste dévoué, M. lecomte de Hauteclocque qui partage, 
avec ses voisins d'hier et d'aujourd'hui, des habitudes de 
travail dont nous avons largement profité. Avec une persé- 
vérance que rien ne décourage, notre laborieux collégue a 
continué ses recherches sur l'administration du baron de 


— 899 — 


Lachaise qui lui donne l’occasion de suivre pas à pas l’his- 
toire d'Arras sous le premier Empire: les nombreux docu- 
ments qu'il a collectionnés sur cette époque sont des plus 
instructifs. Entre temps, M. de Hauteclocque nous a longue- 
ment raconté son beau voyage d’Espagne, ce qui nous a 
procuré le plaisir de faire, en imagination, de ravissantes 
excursions, sans éprouver la fatigue du déplacement. 

M. Wicquot n'a pas voulu non plus conserver pour lui 
seul les trésors littéraires au milieu desquels s'écoule toute 
son existence; et quand, dans ses recherches bibliogra- 
phiques, il met la main sur une piêce curieuse, comme la 
Chanson de geste composée par un rimeur arlésien ou fla- 
mand au temps de Philippe de Valois, il la communique à 
l’Académie qui ne manque jamais de lui en témoigner sa 
reconnaissance. 

Après le Bureau, j'arrive de suite aux vélérans de notre 
Compagnie, à MM. Edmond Lecesneet le Gentil, qui tous 
deux ont fourni déjà une course longue et glorieuse dans la 
carrière des Lettres ; le premier a analysé l’histoire de 
Béthune par M. le chanoine Cornet avec tant de soins et de 
talent qu'il dispensera de la lire ceux qui n’en ont pas le 
temps, et inspirera aux autres le désir de l’acquérir ; — 
le second a continué de suivre d'un œil vigilant les diverses 
phases du démantèlement de notre ville, et avec ses qualités 
d'artiste et d'écrivain, il nous a fait mieux apprécier quel- 
ques-uns des chefs-d’œuvre de la cathédrale d'Arras, tels 
que le grand tableau de Van Thulden et la coupole peinte 
par Daverdoing, sans oublier de rappeler que nous les 
devons à la générosité vraiment princière du cardinal de 
La Tour d'Auvergne. 

Toujours dans le mème ordre d'idées, M. le Gentil nous 
a raconté une visite qu'il fit, en 1858, à Eugène Delacroix, 
le chef incontesté de l'Ecole romantique. Comme le disait 
fort bien notre honoré collègue, « il faut voir un artiste chez 
lui ; » et c’est pour satisfaire cette légitime curiosité, qu'il 


— 3 — 


saisit avec empressement l’occasion de connaître ce célèbre 
atelier, ce qui lui a permis de nous retracer, dans une char- 
mante lecture, et le vivanttableau du maitre et le curieux 
inventaire de son logis. 

Guidés par M. Guesnon, nous pénétrons de plus en plus 
dans les arcanes de l’ancien Arras: ce chercheur incom- 
parable possède assurément la meilleure méthode d'inves- 
tigation. Quand il trouve un document, il ne s’empresse pas 
de le mettre au jour, comme on est souvent tenté de le faire ; 
mais il le classe et sait attendre, pendant des années quel- 
quefois, que des pièces complémentaires viennent donner à 
sa découverte une importance capitale ; aussi il arrive à des 
résultats inespérés. Cette année, il nous a révélé deux faits 
que personne n'avait soupçonnés avant lui : — D’abord qu'il 
existait en Cité, sous le règne de Charles VI, un Hôtel des 
Monnaies sur l'emplacement de l’ancien couvent des Bri- 
gitüines ; — puis, que le roi Louis XI ne se contenta pas, 
lorsqu'il vint ici, de loger chez les chanoines de la cathé- 
drale, mais qu'il finit par se construire un hôtel sur les 
fossés decant Arras, dans la rue du Vent-de-Bise, en face 
du Petit Louvre, lequel hôtel subsista jusqu’au remanie- 
ment des fortifications de la ville. 

Armé d'un texte emprunté à un diplôme du roi Eudes, 
M. Guesnon s’est ensuite attaqué au Castrum nobiliacus, 
cette forteresse au centre de laquelle s'élevait l'ancienne 
abbaye de Saint-Vaast. Contrairement à l'opinion commune, 
notre savant collègue à cru devoir en retarder la fondation 
jusqu’au IX: siècle, alors que, selon d’autres, les restes de 
ses murailles, qu’on retrouve encore aujourd'hui, sont de 
l’époque gallo-romaine. Pour mettre d'accord l'histoire et 
l'archéologie, nous avons proposé d'admettre qu’il ne s'agis- 
sait en 885 que d’une reconstruction faite sur les ruines de 
l'ancien Castrum. 

Excusez, je vous prie, Messieurs, l'auteur de ce rapport 
s’il est amené à mentionner ses propres études sur la Cité 


di 


d'Arras : dans ses explorations, il a quelquefois rencontré 
M. Guesnon sur sa route, et ce souvenir ravive en lui les 
regrets que son départ a causés à l'Académie tout entière. 

Si le passé préoccupe plus ordinairement nos esprits, le 
présent et l'avenir sont loin de nous être indifférents : M. Le- 
loup a dù le constater avec satisfaction, lorsqu'il nous a lu 
son étude sur le Socialisme, cette grande question qui s'im- 
pose de plus en plus à l'attention générale. Parcourant 
successivement ce qu’il appelle le socialisme révolutionnaire 
ou collertivisme, le socialisme d'Etat ou conservateur et 
le socialisme religieux, l’auteur en suit les développe- 
ments en Allemagne d'abord, d'où il nous vient directe- 
ment, puis en France, en Angleterre, et enfin dans les 
autres Etats d'Europe et d'Amérique. M. Leloup n'a pas 
craint de regarder et d'attaquer en face les doctrines sub- 
versives qui menacent l'ordre social et qui aboutissent 
aux excès que vous savez; mais il a aussi, d'autre part, avec 
une imparlialité d'autant plus méritoire qu’elle est plus rare, 
rendu hommage à des hommes dont il ne partage pas les 
idées, mais dont il sait admirer le talent, le cœur et le 
dévouement. C’est l'œuvre d’un penseur sérieux que l’Aca- 
démie s’est empressée d’insérer dans ses Mémoires, et que 
médilteront avec fruit tous ceux qui comprennent la gravité 
des revendications ouvrières. 

J'ai essayé, Messieurs, de condenser dans un tableau, 
suffisamment étendu néanmoins. l’ensemble de vos travaux, 
et je l’ai fait avec bonheur, car ce coup d'œil rétrospectif 
m'a remis sous les yeux ces agréables réunions hebdoma- 
daires qui commencent par l'attrait de la science et finissent 
par le charme de l'amitié. Et puis, s'il faut se défendre 
d’avoir pour ses propres œuvres des complaisancés trom- 
peuses, on peut sans inconvénient se laisser emporter par 
l'admiration de ce qu’on a justement appelé « l'esprit des 
autres )). 

J'en arrête ici l'analyse sommaire, non pas que nous 


ER Go 


n'avons eu, dans ces derniers mois, des communications 
fort curieuses ; maïs il nous a semblé que si notre compte- 
rendu se trouvait en retard cette fois, il ne fallait cependant 
pas anticiper d'un exercice sur l'autre. Nous nous propo- 
sons bien de revenir aux habitudes de régularité, dont des 
circonstances impérieuses ont pu seules nous faire départir, 
et nous serons très heureux, dans la prochaine séance 
publique réglementaire, de retrouver, au fond de notre écrin, 
les perles que nous y enfermons aujourd’hui. 


SARA MARS SSSR 


Y 
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RAPPORT 


sur Île 


CONCOURS D'HISTOIRE 


PAR 


M. le Chanoine DERAMECOURT 


Chancelier. 


——— "28 — ————— 


D Es manuscrits adressés l’année dernière à votre Com- 
he mission d'Histoire ne sont pas nombreux : nous n’en 
avons reçu qu'un. Âu moins il est de poids, puisqu'il faut 
mettre plus de trois kilos dans l’autre plateau de la balance 
pour lui faire équilibre. Ce n'est pas là son seul mérite : 
c'est même son moindre, et je crois qu'aucune petite ville 
de notre département n'aura d'histoire aussi volumineuse 
qu'Auxi-le-Chäâteau. 

L'auteur a étudié son sujet avec soin, avec amour, avec 
intelligence. 

Sa division est large et logique. Après un court préam- 
bule consacré à décrire le territoire d'Auxi et à raconter sa 
première origine historique, sous les Romains et au temps 
des Mérovingiens, il aborde successivement : la paroisse, la 
seigneurie et la commune. 

11 faut avouer que les matériaux recueillis sur la paroisse 
proprement dite d'Auxi, avant la Révolution, évoluent fort à 
l'aise dans le beau cadre qui leur est accordé, mais l’auteur 


47 — 


les complète de son mieux par l'énumération des paroisses 
du dovenné. Quel précieux service un cabier-paroisse daté 
du XVIeou du XVII siécle,et relatant les menus faits de 
la vie paroissiale d’alors eût rendus à l'historien d’Auxi! 
Espérons au moins que ces précieux cahiers sont partout 
tenus à jour au XIXe siècle. 

La nomenclature des curés est beaucoup plus complète. 
Mais le chapitre le plus copieux de ce livre, et c'est justice, 
est consacré à l’église. Construction, histoire et description, 
tout est complet, cherché, fait de main d'ouvrier, comme 
l'édifice lui-même. Une étude sur les religieux et les reli- 
gieuses d’Auxi complète la première partie. 

Avec le deuxième livre: La Seigneurie d'Auxi, nous en- 
trons dans l’histoire générale, la grande histoire. Ici nous 
rencontrons lesnoms de Philippe-Auguste,des Luxembourg, 
du maréchal d'Esquerdes, du comte d'Egmont, et de toute 
la famille de ce nom, si célèbre en Artois comme dans les 
Pays-Bas. Nous sommes mème obligés de reconnaitre que 
l’auteur de l'Histoire d'Auxi la traite avec une tendresse 
toute paternelle. Témoin ce Lamoral, comte d'Egmont, à 
propos duquel notre auteur dil tout net à Philippe TE et au 
duc d’Albe qu’ils furent injustes et cruels en le condamnant à 
mort. Tel n'est pas l'avis de tous les historiens, mais tous les 
condamnés à mort, pour délit politique, n'ont pas eu la for- 
tune d'avoir été seigneurs d’Auxi-le-Chäteau. 

Non seulement nous apprenons à connaitre le tronc 
luxuriant de cette illustre lignée, nous en suivons encore 
toutes les branches de Sauchy, de Dompierre, de Mon- 
ceaux, d’{lanvoille, de Launois,nouslisonsleurs sceaux, leurs 
devises, leurs armes, nous entendons leurs cris de guerre, 
nous somines iniliës, par le menu, à tous leurs droits, de 
haute, de moyenne et de basse justice, droits utiles et droits 
honorifiques. La description en est longue et non dénuée 
d'intérèt. 

L'intérèt peut grandir encore cependant, et c'est ce qui 


= 00 


arrive quand on lit l’histoire du château d’Auxi : ses poéli- 
ques légendes de Béatrix et des fées protectrices, sa pitto- 
resque description el le récit de sa ruine sont là des pages 
qui resteront. Les revenus, les fiefs, les terres censuelles 
du château n'ont pas été non plus négligés. 

Reste le troisième livre : La Commune. H est aussi bien 
ordonné et aussi riche de documents que les autres. Ce n’est 
pas à dire qu’il donne beaucoup de détails sur la vie com- 
munale avant la Révolution, l’auteur n’en a sans doute 
trouvé nulle part, mais il se rattrape sur la période qui 
commence avec 1789. 

Le mouvement révolutionnaire, dans lequel la hardiesse 
de quelques-uns a été décuplée par l'incurie ou la peur de 
tous les autres, est étudié de très près et met dans un 
triste relief la physionomie du citoyen d’Yvincourt : la 
nouvelle commune d'Auxi y trouve aussi son histoire com- 
plète. Hôtel-de-Ville, ancien et moderne, Archives, Budgets, 
Propriétés communales, Hôpital, Bureau de Bienfaisance, 
Enseignement à ses divers degrés, tout, jusqu'à la Caisse 
d'épargne postale, est non seulement mentionné, mais décrit 
avec un vérilable souci des détails. 

Le chapitre de la vie privée n'est pas moins soigné. S'il 
est d’un ami, ilest aussi d’un moraliste sérieux. Quand on 
l’a lu, et quand on a comparé, comme l’auteur le fait, avec 
sagacité la situation ancienne avec la situation présente, 1l 
faut en rabattre, coùte que coûte, de la fameuse thèse du 
progrès indéfini, aussi bien dans les petites villes que dans 
les grandes. 

Aussi documentée que soit chacune des pages de l’his- 
toire d’Auxi, — il serait peut-être audacieux de dire qu'elles 
le sont trop, — l’auteur a dàù rejeter aux pièces justificatives 
beaucoup d’autres documents qu'il a voulu reproduire dans 
toute leur étendue. Il est si dur de sacrifier d’un trait de 
plume le fruit aimé d’une course lointaine ou d’une Jabo- 
rieuse recherche ! 


— 89 — 


Ajoutons cependant que cet appendice justificateur eût 
pu être augmenté encore, et avec profit pour l’érudit. Le 
chercheur s'arrête à ces nomenclalures, mais Île lecteur, 
le vulgaire lecteur, — presque tout le monde pourtant — 
trouve que ces énumérations sont un peu longues. Il feuil- 
lette, il passe, il saute, avec l’espoir fondé certainement d’y 
revenir plus tard, et il n’y revient pas. 

Donnez-pous donc des livres courts, serrés de trame, 
chargés de faits, rapides d’allure, où le trait ne manque pas, 
et nous les lirons sans désemparer, même en un gros ma- 
nuscrilt. 

Ce qui n’empèche pas Auxi-le-Chäteau d'avoir désormais 
un excellent historien à qui l’Académie, par une faveur 
exceptionnelle, a voté une médaille de trois cents francs. 


ÉSCL ENE CE NEACAE AE CE RER AE RE CRE RE RC RC RE RENE REES 


RAPPORT 


sur le 


CONCOURS DE POËSIE 


PAR 


M. Victor BARBIER 


Membre résident. 


A CN 


Les poètes qui, Dieu merci! 
Avaient travaillé jusqu'ici 
Sans reläche et sans trêve, 
Soudoyés par quelques meneurs, 
Auraient-ils comme les mineurs 
Juré de faire grève °? 


Jusqu'à présent, dans nos concours, 

Ils étaient demeurés toujours 
Fidèles à leur poste ; 

Nous poussions mème de hauts cris 

En voyant leurs gros manuscrits 
Arriver par la poste. 


Ïl nous en venait de partout; 

D'ici, de là, d’ailleurs, surtout 
Du pays de Bohème ; 

Cette fois, je n’y comprends rien, 

Nous n'avons reçu pour tout bien 
Qu'un unique poème. 


Of = 


Pourquoi ce silence ? Pourquoi 
Le Parnasse est-il resté coi 
En l’an quatre-vingt-treize 
En cet interminable été 
Où les cigales ont chanté 
Pourtant tout à leur aise ? 


Partout le rimeur s'est-il tu, 
N'’estimant plus d’autre vertu 
Que celle de la carpe, 

Ou ce mutisme singulier 
Est-il un fait particulier 
Aux rives de la Scarpe ? 


D'’aucuns prétendent, les méchants | 
Que c’est notre faute ; les chants 
Chez nous seraient moins rares 
Si nous étions moins exigeants, 
Plus aimables, plus indulgents, 
De lauriers moins avares. 


Je n’en crois rien, car, l’an passé, 
Votre verdict fut prononcé 

Par un docteur de Lille, 
Charmant esprit partout féèté, 
Qui n’a rien de l’austérité 


De feu l’abbé Delille. 


Mais pourquoi chercher un motif 
Au farniente collectif 
De Messieurs les poètes ? 
S 1ls sont restés silencieux 
C'est qu'ils sont gens capricieux 
Et fort mauvaises têtes. 


— 92 — 


Voyons maintenant le morceau 
Soumis par quelque jouvenceau 
À votre aréopage ; 
Qu'importe, au fait, la quantité, 
Si nous trouvons la qualité 
Qui nous en dédommage. 


De lui l’auteur a l’air content, 
Car il nôus vante en débutant 
Ses vers si frais, si roses ; 
Puis, pour faire opposition, 
Nous traite sans transition 
De vieux censeurs moroses. 


Ce n’est peut-être pas adroit, 

Mais ça nous révèle un cœur droit, 
Une âme bien candide ; 

On ne dira pas de l’auteur 

Que c’est un vil adulateur 
À la langue perfide. 


Aux Muses, sans ménagement, 
Il reproche alors hardiment 
D'abandonner la France ; 
Qu'’elles tentent de s’exiler, 
Il saura les y rappeler, 
Telle est son espérance ! 


Trouvant qu'il n’a pas réussi, 
Pour tout le moins, cette fois-ci, 
Aussi bien qu'il le pense ; 

Le Jury dut se résigner, 
Cette année, à ne décerner 
Aucune récompense. 


— 93 — 


Quel guignon pour le rapporteur 
Qui rêvait un accueil flatteur 
Aux vers qu'il devait lire ; 
De dépit alors il s’est cru 
Le droit de puiser à son crùû 
Et d'accorder sa lvre. 


Au lieu d’un éloquent discours 
Encadrant des vers de concours 
Aux rimes romanesques, 
Voici pourquoi, voilà comment 
Vous entendez présentement 

Des vers mirlitonnesques. 


Jamais leur père aux jeux floraux 
Ne fut batiu par ses rivaux ; 
La chose est surprenante, 
Mais admissible cependant 
Quand on sait qu’en homme prudent 
[l reste sous sa tente. 


Ses vers, comme le veut Boileau, 

Ne sont pas finis au ciseau, 
Repolis à la lime ; 

I chante pour son agrément, 

Heureux quand il peut dextrement 
Jongler avec la rime. 


Son Pégase n'est qu’un mulet 
Rétif et tètu comme l’est 
Tout mulet d'ordinaire ; 
L'Hélicon ne peut le tenter, 
Il se garde bien d’y monter, 
C'est trop pres du tonnerre ! 


— 94 — 


Sur cet étrange boniment, 
Quel que soit votre jugement, 
[] l'accepte d'avance ; 
Mais d’où vient qu’au bout du chemin, 
Devant vous, ainsi qu’un gamin, 
11 perde l’assurance ? 


C’est que tout critique étranger, 
À son aise, sans l'affliger 

Peut le prendre pour cible, 
Et qu'aux seuls éloges des siens, 
Aux bravos des Artésiens, 

Son oreille est sensible. 


se eat tete sed ÿs pe DE CHE 


1 99 5 


RS SR RER RAR TT 


VOYAGE 
AU PAYS DES MOMIES 


PAR 


M. l'Abbé ROHART 


MeMibre résident. 


Mespaness, M ESSIEURS, 


EG Labiche avait seulement entrevu les bords du Nil, 
‘1e nous aurions peut-être, au lieu du Voyage en Chine, le 
Voyage en Egypte, et Henri de Kernoysan (si je ne me 


trompe) nous chanterait sans doute aujourd'hui : 


L'Egypte est un pays charmant, 
Qui doit vous plaire assurément. 


Volontiers alors je lui donnerais la réplique en l'honneur 
de cette contrée qui, dès le jour où j'y ai abordé, m'a séduit 
et fasciné, tantôt avec son désert el ses sables aux reflets 
d'or, tantôt avec ses plaines verdovyantes el ondulées, ici 
avec ses collines aux teintes d'arc-en-ciel et aux formes 
étranges, là avec les spectacles grandioses de l'art et de la 
nature, ses souvenirs, ses ruines, ses sphinx et ses pro- 
blémes. Route mystérieuse et ravissante, tout le long de 
laquelle surgissent, comme dans une févrie, les tableaux 
les plus divers. C’est un bouquet de palmiers mornes et pour 
ainsi dire pensifs, comme le fellah qu’ils abritent, un village 


= 06: 


aux minarets élancés, aux pigeonniers innombrables ; des 
ruines, des statues gigantesques ; sur un banc de sable, tout 
un bataillon de pélicans, de cormorans, d’ibis dont on envie le 
plumage étincelant pour des troupes d’enfants qui accourent 
noirs, sales, uniquement vêtus de lumière et de poussière. 

Je voudrais pouvoir m'arrèter avec vous à chacun de ces 
sites enchanteurs. Mais notre excursion a aujourd’hui un 
but plus lointain, vers lequel nous devons voguer, sans trève 
ni merci. Car c’est près de Luxor et des ruines de la Thèbes 
aux cent portes, dans la nécropole des Pharaons, qu’aidé 
surtout de mes souvenirs et de mes notes de voyage, je vais 
vous conduire, là-bas, au fond de la Haute-Egypte, à plus 
de huit cents kilomètres au sud du Caire. 


a% 


Le Nil coule ici du sud-ouest au nord-est. Une double 
chaine de hauteurs, courant à droite et à gauche du fleuve, 
forme comme un vaste cirque où était assise la grande cité 
d’Ammon. À l’ouest, les montagnes lybiques se dressent en 
pentes abruptes, qui se recourbent au-dessus de Bab-el- 
Molouk et abaissent doucement leurs sommels près de 
Qournah, à la rive mème du fleuve. A l’est, des hauteurs 
moins sauvages et moins proches descendent en longues 
pentes vers Karnac et Luxor. 

Thèbes, qui se déployait sur les deux rives, occupait une 
grande partie de cette plaine. La cité proprement dite était 
au côté oriental, sur la rive droite, domaine spécial des 
dieux et des prètres. 

Aujourd’hui, sur un ciel d’une pureté fatigante, se déta- 
chent encore les innombrables pointes des obélisques, les 
superbes pylônes, les gigantesques colonnades, tous les 
prodiges d’une architecture impérissable qui a défié le temps 
et l'invasion. Puis, à la porte de leurs palais ou de leurs 


temples, les colosses pharaoniques semblent veiller encore, 
la tête élevée au-dessus de la ville royale, les mains tran- 
quillement posées sur leurs genoux. 

Ils n’ont plus aujourd'hui à dominer une foule bruyante. 
Et cependant, au moment où je touche à la station de 
Luxor, une procession, ou plutôt une fantasia de plusieurs 
milliers d'acteurs et de spectateurs, se déroule sur la digue 
du fleuve. Toute la population est en émoi: elle célèbre la 
fète d’un des fils du prophète, et je dois attendre plus d’une 
heure avant d'aborder sur la place poudreuse de Luxor. 

Enfin je parviens à la traverser et j'entre dans un magni- 
fique jardin qui sert d'avenue au Luxor-Hôtel, entouré de 
splendides arbustes, de fleurs odoriférantes, de délicieux 
gazons de verdure. Prenons-y garde toutefois : car c'est 
bien de ces tapis que l’on peut dire : 


« Latet unquis in herbä, » 


Le serpent se cache ici sous le feuillage, et même ailleurs, 
puisque le gérant de l'hôtel, pour m'inspirer sans doute par 
la crainte prudence et sagesse, me raconte sans autre 
préambule qu'il y a deux jours il a trouvé dans sa couchetle 
un énorme serpent, mollement enroulé sous les couvertures. 

J'en tiens bonne note, et sans perdre un instant je me pré- 
pare à ma première excursion. Je ne serai pas seul; 
la France possède à Luxor un agent consulaire, dont 
l'entrelien, à en juger par les apparences, ne doit guère 
grever le budget des Affaires Etrangères. Notre vénérable 
représentant est souffrant. Mais son fils est là qui m'attend, 
affublé d'une longue redingote noire, perdu dans d'immen- 
ses pantalons à jour et dans de larges bottines, veuves d’élas- 
tiques et presque de semelles. Iskandéroun, Alexandre (car 
je puis bientôt, sans manquer aux convenances, l'appeler 
par son petit nom), va me servir de guide, et avec lui, sans 
nous arrêter davantage sur la rive droite du Nil, je vous 
emmène de suite sur la rive gauche. 


== 0 — 


Pas plus aujourd'hui que dans l’ancienne Thèbes, il n° 
a de pont pour atteindre l'autre bord. et nous devons héler 
une de ces barques légères bercées plus par le courant 
que par l'espoir du voyageur, très rare à cetle époque. Nous 
n'élions pourtant pas les seuls passagers. Alexandre m'avait 
loué, pour tout le temps de mon séjour, le plus bel âne du 
pays, à l'allure presque chevaline, aux mœurs polies, au 

{hractère docile. Il portait fiérement le nom de Ramses, 
sans toutefois en avoir l'humeur conquérante et belliqueuse. 
À lui aussi il fallait faire traverserle fleuve,et vu ses dimenu- 
sions quelque peu encombrantes, je le faisais hisser, bon gré 
malgré, dans un canot frêté tout exprès pour lui. 

Nous voici donc sur la rive gauche, dans la partie jadis 
industrielle et laborieuse de la grande capitale. Mais que 
nous sommes loin du temps où Diodore de Sicile Y admirait 
ces maisons élevées, ces palais, ces jardins qui se parta- 
geaient la plaine et allaient s’étageant depuis les bords du 
fleuve jusqu'au sommet des collines lointaines formant le 
fond de ce délicieux amphithéâtre. De tout cela, il ne reste 
aujourd'hui que les arrière-chaines Ivhiques, désolées et 
lugubres, dans le flanc desquelles se cache la cité des morts, 
la nécropole des particuliers et des rois. 

C'est de ce cùté que nous nous dirigeons, jetant un simple 
regard à notre gauche, sur les deux colosses de Memnon. 
dont l'un, dit-on, saluait jadis de sons harmonieux le lever de 
l'aurore. Mais aujourd'hui, morne et désolée. la statue est 
rentrée dans le silence qui sied aux grandes douleurs, indi- 
quant simplement du regard la place du riche palais d'Amé- 
nophis. 

Nous voici donc en route vers le nord-ouest, Alexandre et 
moi, montés sur nos änes, suivis par nos moucres, escortés 
d’une demi-douzaine de pelites fellahines. Ce sont de pau- 
vres filles de 10 à 12 ans, qui s'appellent Miriam pour les 
uns, Fatma pour les autres, et qui sont pourvues chacune 
d'une gargoulette en terre poreuse, remplie d’une eau dont 


je ne garantis ni la pureté, ni la limpidité. Moyennant 
2 piastres (4) centimes}, elles nous accompagneront nu-pieds, 
alertes et joveuses dans ces gorges brülantes et desséchées. 

Je viens de traverser un misérable village. Je laisse à ma 
gauche le temple de Qournah, et après m'être avancé d’une 
centaine de mètres, je me trouve soudain en face d’un spec- 
tacle nouveau. J'ai décidément quitté la terre des vivants et 
me voici à la porte de la cité des morts. Je suis désormais 
au véritable pays des momies. 


4% 


La grande pensée qui plane sur l'Egypte, c’est celle de la 
mort. La vie est douce, dit l'Egyptien, mais elle est courte, 
et tout ne finit pas avec elle. L’âme vagabonde devra errer 
longtemps dans le monde infernal: mais un jour elle ren- 
trera dans le corps pour lui rendre vie et mouvement. Or, de 
quels soins ne faut-il pas entourer la demeure où reposera 
ce corps, dans l'attente de l'heure lointaine de la résurrec- 
tion et du bonheur! 

D'ailleurs, la préservation de tout contact impur, de toute 
violation sacrilège est une condition requise pour cette féli- 
cité suprême. Aussi chacun négligera-t-il sa demeure pré- 
sente, pour ne penser qu'à se ménager un tombeau. Les 
puissants constructeurs de l’ancien et du moven Empire 
semblent ne redouter que l'épreuve du temps, et les pyra- 
mides s'élèvent pour protéger contre ses ravages leurs 
dépouilles mortelles ; mais elles seront impuissantes contre 
la rage destructrice des partis et des révolutions. 

Les Ramsès n’en trouvent plus les entrées assez cachées, 
les corridors suffisamment insondables, et par sagesse plus 
que par modestie, ils préfèrent dissimuler leurs restes dans 
le sein mème de la terre. Pour cela ils recherchent une 
vallée sauvage, inaccessible, étranglée entre deux mon- 


— 100 — 


tagnes, obstruée de blocs énormes, sans un frémissement 
de vie, sans un brin de végétation. 

Cette vallée de choix, à une centaine de mètres au nord 
du palais de Qournah, s'ouvre comme taillée dans la chaine 
lvbique au gré des préoccupations royales, affreusement 
calcinée et crevassée, sans air et sans ombre, menaçante et 
lugubre, avec la mort dans ses flancs. Les Egyptiens lui 
ont confié leurs plus chers trésors, les cadavres, et ils ont 
ainsi ajouté à l'âäpreté du paysage l'horreur instinctive de la 
présence des morts. 

C'est dans cette vallée, appelée Biban-el-Molouk, que je 
m'engage, suivant, plus d’une heure durant, un sentier étroit, 
torlueu x, où ruisselle une lumière aveuglante avec une cha- 
leur suffocante de plus de 60 degrés. Mon pauvre Ramsès 
demande grâce : moi-mème je suis à bout de forces et cepen- 
dant je dois gravir encore un escarpement qui me conduit 
enfin au fond de la gorge, à la Vallée des Tombeaux propre- 
ment dite, aux hypogées royaux. 

Visiter toutes les tombes qui s'ouvrent comme des bouches 
noires dans les flancs du rocher, les examiner en détail 
demanderait de longs mois. Une seule nous suflira et par 
elle nous connaïitrons les autres. 

Une entrée pelite, étroite, dissimulée sous mille débris, 
puis un couloir très apparent conduisant à une chambre 
déserte, voilà ce qui s'offre à notre regard; gardez-vous 
bien de vous en contenter : cherchez avec soin et vous décou- 
vrirez peut-être une ouverture secrète qui vous mènera à la 
chambre véritable, où repose la momie dans son grand sar- 
cophage de pierre. Mais combien de fausses pistes avant d’y 
parvenir ! Murs, puits, galeries détournées, blocs énormes, 
tout a été combiné pour dissimuler le mort et le dérober aux 
profanations des violeurs de tombes, 

Toutefois, si ce luxe inouï de précautions semblait devoir 
assurer aux Pharaons une complète sécurité pour le repos 
de leur dépouille, il était loin de satisfaire à leur amour du 


— 101 — 


faste. 11 fallait alors v pourvoir autrement et faire grand 
cette fois, non plus sur le sol, mais dans les profondeurs de 
la terre. Les tombeaux sont donc creusés jusqu'à cent mètres 
sous la montagne, et ils s'ornent de tous les chefs-d'œuvre 
de la peinture et de la sculpture. L’ambilieux et égoïste 
monarque s'imagine que tout ce qui a charmé sa vie fera 
encore son bonheur après sa mort. Aussi veut-il que les 
parois de sa dernière demeure représentent les évènements 
dont il fut l’acteur principal. 

À l'entrée du tombeau, nous lisons son nom, sa qualité, sa 
profession de foi. Il offre des sacrifices aux dieux pour flé- 
chir Ja colère de ses juges ; puis il nous fait assister à son 
dernier voyage sur la barque sacrée, à la pesée de l’âme, au 
jugement définitif. C’est le thème obligatoire. Mais dans 
d’autres chambres retirées sont représentées quelques scènes 
plus intimes de la vie du roi : ce sont des scènes enfantines, 
des chasses merveilleuses, des pèches miraculeuses ; ce sont 
des défilés d'esclaves s'’avançant vers le monarque et per- 
sonnifiant les nations vaincues, avec une fidélité de repro- 
duction vraiment scrupuleuse et une fraicheur de peinture 
surprenante. 

Les hiéroglyphes servent de légendes à ces tableaux ; ils 
nous en désignent l'époque, les héros, et les murailles sépul- 
crales deviennent les feuillets véridiques et illustrés d’un 
livre que nous lisons couraniment aujourd'hui, grâce aux 
travaux de Champollion et des égyptologues ses successeurs. 

Mais que de talent et de temps ont dù s’enfouir dans ces 
sombres cavernes, pour l’ornementation desquelles un demi- 
siècle ne suflisait pas toujours! Ainsi le tombeau de Seti Ier, 
dont le règne dura plus de cinquante ans, n'est pas achevé, 
bien que commencé dès l'avènement du prince. Sur cer- 
taines colonnes, nous voyons seulement le trait de peinture 
destiné à fixer le contour de l’image, qu'un premier ouvrier 
a ébauchée en noir; un autre est venu, le maitre sans doute, 
et par un trait au rouge a rectifié l’esquisse du premier. 


{ 


— 192 — 


Malheureusement la mort du roi a arrêté la main de l'artiste, 
qui n’a pu ciseler l’œuvre que le peintre lui avait tracée. 

La maison, qu'on dirait décorée d'hier, semble encore 
attendre son hôte. L'hôte y est venu; les momies y ont 
habité; mais cette résidence ne devait pas être leur résidence 
dernière et c’est ailleurs qu’il nous faut maintenant Îles 
chercher, dans un caveau que nous allons visiter et où les 
grands prêtres d’Ammon, aux jours de révolution, les 
avaient fait transporter pour les soustraire aux dangers des 
profanations. 


5: 


Du reste, j'ai hâte de sortir de la Vallée des Tombeauz 
pour respirer plus à l’aise et reposer mon regard sur des 
spectacles moins arides. Tout d’abord on se croirait, au 
fond de cette gorge, emprisonné par une enceinte de rochers 
qui semblent inaccessibles. 11 existe cependant, du côté de 
l’est, un sentier aujourd’hui praticable pour les hommes et 
les montures ; il permet de franchir directement sur ce 
point la crète de la chaine lybique et de redescendre dans la 
plaine, en face du temple de Deïr-el-Bahari, le couvent du 
Nord, ainsi désigné par les fellahs, parce que sans doute il 
aura servi d'église ou de monastère aux chrétiens des pre- 
miers siècles. 

Nous sommes ici en plein pays des momies, au but de 
notre excursion, sur un site rendu à jamais célèbre par les 
découvertes de M. Maspéro, en 1881, et de M. Grébaut, en 
1891, tous deux l’honneur de la science française et archéo- 
logique. 

Quelques mois après ses débuts comme conservateur des 
musées égyptiens, M. Maspéro faisait, près du temple de 
Deïr-el-Bahari, une trouvaille inespérée, que vraiment, sans 
les preuves qui l’accompagnent, on serait tenté de ranger 
parmi les contes des Mille et une nuits. Il y a là tout à la 


— 103 — 


fois comme une histoire de brigands et une vraie comédie 
orientale. 

Depuis quelques années déjà, des fragments de rituel, des 
papyrus, des statuettes funéraires, vendus par des Arabes 
de la plaine de Thébes, avaient attiré l'attention de M. Mas- 
péro et le convainquaient de la découverte et de l'exploitation 
par ces Arabes de quelque hypogée ou tombeau roval. Il te- 
nait le fil conducteur: mais celui-ci n’allait-il point se rompre? 

M. Maspéro se transporta donc à Theébes, en mars 1891, 
pour y sonder moins la terre que la conscience des hommes 
les plus habiles et les plus intéressés à garder un secret, qui 
était toute leur fortune. Ce que l’on savait, c’est que les 
principaux vendeurs des antiquités royales étaient les deux 
frères Abderrassoul et Mustapha-Agha-A yat, ce dernier agent 
consulaire à Luxor d'Angleterre, de Belgique et de Russie. 
Ces trois personnages constituaient donc une triple alliance 
qu'il élait difficile d'attaquer de front. Ni l'arrestation, ni 
l'emprisonnement de l'ainé des deux frères n'avait pu lui 
arracher le moindre aveu. Au contraire, avec des larmes 
dans les veux et des sanglots dans la voix, il avait juré sur le 
berceau de son enfant, el par la barbe de Mahomet, que 
jamais homme plus respectueux des tombes rovales n'avait 
été la victime de savants cruels et soupçonneux. Le témoi- 
gnage de tous les notables des alentours était là pour attester 
sa parfaite loyauté, son complet désintéressement, Mais 

Toute puissance est faible, à moins que d'être unie, 


a dit le fabuliste. 

Le vent de la discorde, un véritable khamsin, se mit un 
jour à souffler dans la famille d'Abderrassoul, et l’ainé des 
frères, pressentant de la part des siens une trahison immi- 
nente, résolut de la devancer à son profit. Il s’en vint donc 
prévenir le moudir ou préfet de Keneh qu'il connaissait 
l'emplacement si longtemps et si inutilement cherché. 

Quelques jours après, le mercredi 6 juillet, Mohammed 
conduisait M. Maspéro et ses amis au pied du temple de 


= 104. 


Detr-el-Bahari, à l'entrée du caveau merveilleux, composé 
d'une chambre oblongue d’environ 8 mètres, dans laquelle 
étaient entassés pèle-mèle et dans un désordre complet, cer- 
cueils, boites à statuettes funéraires, vases à libations et 
mille autres objets précieux. Toutefois, malgré l’encombre- 
ment, on distinguait sur les cercueils, à la lueur des bougies, 
les noms d’Aménophis Ier, de Thoutmès III, de Séti Ier... 
Un véritable congrès de rois, et des rois les plusillustres ! 

L’exhumation fut longue, délicate, périlleuse, par le puits 
de 12 mètres qui donnait dans le caveau. Mais le convoi fut 
bientôt organisé el le transport des sarcophages se fitsolennel- 
lement au milieu de scènes et de manifestations telles qu'il a 
dû s’en produire, il y a trois ou quatre mille ans, lorsque l'on 
conduisait les momies à leur demeure prétendue éternelle. 

Enfin, le vapeur du musée de Boulaq emporta vers le 
Caire une cargaison de rois, tandis que sur les deux rives 
du Nilles femmes fellahines escortaient le bateau en poussant 
des hurlements, et que les hommes tiraient des coups de 
fusil comme aux funérailles. 

Seuls les frères Abderrassoul essayaient de se consoler 
avec les 500 livres égyptiennes (12,500 fr. environ), reçues 
en échange de leurs aveux et le titre de chef des fouilles 
donné à l’ainé, en vertu, sans doute, de ce principe que les 
voleurs convertis peuvent faire les meilleurs gendarmes. 
Hélas! le cadet eut vite dissipé son nouveau trésor : hier 
il errait dans les ruines des temples et c’est lui-même qui 
me fit les honneurs de Medinet-Habou, se contentant modes- 
tement d’un simple bacchich et de la compagnie d'humbles 
touristes, lui pourtant qui fut pendant près de dix ans l'intime 
et le familier des rois. 

Chacune des momies royales de Deïr-el-Bahari mériterait 
une description détaillée : car elles offrent presque toutes des 
particularités remarquables, qui ont été relevées avec soin 
par M. Maspéro. J'aimerais à vous présenter Ramsès 11, le 
Sésostris des Grecs, avec sa taille gigantesque, sa large 


— 105 — 


poitrine, ses haules épaules, son front bas, son nez busqué, 
son grand air, en un mot, de majeslé souveraine, qui se 
reflèle encore sur toute la momie. 

Je vous montrerais volontiers Ramsès III, le fils de Mé- 
nephtah, qui fut peut-être le Pharaon de Moïse; Thoutmès Ier, 
le premier conquérant de l'Asie; Séti Ie", le père de Ramsès IT, 
conquérant célébre, ingénieur habile, à qui l’on doit au 
moins un essai de percement de l’isthme de Suez, devenu 
pour lui un Panama ! 

Les reines et les princesses n’y manquent pas. Voici 
Houtthoui : la tète est maquillée, les joues sont teintes en 
rose, des yeux en émail brillent sous les paupières à demi- 
fermées. Une grande perruque en crin, frisée, encadre la 
face. Sa voisine est une chanteuse d’'Ammon, à la figure 
peinte, aux cheveux ondulés, aux paupières longues recou- 
vrant aussi des yeux d’émail. 

Je ne puis que vous énumérer ces nobles personnages et 
vous signaler quelques-uns des objets et bibelots qui se trou- 
vaient dans le même caveau funéraire, pèle-mèle au milieu 
des cercueils. Ce sont des coffrets en ivoire, en bois rouge 
ou en bronze, c'est la statue d’une gazelle, c'est un petit cer- 
cueil de momie contenant des linges et un foie humain, une 
perruque frisée de grandeur énorme, des gobelets en terre 
émaillée et en pâte de verre bleue ou jaune, avec un semis 
de feuilles de fougeres, une sellette à quatre pieds portant 
quatre vases à libalions en bronze. 

Tel est le sommaire bien abrégé des trouvailles de Deïr- 
el-Babhari, l'inventaire succinct de toutes ces momies et de 
tout ce mobilier funéraire, auxquels les prêtres d'Ammon 
avaient prèté l'hospitalité de leur pauvre caveau de famille. 

Cette hypothèse de la généreuse initiative des grands 
prètres, désireux de sauvegarder les restes de leurs monar- 
ques, a été confirmée par une seconde découverte que je ne 
puis que vous signaler, et qui est due à M. Grébaut, direc- 
teur, en 1891, du musée égyptien de Ghvyseh. 


— 106 — 


à 


Dans le cirque voisin du temple de Deïr-el-Bahari, non 
loin du sentier qui m'avait ramené de Biban-el-Molouk dans 
la plaine, M. Grébaut, avec ce flair propre aux archéolo- 
gues, pressentait un trésor caché. Il fit ouvrir des fouilles 
et il eut la bonne fortune de trouver une cachette analogue 
à celle de M. Maspéro. 

Un sarcophage de reine, à demi-enfoui en cet endroit, 
avait attiré son attention ; il y mit des ouvriers et quelques 
coups de pioches dans ces roches friables révélérent l’ouver- 
ture d’un puits carré, comblé par des masses de pierres. Il 
donnait, à 15 mètres de profondeur, sur un couloir d'envi- 
ron {4 mètre 80 de hauteur sur une centaine de longueur, 
coupé vers les deux tiers par une galerie moins vaste qui 
venait s'embrancher sur lui à angle droit. Il y avait là, em- 
pilés dans tous les sens 163 cercueils, 110 boîtes à statuettes, 
77 osiris ou éluis en bois, encore munis, sauf deux, de leurs 
papyrus, et toute une collection de jouets, de graines et de 
fleurs desséchées, pour la consolation et le triomphe de nos 
botanistes modernes. 

L'extraction des sarcophages commença de suite; les 
cuves extérieures, d'une richesse de décoration incomparable, 
sont composées et exécutées très finement. Elles semblent 
faites d'hier, et l’imagination reste écrasée à la pensée des 
3,000 ans qui les séparent pourtant du jour où elles sortirent 
toutes fraiches des mains de l'artiste. 

Rien ne peut donner une idée de l’étonnant spectacle que 
présenta leur transport jusqu'au Nil, où les attendaient de 
grands chalands, qui devaient les remorquer jusqu'au Caire. 
Sous un soleil de feu, dans la plaine fertilisée par le Nil et 


— 107 — 


dont les dernières ondulations vont doucement expirer au 
pied de la montagne, deux cents Arabes, dans les costumes 
les plus bariolés et les plus pittoresques, portant sur leurs 
épaules une trentaine de ces merveilleux sarcophages, se 
bousculant dans la poussière, geignant sous la courbache du 
reïss, chantant ces refrains monotones dont ils scandent 
leurs marches, formaient un tableau unique et inoubliable. 

Tous ces coffres tumulaires sont aujourd’hui dans deux 
grandes salles du Musée du Caire. Depuis longtemps déjà 
on à commencé l'examen et le dépouillement des momies. 
Leur recensement est fait: ce sont, pour la plupart des 
prêtres et des prètresses d’'Ammon, de la XXIe dynastie à la 
XXVE, c'est-à-dire du X° au XIIe siècle avant notre ère, 
et dont plusieurs ont dû être contemporains de David. 

Quelques-unes de ces momies ont déjà été étudiées : j'en 
prends une au hasard: c'est celle d’une femme ; elle est 
petite, et rien n'indique son nom ; heureusement pour elle, 
la question d'identité importe peu. Des bandelettes enser- 
rent les différents voiles qui la recouvrent ; on dirait un 
gracieux paquet enveloppé de faveurs. Une inscription qui 
se trouve sur l’une des bandelettes artistement nouée vante 
sa franchise et dit qu'elle est « véridique comme la société 
des Dieux ». Ses mains sont gantées de mitaines de lin très 
fin, bordées de rose et munies au bout supérieur d’un petit 
ruban pour les lirer sur le haut du bras ou pour les fixer à 
la tunique. Vous vovez, Mesdames, que rien n'est nouveau 
sous le soleil. 

Mais malgré ces renseignements préliminaires, M. Grébaut 
n'a pasencore livré à la publicité le secret complet de sa 
découverte, et les Egvptologues dessechent et se momifient 
d’ennui dans l'attente de cette moisson promise. Peut-être 
approche-t-elle, puisque déjà la ville de Berne vient d'en 
recevoir de riches et princiers échantillons, qui nous per- 
mettront d'un seul coup un voyage en Suisse et en Egvple. 


— 108 — 


Et maintenant lout ce monde de rois, de reines, de prètres 
et de prêtresses continue à dormir son sommeil dans le mu- 
sée du Caire, au milieu de deux salles immenses, hautes de 
plafond, largement éclairées, renfermant, dans des vitrines 
transparentes, toutes les momies royales de Thèbes, témoins 
muets de la grandeur et de la décadence humaines. 

Seule, la science qui semble faire revivre tout ce passé, en 
reconstituer l'histoire, en résoudre les mystères, semble 
vraiment immortelle, et ce qui fait notre gloire, c'est que 
cette immortalilé est due non seulement à des Francais, 
mais à des compatriotes. Laissez-moi donc, en finissant, 
nommer et saluer un enfant de Boulogne, lillustre Mariette, 
le restaurateur de l'Egypte ancienne, l'organisateur de ses 
musées, le rénovateur de sa gloire antique. 

Mariette n’est plus, mais il est aujourd’hui remplacé par 
un autre enfant de l’Artois, M. de Morgan, dont les travaux 
actuels garantissent le succés de sa mission. 

L'horizon qui s’est ouvert sur l'Orient antique depuis 
quelques années s’élargit de plus en plus : nous y aperce- 
vons des moissons mürissanles ; puissions-nous y retrouver 
toujours, parmi les rares ouvriers, des compatriotes et des 
amis. 


A DO DNS CN SE 


VITTTTTAS AOC CAC PORC CCC CCF ONCPCTCRCP CCE CRCr CPP CPETCS 


LA FAIENCOMANIE 


PAR 
e 


M. Ed. LECESNE. 


Membre résident. 


"TD 0 C——— 


De faïence bientôt on va devenir fou | 
Comment comprendre la manie 

Qui, depuis quelque temps recherche ce joujou 
Avec une ardeur infinie ? 

Qui rèvait de faïence il y a cinquante ans ? 
Comme démise rebutée, 

A la cuisine même avec dédain traitée 

Elle semblait s'éteindre en ses abaissements. 
Mais soudain la disgrâce cesse, 
Et la voilà plus que princesse | 

Car ce n’est pas assez, dans son essor heureux, 

De reparaitre au rang de table ou de cuvette, 
Elle exige celui des Dieux. 
De ce chef, il faut qu'on la mette 
En châsse, attirant les regards 

D'un peuple de badauds, qui la comble d'égards. 
On la pose aux meilleures places, 
On l’exhibe à travers les glaces 


— 110 — 


De meubles tout exprès façonnés avec art : 
A son culte chacun prend part ! 
D'habiles connaisseurs, du moins en apparence, 
Discutent longuement sur son lieu de naissance. 
— Assurément ceci doit être du Marseille ! 
— Non pas! c’est du Strasbourg. — Certes cette merveille 
Est du Rouen tout pur. — C'est plutôt du Vecers. 
Des riches amateurs la foule affriandée 
Forme ainsi son opinion 
Admirez, disent-ils, la composition 
De cette pâte, au grain si tendre. 
De {a courerte aussi remarquez les finis 
La patine du temps a pour effet d’en rendre 
Plus charmant encore le vernis. 
Le craquelé surtout est chose délectable : 
Plus un pot est gercé, plus il est adorable. 
Sur le décor en outre il faut s’exlasier: 
On se plait à glorifier 
Un dessin mal venu ; dans une teinte brune 
On trouve un coloris riche autant qu'il se peut ; 
Enfin, c'est comme dans la lune : 
On y voit tout ce que l’on veut. 
L'officier-priseur, en son bureau de vente, 
Exploite, à beaux deniers comptants, 
La passion inconsciente 
Qui dévore ces grands enfants. 
Il montre sur la table un service en faïence, 
Qu'il garantit ancien, en toute confiance, 
— Messieurs, dit-il, c’est un trésor, 
Qui vaut plus que son pesant d’or. 
Voyons ! qui met à prix ? J'ai marchand pour la pièce 
À douze mille francs... Là dessus on s’empresse 
D'aller jusqu’à vingt mille. — Oh ! vraiment, c’est pour rien ! 
Personne ne dit mieux? Certes, je croyais bien 
Monter beaucoup plus haut... Et le marteau résonne, 


— iii — 


Ainsi que le mot : adjugé ! 
De quelle ovation alors on environne 
Le bienheureux vainqueur du combat engagé ! 
Lui, ne se sentant pas de joie, 
Avec un soin jaloux fait emporter sa proie. 
Mais lorsque vient de Rabelais 
Le quart d'heure, et que de la guerre 
Il s’agit de payer les frais, 
Quelquefois il faut vendre un bon morceau de terre. 
Ïl est vrai que, jusqu’à présent, 
Le haut prix qu'on donne à la chose 
Parait équilibrer quelque perte d'argent ; 
Mais sur quel fond fragile un pareil prix repose | 
Qui se frotte les mains de tout cet engouement ? 
Les brocanteurs certainement, 
Qui vont, tirant de leur tanière, 
Des rogatons lout déconfits 
Et, les remettant en lumière, 
En tirent les plus beaux profits ; 
Et puis, le paysan qui, plein de jouissance, 
Palpe avidement les gros sous 
De ceux dont il rit en dessous. 
Heureux si, dans son ignorance, 
Il ne s’est pas luissé gruger 
Par quelque industriel, qui lui fait échanger 
Les restes précieux de sa vaisselle antique 
Pour des plats sans valeur de nouvelle fabrique ! 
Mais qui comprend le moins ce changement de ton ? 
Pour sùûr, la faïence elle-mèime, 
Qui se trouve portée à la grandeur suprème 
Quand elle s'était vue en si triste abandon. 
J'ai sur ce point la confidence 
D'une soupière à qui je me suis adressé 
Afin d’en obtenir quelque réminiscence 
Sur l'histoire de son passé. 


— 112 — 


Voici de sa réponse un fidèle patron : 
Pour la princesse de Navarre 

Pimpante je sortis des ateliers d'Oiron : 
C'était cette princesse rare, 

Qui faisait consister tout l’art de gouverner 
Dans ces mots gracieux : Qu'on serve le diner ! 
À mon début dans la carrière 
Au milieu de la table, aux yeux on me montrail, 

Car on ne savait pas que le progrès ferait 
Manger la soupe sans soupière. 
Mais je ne jouis pas longtemps de ce bonheur : 
Tout à coup une parvenue, 
La porcelaine, monte à la place d'honneur. ‘ 
Par la mode cessant de me voir soutenue, 
Je passai, dans l'office, aux vulgaires emplois. 
Ensuite, on me vendit comme meuble inutile, 
Et je rencontrai pour asile 
La maison d’honnètes bourgeois. 
Ceux-ci pareillement de moi se dégoûtérent, Le 
Et dans un fond poudreux d'armoire m’enfermerent, 
Avec de vieux objets à l'abandon laissés, 
Tant qu’une vente par décès 
De ma liberté fit enfin arriver l'heure. 
Alors je vins dans la demeure 
D'un obscur artisan, qui m’achela vingt sous, 
Pour contenir sa soupe aux choux : 
C'est là qu’un amateur furetant m'a trouvée. 
Après m'avoir bien observée 
Il me jugea du dernier beau, 
Et me fit un sort tout nouveau. 
Maintenant, au hasard ravie, 
Je tiens grande position, 
Dans sa riche collection, 
Et je passe toute ma vie 
A recevoir des compliments. 


— 113 — 


Mais cet état sera-t-il stable ? 
Ne dois-je pas encore redouter des tourments ? 
Quand on a tant changé, rien ne parait durable. 
Dans des séditions, dans des jours de combats, 
Peut-ètre qu'en morceaux je me verrai réduite, 

Peut-être que la dynamite 

Me fera voler en éclats ! 
Mais, si je dois subir cette dernière offense, 

Je conserve au moins l'espérance 

Que mes restes soient recueillis, 
Au milieu de terrains plus ou moins quinquennaires, 
Par quelque géologue aux perçants luminaires, 
Qui dans eux relira les âges défaillis, 

Et prouvera par ma présence 

Que ces lieux étaient habités 
Par des êtres doués de quelques facultés, 
Et qui n'étaient pas sans certaine intelligence. 


Quelle conclusion tirer de tout cela ? 

Par l'exemple de la faïence 

Chacun, je crois, reconnaitra 
Que lout arrive à qui sait attendre la chance, 
Qu'après le mal, souvent se rencontre le bien, 
Et qu'il ne faut jamais désespérer de rien. 


see 


LAURÉATS DES CONCOURS 


HISTOIRE 


Médaille d’or de 300 francs. 
M. L'AUBE Virasse 
Doyen d'Auxi-le-Château. 


rangé À dfrensnremnecene nus 


SUJETS MIS AU CONCOURS 


POUR 1894 


HS - - ———— 


HISTOIRE ET ARCHEOLOGIE. 


Histoire d’une Ville, d'une Localité importante ou d'une 
Abbaye du département du Pas-de-Calais. 

Monographie d'une Eglise cathédrale ou paroissiale, d'une 
Maison conventuelle, d’une Maison hospitalière, d'une [nsti- 
tution civile ou religieuse de la Ville ou de la Cité d'Arras. 

Notice détaillée, précise et circonstanciée, aux points de 
vue topographique, archéologique, historique et stratégique, 
sur le démantélement d'Arras. 

Indiquer soigneusement toutes les anciennes construrtions 
ou substructions d'époques diverses, successivement mises 
au jour par les travaux, ainsi que les objets de toute nature 
qu'ils ont fait découvrir. 

Insister particulièrement et avec le développement que 
comportent les sujets : 

Sur ce qui a été constalé eux portes-forteresses Maitre- 
Adam, Hagerue, Ronrille où ont été retrouvées parties des 
défenses construites par Philippe d'Alsace, et Saint-Nicolas, 
où subsistaient et subsistent encore parties de celles de 
Plhilippe-Auguste ; 

Sur les différentes enceintes retrouvées entre les portes 
Hagerue et Ronville, et plus spécialement sur celles dont 
l'existence a été révélée entre cette dernière porte et la porte 
Saint-Michel, ainsi que sur les nombreuses excarations 
régnant sous presque loutes les parties du sol compris entre 
les deux portes ; 


— 116 — 


Sur les traces et débris parfaitement reconnaissables 
laissés dans le bastion Saint-Nicolas par l'antique église du 
même nom, détruite en 1557. 

L'Académie serait heureuse que cette étude, non moins 
importante qu'éminemment arrageoise, fût traitée aussi 
sérieusement qu'elle le mérite. 


——— © — RUN — —— —— 


LITTÉRATURE. 


Une pièce ou un ensemble de poésie de deux cents vers 
au moins. Le sujet est laissé au choix des concurrents. 

Une étude littéraire sur quelque personnage célebre de 
l'Artois, tel que : historien, orateur, philosophe, poète. 


—— CO — 


BEAUX-ARTS. 


Histoire de l’art ou de l’une de ses parties dans l’Artois. 

Biographies d'artistes artésiens. 

Nolice biographique sur le comte Hippolyte de Trame- 
court. — Son caractère, — sa générosité, — son talent, — 
ses goûts, — son atelier à Paris, rendez-vous des artistes, 
des critiques et des amateurs d'élite, — ses principales œu- 
vres, — son château de Givenchy, — ses collections. 

Etude sur Le Page, statuaire à Arras, et sur Delaville, 
staluaire à Lens, grand prix de Rome en 1798. 


—————#<phO—— — 
SCIENCES. 


Une question de science pure ou appliquée. 

Statistique industrielle du Pas-de-Calais, avec carte à 
l'appui. 

Etudes anthropologiques sur les races que l’on rencontre 
dans le Pas-de-Calais. 

En dehors du Concours, l'Académie recevra tous les ouvra- 


— 117 — 


ges inédits( Lettres, Sciences et Arts) qui lui seront adressés, 
pourvu qu’ils intéressent le département du Pas-de-Calais. 

Des médailles, dont la valeur pourra atteindre 300 fr., 
seront décernées aux lauréats de chaque Concours. 


_———— +. = 


CONDITIONS GÉNÉRALES. 


Les ouvrages envovés à ces Concours devront être adressés 
(francs de port) au Secrélaire-général de l’Académie, et lui 
parvenir avant le 17 juin 1894. Ils porteront, en tète, une 
épigraphe ou devise qui sera reproduite sur un billet cacheté, 
contenant le nom et l'adresse de l’auteur, et l'attestation que 
le travail n’a pas été présenté à un autre Concours. Ces bil- 
lets ne seront ouverts que s'ils appartiennent à des ouvrages 
mérilant un prix, une mention honorable ou un encourage- 
ment ; les autres seront brülés. 

Les concurrents ne doivent se faire connaître ni directe- 
ment, ni indirectement. 

Les ouvrages imprimés ne sont pas admis. 

Les Membres de l’Académie, résidants et honoraires, ne 
peuvent concourir. 

L'Académie ne rendra aucun des ouvrages qui lui auront 
élé adressés. | 

Fait et arrèté, en séance, le 13 octobre 1893 
Le Secrétaire-général, Le Président, 


Baron CAVROIÏS. Dr MALLORTIE. 


TI1I 


LECTURES 


FAITES DANS LES SÉANCES HEBDOMADAIRES. 


ee ee ee eee 


LA CITÉ D’ARRAS 


PAR 
M. le baron CAVROIS 


Secrélaire-Ginéral. 


CXS 


f 


On 


à consacrant à la Cité d'Arras une nouvelle étude his- 
0 tobique il importe de bien préciser à quel point de vue 
nous voulons nous placer. Et d’abord, nous prenons le nom 
de Cité dans le sens restreint et tout local de ce mot, c’est- 
à-dire que nous visons uniquement la partie d'Arras qui 
portait autrefois ce nom, par opposition à la Vrlle propre- 
ment dite. 

Déjà, dans un premier travail (1}, nous avons parcouru 
minulieusement tout l'ancien Cloitre Notre-Dame, sur 
luquel nous n’avons par conséquent plus à revenir ; et res- 
tant dans le même ordre d'idées, nous allons continuer 
d'explorer, rue par rue, le reste de la Cité, en signalant tout 
ce que nous rencontrerons sur notre passage qui nous 
paraitra de nature à intéresser nos concitoyens. Il s’en fau- 
dra de beaucoup que tout soit inexploré dans cette excur- 
sion ; plusieurs de nos honorables collègues ont déjà, de 
leur côté, étudié tel ou lel point spécialement, en sorte que 
nous aurons soin de passer rapidement sur tout ce qui aura 


(1) Voir notre Notice sur les Antiquités du Cloître Notre-Dame & 
Arras, 1875, 


— 122 — 


été déjà décrit et d'y renvoyer le lecteur. Mais nous réserve: 
rons nos plus importantes communications pour les docu- 
ments que nous aurons nous-même découverts, sans toutefois 
avoir la pensée d’en faire l’objet de véritables monographies, 
ce qui nous entrainerait trop loin. — Ceci expliqué, nous 
nous mettons immédiatement à l’œuvre. 


AG 


La Cité, entourée de remparts de tous côtés, et absolument 
séparée de la ville, affectait la forme générale d’un pentagone. 
Chacun de ses côtés était percé d’une ou de deux portes, à 
savoir: le premier côlé, vers le nord, comprenait la porte de 
Baudimont, reconstruite pour la dernière fois en 1863, lors- : 
que le Maréchal Randon était ministre de la guerre; elle en 
prit le nom qu’elle conserva jusqu'en 1870. Le deuxième 
côté, joignant le précédent, vers Sainte-Catherine, renfer- 
mait la porte Maïtre-Adam. Le troisième côté faisait face à 
la ville avec laquelle une double communication était établie 
par la porte Triperesse et la porte de Cité. Le quatrième 
côté, fermant la Cité à l'alignement des casernes actuelles, 
ne subsista que jusqu’au XVII siècle, et était également 
pourvu de deux portes : celle de Barbakane ou du Claque- 
dent et celle de Bronnes, dite aussi de la Vigne ou de 
Sainte Claire. Nous expliquerons plus tard tous ces noms, 
lorsque nous reprendrons en détail la visite de chacun de 
ces endroits. Le cinquième et dernier côté élait celui de la 
porte d'Amiens. 

De ces sept portes, il n’en reste plus qu’une aujourd’hui, 
et encore son existence est-elle gravement menacée par les 
travaux du démantèlement. 

La Cité était placée tout à la fois sous le pouvoir spirituel 
et temporel de l'Evèque d'Arras, sans préjudicier toutefois 
aux « pouvoirs de l’abbaye royale de St-Vaast que l'on dit 
des Maüs (dans le haut de la rue Baudimont) et de la Cuisi- 


— 123 — 


neile (dans le bas de la rue des Bouchers-de-Cité) » (1). 

Elle était divisée en deux paroisses, celle de St-Nicolas- 
en-l’Atre et celle de St-Nicaise ; la cathédrale était unique- 
ment affectée au service de l’Evêque et du Chapitre ; nous 
avons établi ailleurs (2) que la ligne séparative de ces pa- 
roisses suivait le milieu de la rue de la Paix et de l'impasse 
d’Elbronne. 

Il nous parait naturel de suivre cette mème division pour 
mettre de l'ordre dans nolre examen et de commencer par 
le quartier de St-Nicolas-en-l’Atre, dont la rue Baudimont 
formait la partie la plus importante, 


Rue Baudimont. 


Le nom de cette rue, quoique emprunté à celui du célèbre 
Bauduin de Flandre, est relativement moderne, car nous ne 
le voyons apparaitre qu’au XVII siècle. Auparavant cette 
voie s'appelait Grande-Rue de Cité, ainsi que le témoigne 
encore un plan dressé à cette époque (3). La lecture des an- 
ciens obituaires de la Cathédrale d'Arras est aussi très ins- 
tructive sous ce rapport ; nous trouvons dans ces précieux 
manuscrils des XIII°, XIVe et XVe siècles des détails fort 
intéressants pour la topographie de la Cilé. Ainsi nous y 
voyons l’évêque Pierre de Masuyer établir, en 1383, une 
fondation « supra domum Symonis du Ploich situatam in 
magno vico civitatis Attrebatensis » (4). À un autre endroit 
on lit : « Obuit Petrus de Sacigniaco qui dedit nobis domum 
suam DES BALANCHES in magno oico civitatis quam acquisioit, 


(1) Répertoire du plan d'Arras en 1704, par J. Desailly. 

(2) Notice sur lu délimitation des anciennes paroisses d'Arras, 
1833. 

(3) Archives départementales, plan n° 1459. 

(4) Obiluarium Ecclesiæ Attrebulensis, Mss. de la Bibliothèque 
d'Arras, n° 290, fo 129. 


— 123 — 


que domus data fuit ad perpetuum redditum Guilleberto de 
Monte Sancti Eliqii » (1). 

Ajoutons encore une cilation relative à une fondation 
« supra domum et ortum (sic) Ægidi de Cherisy situatam 
in civilate Attrebatensi in districtu Episcopi, in vico qu 
dicitur EREMBAUT » (2). 

Qu'’était-ce que ce Vicus appelé Erembaut ? Nous le dirons 
plus tard, quand nous parlerons de la Terrée-de-Cité. 
Quoiqu'il en soit, il reste établi que la rue Baudimont se 
nommait originairement Magnus vicus cicitatis, c'est-à-dire 
Grande-Rue de Cité. 

Nous allons maintenant en parcourir les maisons qui 
offrent un intérêt quelconque, en négligeant par conséquent 
celles sur lesquelles l’histoire ne nous dit rien. 

Le n° 1 actuel de la rue Baudimont, faisant le coin de la 
Terrée-de-Cité, appartient à l’histoire de cette dernière qui 
nous occupera plus tard. 

Avec le n° 3 nous débutons par un monument qui mérite 
d'ouvrir la série de nos explorations successives; nous nous 
trouvons en effet en présence de l’ancien hôtel de ville de la 
Cité, construit au XVIIe par l'évèque Paul Boudot. Nos 
honorables collègues, MM. le Gentil et de Cardevacque en 
ont publié des descriptions auxquelles nous nous faisons un 
devoir et un plaisir de renvoyer le lecteur (3). 

M. Guesnon, de son côté, pense que cet hotel de ville 
remplaca l’ancienne maison des A/aillets-L'Or, sur laquelle 
les archives du Chapitre d'Arras nous fournissent de curieux 
détails qui remontent jusqu'au commencement du X Vesiècle. 

Derrière l'hôtel des Maillets-d’'Or existait un jardin qui en 
dépendait, confinant au presbvtère de St-Nicolas-en-l'Atre et 


(1) Obituarium Ecclesiæ Attrebatensis, Mss. de la Bibliothèque 
d'Arras, n° 290, fu 128. 

(2) 1bid., fo 90. 

(3) Le Vieil Arras, p. 412. — Bulletin des antiquités dépurte- 
mentales, t. 1v, p. 66. 


— 125 — 


ayant une sortie derrière l’église de ce nom. C’est ce point 
qui donna lieu à un litige d'autant plus intéressant qu'il 
nous peint sur le fait les mœurs de cette époque. 

Un premier document, daté du 13 novembre 1401, nous 
montre d'abord le Chapitre affirmant sa juridiction tempo- 
relle sur ledit presbytére et le jardin des Maillets-d'Or, réser- 
vant les droits de l’Evèque sur l'hôtel lui-mème. 

Voici quelques extraits de cette pièce : 


« Comme nagaires, après le trespas de feu messire Andrieu 
le Caron au temps de sa vie curé de Saint Nicolay en Lattre 
les biens moeubles de lui demourés par certain sergent de 
nous Evesque du commandement de nostre prevost de Chité 
eussent été prins et mis en nostre main en la maison du prebi- 
taire de le dicte cure a le conservation du droit des hoirs 
d’icellui feu ou de cheux a qui il appartenoit. Ycelle maison 
tenans a Ja dicte eglise de Saint Nicolay et a le maison des 
poullés en lattre et aux prisons de nous de capistre. Et aussi 
eust la vendue (vente) de la maison des Maillés d'Or sistuée en 
ladicte Chité. » 

« Lesdictes maison et heritage du prebitaire et des Maillés 
d Or gardin bove chelier et edeflices estans deseure yceux che- 
liers estre en nostre juridiction et seignourie temporelle » 

« Est assavoir que ladicte maison du prebitaire, et aussi 
ledit gardin des Maillés d'Or, le bove estans desoux ycellui 
gardin, seront et demouront, doivent estre et demourer subget 
de nous cappistre et de notre juridiction et seignourie tempo- 
relle. Et tout le remaing dudit hostel des Muaillés d'Or, chelier 
estant devant le dicte bove et les aultres edetlices estans 
deseure ycellui chelier estre en le juridiction et seignourie de 
nous Evesque et de nostre dit eschevinage. — 13 novembre 
1401 » (1). 


Le Chapitre avant ainsi établi sa juridiction sur le jardin 


(1) Arch. départ., G, Chapitre d'Arras, Cité, carton IT, cote Lxvin. 


— 126 — 


de l'hôtel des Maillets, ne craignit pas de s'en prendre aux 
droits du propriétaire lui-même, nommé Gérard Wambourcq, 
bailii de Béthune, et lui enjoignit de supprimer la porte qui 
metlait son jardin en communication avec l’église St-Nicolas- 
en-l’Atre. Celui-ci résista ; mais ce à quoi on ne s'attend 
guère, c'est le sans-gène avec lequel fut exéculée nuitam- 
ment la décision du Chapitre, et dont il faut lire le récit 
dans la plainte que Gérard Wambourcq adressa au roi 
Charles VI, le 16 janvier 1406 (1). 

En voici les passages saillants : 


Complainte de Gérard Wambourceq, relative à sa « maison, 
court jardin, située en Cité lez Arras en Ja grant rue de Cité, 
icelle maison nommée les Maillés d'Or, auquel jardin de tel 
temps qu’il n'est mémoire du contraire est un huis ou huisserie 
par lequel les demeurans oudit ostel — ont droit et faculté de 
passer dudit jardin en une courcelle estans derrière icelluy 
jardin pour aler a l’eglise purochial de Saint Nicolay en Lattre 
de laquelle parroche est la dicte maisou, 

» Nicole Prevost, Gille de Neufville, maistre Robert Le 
Roy, Jehan Cariot et autres chanoines de la dicte eglise, 
Robert de L'eaufort chappelain en icelle et soy disant procureur 
et maistre des œuvres d'icelle eglise, acompagniez de plusieurs 
chappelains vicaires macons et autres leurs complices pour et 
ou nom des dicts doien et cappitre, armez et bastonnez de ars 
flèches et autres armures invasibles, et par la manière de 
assemblée dampnable o1 mois de novembre derrenièrement 
passé vindrent de nuit en la dicte courcelle et de fait et de 
force le dict huis ou huisserie qui estoit oudit jardin firent 
murer et estouper {2} et la maconnerent ou au moins contre- 


(1) L'acte porte en réalité la date du 16 janvier 1405, mais on sait 
qu'avant l'édit de 1564 l’année ne commençait qu'à Pâques : nous 
comptons donc selon la chronologie moderne. 


(2) Estouper, cmpôvher. 


— 127 — 


murerent en telle manière que le dict complaignant ne autres 
ne pouront passer par le dict huis .. » (1). 


Le procès dura jusqu’en 1410 et se termina par un arbi- 
trage. 

Entre temps, Gérard Wambourcq avait acquis la maison 
voisine de l’hôtel des Maillets. C’est ce qui résulte d’un troi- 
sième document que nous allons copier ; puis nous tirerons 
de l'ensemble de ces pièces une conclusion assez inattendue 
sur l'ancienneté de l’église St-Nicolas-en-l’Atre. 

Voici l’acte d'acquisition, daté du 17 mars 1407 (2) : 


« Jaques Sacquespée maistre regent en la faculté de méde- 
cine a Paris curé de l’église paroissial Notre-Dame en la Cité 
d'Arras lez l'église cathédrale lequel au nom de sa dicte cure 
fist et constitua ses procureurs Jehan et Andrieu de Sacquespée 
ses freres et Bauduin de Calonne ausquelz et a chacun d’eulx 
le dis constituans donna pour auctorité et mandement espé- 
ciaux de baillier ou accenser a cens et rente annuel et perpé- 
tuel à muistre Guerard Wambourcq bailli de Béthune a ses 
hoirs et aians cause une waste maison qui est et appartient a 
sa dicte cure, assise en la dicte Cité, joignant ä la dicte cure, 
et tient d'une part à la maison du dict maistre Guerard et 
d'autre au gardin d'icelle cure. — Etledit maistre Guerard avoit 
prins a rente annuelle et perpétuelle tout le pourprins d’une 
viese maison ou ediflice joignant a le maison dudit maistre 
Guerard nommée les Afaillès d'Or en Cité et au gardin du 
presbitaire de la dicte cure ainsi qu'il se comprend et estend 
en lonc er en lé avec les quatre corps et lo moilon » (3). 


(1) Arch. départ., G, Chapitre d'Arras, Cité, carton IT, cote nat, 

(2) Même remarque que pour l'acte du 16 janvier 1405 ; celui-ci 
est en réalité daté du 15 mars 1406, mais la fote de Pâques ne devait 
arriver que le 41 avril suivant (Voir l'Art de vérifier les dutes). 

(3) Arch. départ., Ibid., cote LxIx. 


— 128 — 


Nous arrivons à l'observation qu’on a sans doute faite 
pendant la lecture de ces pièces : elles nous parlent, en effet, 
non pas seulement de la paroisse St-Nicolas qui exista ori- 
ginairement dans une nef latérale de l’ancienne cathédrale, 
mais de l’église elle-même qui était contiguë à la maison du 
presbytère, laquelle joignait à son tour celle des Poulets-en- 
l'Atre ; or, ces actes remontent aux premières années du 
XV° siècle, alors que tout le monde affirme couramment 
que l’église St-Nicolas-en-l’Atre fut érigée et consacrée par 
l'évèque Pierre de Ranchicourt en 1495. Les textes que 
nous venons de reproduire reculent d’un siècle l'existence 
de ce monument et rectifient une erreur longtemps accré- 
ditée. Ferry de Locre avait bien dit, dans son Chronicon 
Belgicum, à l’année 1495 : « Æ'cclesia paræcialis S. N'icolai, 
cut ab atrio cognomen, ab Petro episcopo nostro consecra- 
tur. » Ceci était exact, puisqu'il ne parlait que d’une dédi- 
cace ou d’une consécration, ce qui s'appliquait à l'église 
reconstruite ou restaurée, mais ne nous indiquait pas l’épo- 
que de sa fondation, qui était bien plus ancienne, et devait 
remonter à la seconde moitié du XIV: siècle. 

Ceci dit, nous revenons à l'hôtel de ville de la Cité. Au- 
jourd'hui cet édifice est dépouillé de toute son ancienne 
ornementation ; heureusement les colonnes monolithes de 
son rez-de-chaussée, reliées par des arcs cintrés, ont été 
conservées, quoique novées dans une maçonnerie qui en 
défigure l'aspect. Mais la Bretèque a disparu, ainsi que le 
pignon el les colonnes qui s’élevaient entre les fenêtres de 
l'étawe. La cave, au moins, mérite une visite, en raison de 
son ancienneté. 

Dans une chambre de cet hôtel se trouve encore une pein- 
ture représentant le Crucifiement, laquelle est enchassée 
dans l’ancienne boiserie d’une cheminée et a dù y être placée 
au temps de nos Echevins. 

L’Echevinage de la Cité était composé d’un prévôt, d'un 
lieutenant, de sept échevins, d’un procureur fiscal et d’un 


— 129 — 


greffier, qui tous étaient à la nomination de l’Evèque. Les 
sept échevins se renouvelaient tous les ans, mais les autres 
officiers étaient nommés à vie (1). 

Le rez-de-chaussée de cet hôtel de ville servait quelque- 
fois de halle couverte, notamment à l'occasion de la fète de 
la Manne, ainsi que nous l’apprend le P. Ignace dans les 
termes suivants : 

« La fète de la Manne, qui se célèbre ordinairement le 
second dimanche après Pàäques, tomba cette année (1739) le 
22 avril. La Cité jouissoit pendant l'octave d'une foire établie 
depuis longtems. Elle se tint à l'ordinaire. Les boutiques 
furent étalées, selon l’ancienne coutume, dans les Cloitres 
intérieurs et extérieurs du chapitre, aux portails de l’église 
cathédrale, près l'hôtel de ville, et dedans, ainsi que dans 
les grandes rues de la Cité » (2). 

Lorsqu’en 1749, l'union de la Ville et de la Cité d'Arras 
fut décrétée, l'hôtel de ville de la rue Baudimont fut sup- 
primé et mis en vente, mais de nombreuses difficultés, dans 
le détail desquelles nous n'avons pas à entrer, surgirent de 
toutes parts, si bien que ce n’est que dix ans plus tard, le 
8 mai 1759, que l’adjudication publique eut lieu, moyennant 
la somme de 14,350 livres (3). 

Cet immeuble, devenu propriété particulière, a appartenu 
successivement aux familles Braine,Bayart, Buissart et Colle. 

Entreprenons maintenant l'énumération des principales 
maisons de la rue Baudimont, en donnant sur chacune 
d'elles les détails historiques que nous avons pu découvrir. 
Et d'abord il faut remarquer que pour les distinguer 
entr'elles, on ne connaissait pas autrefois l'usage moderne 
des numéros et qu’on y suppléait à l’aide d'enseignes ou de 
vocables sous lesquels ces maisons étaient désignées. C'est 
ce qui donnait tant d'importance aux enseignes et justifiait 


(1) Bultel, Notice sur le comté d'Artois, p. 465. 
(2) P. Ignace, Recueils, vitr, p. 29. 
(3) Voir le procès-verbal aux Archives départementales, 


— 130 — 


le contrôle de l'autorité sans la permission de laquelle elles 
ne pouvaient étre placées. Et quand un particulier s’avisait 
de s'affranchir de ces règles, mal lui en prenait, témoin les 
deux pièces suivantes, émanées de l’échevinage de la Cité, 
et qui sont aussi curieuses que rares: 


« L'an 1709, le 22 août, trois heures de relevée, nous 
Jean-Charle Démettre escuier, sieur de Bethonval et autres 
lieux, lieutenant de la Cité d'Arras, et Pierre-Philippe War- 
telle eschevin, avec Antoine-Francois Mannessie-, greffier, 
accompagnés de Francois Olive sergent, et d'Antoine Routier, 
valet de ville de ladite Cité; sur la représentation à nous 
faite par le procureur fiscal de ladite Cité, que Toussaint 
Guillebert, cabaretier, occupeur de la maison et cabaret cy- 
devant occupée par Jean Moncomble, rue de Baudimont 
en cette Cité, y avoit fait pendre une enseigne portant le 
tableau du Roy de France, sans en avoir obtenue la permis- 
sion de Messieurs du Magistrat, et qu’au lieu de l'avoir 
fait marquer de l'escusson des armes de Monseigneur l'E é- 
que d'Arras, il y avoit fait depeindre celles de l'abbaye de 
St-Vaast, ce qui donnoit atteinte aux droits de seigneurie 
temporelle dudit seigneur Evesque dans toute ladite rue de 
Baudimont. 

» Nous nous sommes à la requisition et assistance dudit 
procureur fiscal transporté dans ladite rue au devant de ladite 
maison ou étoit pendue ladite enseigne marquée d’un costé 
des armes du Roy et de l’autre de celles de l'abbaye de St- 
Vaast, laquelle nous avons fait dépendre et transporter à 
l'hostel de ville de ladite Cité par ledit Olive, assisté dudit 
Routier, pour estre de suite pourveu et statué contre l'occu- 
peur de ladite maison ou autres qu'il appartiendra tant pour 
l'amende encourue, réparation du trouble que pour la conser- 
vation des droits et seigneurie de mondit seigneur Evesque et 
ceux de ses officiers. 

» Ainsy fait les jour, an et présence que dessus. » — 


— 131 — 


« Aujourd'hui 31 de mars 1710 est comparu en chambre 
eschevinal de cette Cité après l'audience, Jean-Francnis Devo. 
celle, cabaretier demeurant en cette Cité, occupeur de la 
maison ou pendoit ordinairement pour enseigne le Roy de 
France, rue de Baudimont, au pouvoir des Maux, lequel a 
reconnu et reconnoit par les présentes que Monseigneur l'Evé- 
que d'Arras est seigneur de la Cité d'Arras, rue et flégards, 
et notamment de la rue dudit pouvoir des Maux, et que sans 
sa permission ou de ses officiers personne ne doit et ne peut 
faire pendre ny attacher aucune enseigne sur la rue au devant 
de son héritage, sur laquelle enseigne doivent estre en pre- 
mier les armes du Roy, celles dudit seigneur et non autres Et 
en conséquence ayant requis main levée de l’enseigne qui 
estoit pendue à ladite maison aux armes de l’abbaye de St- 
Vaast et qui a esté enlevée par les officiers dudit seigneur 
comme est repris au proces-verbal cy-devant transcrit, et 
qu'icelle luy soit rendue, sous promesse d® faire biffer les 
armes de ladite abbaye de St-Vaast, et y apposer celles dudit 
seigneur Evêque avant la faire pendre à sa maison, aux offres 
de payer au nom de Toussaint Guillebert cy-devant occupeur 
de ladite maison l’amende par luy encourue et frais des officiers 
à raison de la levée d’icelle, Messieurs luy ont accordé la main 
levée de ladite enseigne, laquelle luy sera rendue, luy per- 
mettant de la faire attacher ou pendre à sa maison, après qu’il 
en aura fait biffer les armes de ladite abbaye de St-Vaast, et y 
apposer celles de monûit seigneur Evêque et satisfait à l’amende 
encourus vers ledit seigneur et aux frais de ses ofliciers, et a 
signé ; fait en chambre les jour et an susdits » (1). 


La maison qui joignait immédiatement l'hôtel de l'échevi- 
nage s'appelait Les ZLeoucheaulx au XVII siècle, époque 
où elle fut reconstruite, comme le témoigne le millésime de 
1682 qu'elle porte encore aujourd’hui. 


(1) Archives municipales d'Arras: extraits des liasses relatives à 
la Cité. 


— 199 — 


Le Registre de la Renterie de l’abbaye de St-Vaast, rédigé 
à ce moment, va nous fournir, sans interruption, le nom de 
toutes les maisons suivantes jusqu’à l'entrée principale du 
Cloitre. 

C’est d’abord la Rozette qui correspond à la brasserie de 
M. d'Affroux sur la rue Baudimont, portant actuellement le 
n° 7. 

Le Cange d'Or, le Petit Sépulcre et le Petit St-Martin, 
construits au XVIII siècle (n° 9, 1L et 13) ne présentent 
pas d'intérèt particulier, pas plus que les n° 15 et 17 qui 
n'avaient pas de désignation spéciale. 

I] n'en est pas de mème des trois maisons qui suivent el 
qui avaient pour enseignes : le Mouton d'Argent, le Lion 
d'Or et le Soleil d'Or. 

Le Mouton d'Argent est le nom de la maison portant 
actuellement le n° 19, el qui est si intéressante par son 
architecture et fes inscriptions dont elle est ornée. Elle est 
déjà mentionnée dans un document de l’année 1383, époque 
à laquelle l'évèque Pierre de Masuyer avait constitué une 
rente supra domum Mutonis Argentei in predicto vico situa- 
tam (1). Elle fut reconstruite en 1591, ainsi que l'indique 
encore aujourd’hui son millésime ; d’après la notice qui lui 
a été consacrée dans le Zulletin de la Commission des mo- 
numents historiques (2), elle aurait été destinée à une fon- 
dation pieuse ; mais notre savant collègue, M. Guesnon, 
explique les sentences qu'on y a gravées parce qu’elle avait 
été détruite par un incendie. 

Au n° 21 se trouvait le Zion d'Or, maison vendue en 1489 
et désignée comme {séans en le grant rue de la Cité, tenant 
d’une part à le halle d'icelle Cité, et d'autre à le maison du 
Mouton d'Argent, de present appartenant à Robert de Couyn 


(1) Obiluarium ÉEccl Atreb., Mss de la Bibl. d'Arras, n° 290, 
fo 129, vo. 
(2) Bulletin, t. 111, p. 324. 


— 133 — 


eschoppiez. par derrière haboutans à l'éritage de Mess” 
Philippe Desprez notre cocanone, et par devant faisant front 
sur ladite grant rue de Cité » (1). 

La citation que nous venons de faire nous apprend un 
détail fort intéressant, puisqu'elle établit qu’en 1489 l'hôtel 
de ville de la Cité,le Jalle, comme elle l'appelle, était contigu 
à la maison du Lion d’Or; il se trouvait donc au n° 23, près 
de la grande porte du Cloitre. Mais lorsqu'il fut transféré 
en bas de la rue Baudimont, on donna à la maison qui le 
remplaça le nom du Soleil d'Or, sous lequel elle était connue 
au XVIIe siècle. 

En continuant de monter la rue Baudimont, nous rencon- 
trons à gauche trois maisons canoniales qui avaient leur 
entrée dans le Cloitre Notre-Dame. Puis venait un petit 
flégard mettant la maison décanale en communication di- 
recte avec cette rue, et ensuite l'hôtel du Croissant (au n° 25), 
tenant, dit un acte de 1422, « à une ruelle qui fait et doit 
issue par derrière aux maisons de Monsieur le Doyen de 
l’église Notre-Dame d'Arras, et de Messire Forteguerre de 
Placence, canone d'icelle église » (2). 

Les n°* 27 à 45 n'offrent aucune particularité. 


De mème que l'ancienne ville d'Arras possédait deux hos- 
pices des Cing-Plaies, l'un dans l'impasse qui en porte le 
nom, l’autre dans la rue du Bloc, la Cité avait aussi le sien, 
au n° 47 actuel de la rue Baudimont, le long de l’im- 
passe située en face de la rue Maitre-Adam. Cette petite fon- 
dation nous parait offrir assez d'intérêt pour faire plus que 
de la mentionner simplement : il est vrai qu’elle n’a guère 
vécu qu'un siècle, ce qui n’est pas long pour l'existence 
d’un être moral, mais comme nous en avons retrouvé l'acte 
de naissance et l’acte de décès, nous avons pensé qu’il serait 


(1) Arch. départ., série G, Chapitre d'Arras. 
(2) Arch, depart., Ibid, 


— 134 — 


curieux de les reproduire en raison des détails qu'ils contien- 
nent. | 

C'est un chanoine de la Cathédrale d'Arras, nommé [Isaac 
Le Grand, qui fonda, par son testament du 27 février 1669, 
l'hospice des Cinq-Plaies de la rue Baudimont dans les 
conditions que nous le laisserons décrire lui-même. Voici la 
teneur de cette pièce originale : 


« Je [saac Le Grand p're chanoine de l'église Cathédrale de 
Notre-Dame d'Arras, ay fait mon testament et ordonnance de 
dernière volonté, comme s'ensuit : Désirant que mon corps soit 
inhumé en la dite église Cathédrale de Notre Dame d’Arras 
devant mon epitaphe posée avecq ung petit marbre sur mon 
tombeau, suppliant anssy humblement Messieurs du Chapitre 
mes confrères que mon service solemnel soit celebré, mon 
corps présent, sy faire se peult, et pour accompagner et faire 
honneur à la croix, soient portés huict flambeaux, et que le 
jour de mondict service solemnel soient celebrées messes à 
tous p°res venans, à la rétribution de dix sols de chacune 
messe pour le salut de mon âme, et que pardessus ce soient 
celebrées encore trois cent messes à huict sols chacune le plu- 
tost que faire se pourra, donnant à Monsieur le Doien pour 
son service six florins, à chacun des chanoines quinze sols, 
aux chappelains et vicaires sept sols six deniers, et particuliè- 
rement je donne oultre cela auxdicts vicaires 11 somme de six 
florins, les priant de chanter avecq pose et dévotion mesdicts 
service et funérailles. Item je donne et délaisse à ma cousine 
Léonore Lansel, si elle est encore vivante à mondit trespas, 
mon deuxiesme lict, un chevet, deux couvertures, l’une blan- 
che et l'aultre verde, deux paires de linceulx avecq un lict de 
chambre, comprise la tenture de sairge bleuse, et trois men- 
caulds de bled, bien entendu pour en jouir sa vie durant, et 
après sa mort retourueront et seront vendus pour le proffict 
de la maison el de la fondation cy-après exprimées. Et quant 
au residu de mes biens de tout ce que je delaisseray au jour 


— 135 — 


de mon dict trespas, après mes legats furnis et mes debtes 
paiées, j entends qu'ils soient emploiés en rentes ou en terres 
labourables pour establir certaine fondation à l'honneur des 
cincq plaies de Notre-Seigneur, pour quatre filles tant seule- 
ment si mes biens sont suffisants, lesquelles touttes quatre 
demeureront ensamble dans la maison que j'ay achepté à ces 
fins en la rue de Baudimont en la dicte Cité ; et pour l'entre- 
tenement de nourriture desdictes quatre filles, je donne le 
nombre de dix mencaudées et demie de terres labourables sci- 
tuées au terroir du village de Mercatel qui sont loués et affer- 
més au rendage de noeuf mencaulds de bled annuellement, 
lequel rendage, ou ce qu’on en pourra recepvoir sera repartis 
entre elles quatre égallement par chacun an, touttefois enten- 
dant que ma cousine Léonore Lansel aura et jouira dès main- 
tenant des mencaulds, sa vie durante, pour ses gages et bons 
servicos qu’elle m'a faict et rendu. Par dessus ce j'ordonne 
qu'il soit donné à chacune des dictes filles la somme de douze 
à quinze sols, sy faire se poeult par chacunes sepmaines, à 
prendre sur les dictes rentes et revenues que je ‘aisseray à ma 
mort qui leur seront distribués par Messieurs et recepveurs de 
la pauvreté de la Cité d'Arras, et le surplus de tous mes biens, 
rentes et revenues que je laisseray à ma mort, je veux qu'ils 
soient empioiés et mis à rentes où en achapt de terres par mes 
exécuteurs et administrateurs Messieurs de la pauvreté de la 
dicte Cité pour l’entretien et augmentation d’icelle maison, où 
elles demeureront. Et quant aux places de la dicte maison 
fondée, j'ay installé et installe pour leurs vies durantes, la pre- 
mière ma cousine Léonore Lansel, et ensuitte Gabrielle Patin, 
Anne Béharel, Marguerite Chrestien, Anne Catherine servante 
à L’Arthus et aux filles Corroier, voulant toujours que mes 
parents soient préférés après la mort des susdicts aux susdictes 
places, soit qu'ils soient natifs de la ville ou Cité d'Arras, à 
tous autres, lorsqu'elles seront vacantes, et que les dictes filles 
qui seront doresnavant pourveüs des dictes places soient obli- 
gées pour une fois à leur être paiés la somme de vingt cincq 


=— 136 — 


florins, pour subvenir à l'entretien, à la réparation de ladicte 
maison, et seront obligé les dictes filles de prier pour moy 
leur fondateur disant par chacun jour toutes ensamble dans 
leur oratoire, paravont se coucher, sept Pater et Ave Maria 
avecq le spalme De profundis à genoux devant l'image de 
Notre-Dame de Sept Douleurs que je leur donne à cet effect, 
avecq mon pourtraict vestu en chanoine. Item j'entends abso- 
lument et résolument qu'elles seront obligées festes et diman- 
ches d'estre présentes à leur église paroissialle de St-Nicolas- 
en-Lattre à la grande messe et Save, de surplus seront obligées 
à leur despens de faire nettoier une fois l’an mon épitaphe en 
ladicte église de Notre-Dame d'Arras, et seront obligées d'aider 
l’une et l'autre en cas de maladie, entendant encore une fois 
qu'elles ne pourront jouir des dictes places, si elles ne demeu- 
rent ensamble actuellement, et ne pourront admettre avecq 
eux aucunes personnes, soit parens ou aultre. En oultre je 
veux que la plus ancienne dans la demeure de la dicte maison, 
aura choix de prendre toujours la place plus commode après 
la mort de qui que ce soit de colles qui occuperont une place 
de la dicte maison fondée. Pour lequel mon testament mettre à 
exécution je dénomme pour mes exécuteurs Monsieur le cha- 
noine Boucquel mon confrère avecq le sieur Guislain Cuveillier 
en les priant bien instamment de vouloir emprender aux des- 
pens de mesdicts biens mondict testament, retranchant touttes 
superfluités de bouche, suppliant aussy Messieurs du Chapitre 
mes confrères de ne poser ny mectre aucun sequestre en ma 
maison, selon et comme ils ont faict à l’endroit de feu Monsieur 
le chanoine Denis et plusieurs autres. Aïnsy faict et testé en 
ladicte Cité le vingt septiesme de febvrier mil six cent soixante 


neuf, tesmoing. ie 
» LE GRAND » 


Un siècle plus tard, tout avait changé de face. Les revenus 
qui devaient assurer l’entretien de la maison avaient disparu: 
les quatre pensionnaires qui l’occupaient, avaient même élé 
obligées de l’abandonner, en raison de son délabrement, et 


— 137 — 


le Procureur du Roi présentait à l’échevinage, à la date du 
» août 1777, la requête suivante : 


« Remontre le Procureur du Roy que la maison de fondation 
dite des Cinq-Playes, scize rue Baudimont en la Cité de cette 
ville, n° 27 (1), se trouve dans un état de vétusté qui doit faire 
craindre qu'elle ne s’écroule tont à coup et n’occasionne par 
sa chute les accidents les plus funestes. A ces causes le remon- 
trant requiert être ordonné que la maison sera démolie. » 


Avant de faire droit à cette demande, et selon les règles 
de la procédure, l’échevinage ordonna une expertise qui eut 
lieu le 15 novembre suivant, et qui constate le déplorable 
état de la construction. 


« Nous avons remarqué, disent les experts, que la facade 
donnant sur la rue se trouve hors d’état de subsister, quoi- 
qu’elle soit étayée, que la charpente est brisée, une grande 
partie découverte et hors d'état d’être rétablie, aussy bien 
qu'un pignon donnant du côté de la maison des filles du Bon- 
Pasteur qui menace une ruine prochaine. » 


Il n’v avait donc plus à hésiter : la démolition fut ordonnée. 
Mais comme il n'existait plus de ressources permettant de 
songer à une reconstruction, les choses en seraient long- 
temps restées là, si un édit du Roi n'était intervenu, en jan- 
vier 1780, pour autoriser les hôpitaux à vendre leurs immeu- 
bles lorsque leurs revenus étaient devenus insuffisants pour 
remplie les charges imposées. 

Les administrateurs de la Pauvreté s'adressérent en con- 
séquence à l’échevinage d'Arras pour solliciter la mise en 
adjudicalion de cet hospice. La vente en fut autorisée par 
acte du 1° juin 1781, en stipulant (ce sont les termes mêmes 
de la décision) que « le prix qui proviendra de ladite vente 


(1) Ce numéro est intéressant à signaler, car c'est le premier que 
nous trouvons dans la rue Baudimont à cette époque. 


— 138 — 


sera emplové en constitution de rente sur les Etats de cette 
province au profit de la fondation, et les intérêts ou arré- 
rages de ladite rente remis chaque année aux quatre filles 
de ladite fondation pour servir au payement de leur lover, 
ce qui rempliroit autant que possible l'intention du fonda- 
teur » (1). 

Suivant une estimalion faite par Louis-Joseph Posteau, 
architecte de la ville, et Pierre-Philippe Debuire, maitre 
macon, l’adjudication eut lieu, après trois publications, le 
24 juillet 1781, au profit dudit Debuire, moyennant la somme 
de 550 livres, mais à charge de « bâtir ledit terrein, en 
dedans le premier novembre prochain, suivant l'alignement 
qui lui sera donné. » 

C'est dans ces conditions que fut érigée la maison n° 47 de 
la rue Baudimont. 


Le registre de la Renterie déjà cité, mentionne, à la 
suite du flégard des Cinq-Plaies, rue Baudimont, une série 
de maisons qui ne présentaient, à cette époque, aucun inté- 
rêt particulier. Elles appartenaient : la première, contre le 
flégard, aux demoiselles Chivot, la seconde au sieur Ansart, 
la troisième au sieur de Berthonval, et la quatrième au 
sieur de Nortbécourt. Puis venait une maison attachée à 
une chapellenie de la Cathédrale qui conserva fort long- 
temps cette affectation et limitait la propriété du séminaire, 
dans laquelle elle finit par être englobée au XVIIIe siècle. 

Nous avons trouvé, aux Archives départementales, dans 
le dossier du séminaire, un document sans prétentions, bien 
peu important par son volume, mais qui me semble offrir 
un très grand intérêt pour l'histoire qui nous occupe. C’est 
un simple reçu, daté du 6 août 179, par lequel le Chapitre 
reconnait avoir touché, des deniers provenant du séminaire, 
une rente due (et ici je cite textuellement) « pour plusieurs 


(1) Archives de l'hôpital St-Jean d'Arras. 


— 139 — 


maisons, dont une au lieu des Brigittines, une ci-devant 
annexée à la chapelle de M. Cogez, une du Moulin d'Or, 
une nommée St-/lonoré, et une venant de MM. du Cha- 
pitre » (1). 

Quoique ce reçu n'ait pas mentionné les susdites maisons 
dans leur ordre, il est toujours certain qu'il indique en pre- 
mier lieu celles qui étaient contiguës à l’ancien séminaire, à 
droite et à gauche de cet élablissement : d'abord la partie 
achetée aux Brigittines d'un côté, et de l’autre la chapellenie 
de la cathédrale. Les trois autres habitations se trouvaient 
entre deux. C'est ainsi que la maison du Woulin d’Or y 
occupait l'emplacement qui devint plus tard l'hôtel d’Iver- 
gnv, et grâce à cetle indication nous pouvons maintenant 
dire à quel endroit de la rue Baudimont se trouvait l’habita- 
tion de notre illustre concitoven, Jean de la Vacquerie, dont 
nous avons jadis publié une biographie couronnée par l’Aca- 
démie. Nous avions alors établi que le conseiller-pensionnaire 
d'Arras, le futur premier président au Parlement de Paris, 
avait du naïitre en Cité, dans la maison du Moulin d'Or (2), 
mais nous n'avions pu jusqu'ici préciser davantage ce point 
historique que nous sommes heureux de fixer aujourd'hui. 

Nous allons voir maintenant comment les quatre maisons 
qui faisaient suite à l'hospice des Cinq-Plaies sont devenues 
un grand établissement public qui mérite de figurer dans 
l'histoire de notre ville ; nous voulons parler de la commu- 
nauté du Bon-Pasteur, qu'on appelait plus généralement la 
maison de la Procidence. Pour en bien établir les commen- 
cements, nous avons voulu, suivant notre méthode, nous 
reporter aux pièces originales ; mais nous allons commencer 
par une citation relativement plus moderne, celle du P. 
Ignace, qui résume exactement les faits. 


(1) Arch départ. — Séminaire, dépenses, art, 15: déblais, terres 
et gravas, 
(2) Voir notre Biographie de Jean de lu Vucquere, p. 11. 


440 —= 


« L'an 1697, dit-il, des personnes pieuses firent l’acquisi- 
tion de la maison d’une fille dévote nommée Chivot d'Orville 
née Demoiselle, scituée rue de Baudimont en Cité pour y 
établir une communauté de filles de la Providence. De la 
Croix prevot de la Cathédrale partit d'Arras pour Paris 
l’année suivante avec l'agrément de l’évêque Gui de Séve 
pour demander une fille de la maison du Bon-Pasteur à 
Paris qui pût venir commencer cet établissement. Il obtint 
la sœur Caterine Morel: elle étoit née Parisienne. Elle 
arriva seule à Arras au mois de mars 1698, prit possession 
de sa communauté le 2 avril suivant. Peu d’añnées après, 
elle acquit la maison voisine de celle où elle demeuroit, qui 
appartenoit à Ansart, puis en 1706 elle achetta celle de 
Charles Demettre, sieur de Béthonval. Ces trois maisons 
n’en font à présent qu’une. La chapelle qui est en l'honneur 
de l’Annonciation de la Ste-Vierge, est scituée dans la pre- 
mière de ces maisons » (1). 

Ce récit se trouve confirmé par le texte mème des lettres- 
patentes qui autorisèrent la fondation du Bon-Pasteur, et 
dont nous extrayons ce qui suit : 


«« Louis, par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre, 

» Cet établissement auroit été formé dès l'année 1698 par 
l’acquisition d'une petite maison du prix de nuc |. sous le nom 
de Dile Chivot d’Orville scize rue de Baudimont dans la Cité 
de notre ditte ville d'Arras. Mais cette maison ne pouvant 
suffire à loger le grand nombre de filles qu’on était obligé d’y 
recevoir, on en à acquis une autre attenant du prix de x9 I. 
sous le nom du sieur Ansart, laquelle par les réparations et 
les changements qu’on y a faits pour l’accommoder à l'usage 
d'une communauté, se trouve présentement en état de loger 
soixante filles. Donné à Versailles au mois de décembre l’an 
1705 » (2). 


(1) P. Ignace, Mémoir:s, t. 11, p. 3. 
(2) Arch. départ., fonds de la Providence. 


— 141 — 


Il résulte du rapprochement de ces deux textes qu’en 
l’année 1697, l’évèque Gui de Sëve de Rochechouart, dont 
l'épiscopat a été si fertile en fondations pieuses, autorisa 
l'ouverture à Arras d’une maison du Bon-Pasteur, et que le 
berceau de cette œuvre fut l'habitation de Mlle Marie-Barbe 
Chivot, dame d’Orville; cette charitable personne ne se 
contenta pas de la céder dans de bonnes conditions, mais 
elle fit plus tard, le 6 juillet 1708, un testament olographe 
par lequel elle fonda, moyennant un don de 5,000 livres, une 
messe journalière à perpétuité dans la chapelle de cet éta- 
blissement. Elle vécut encore jusqu’en 1713. 

Le rapide accroissement de l'institution motiva l’acquisi- 
tion successive, d’abord de la maison Ansart, vers 1700, 
puis de celle du sieur de Berthonval, en 1706. Enfin, par 
acte du 14 mars 1741, les demoiselles Marie-Joséphe et 
Marie-Thérèse Lallart, étant devenues propriétaires de la 
maison suivante, en firent donation entre vifs à la Provi- 
dence qui occupait ainsi tout le terrain compris entre 
l'hospice des Cinq-Plaies et la chapellenie voisine du sémi- 
naire. 

Cette communauté pensait jouir longuement d’une silua- 
tion péniblement acquise et suffisamment agrandie ; mais 
les projets gigantesques formés par Mgr de Conzié pour 
donner à son séminaire les proportions d’un palais, vinrent 
bientôt changer la face des choses. Dans ce but l'Evèque 
d'Arras demanda et obtint la cession du Bon-Pasteur qui 
occupait alors un espace de 368 toises carrées. L'acte de 
vente, daté du 20 décembre 1774, désigne l'immeuble dans 
les termes suivants : € Le terrein et la superficie plate et 
nue de l’ancienne maison de la Providence située en la Cité 
d'Arras, rue de Baudimont, v faisant face, tenant audit 
séminaire, à la maison bénéficiale du sieur Cogez, chapelain 
de la Cathédrale, à celle décanale et autres, tenue en roture 
échevinale de l’évèché d'Arras, pour sept mille trois cent 
soixante livres, avec faculté pour les vendeurs de démolir 


— 142 — 


et emporter à leurs frais les bâtiments, et sous réserve pro- 
visoire des caves et souterrains » ({). 

Ces dernières clauses s'expliquent parce que, pour faci- 
liter les changements qu'il projetait, Mgr de Conzié s'était 
assuré, par des actes antérieurs, la propriété des refuges 
d’Arrouaise et de Cercamps, situés en face du Bon-Pasteur 
qui s'installa définitivement à l’angle de la rue Maitre- 
Adam, où s'élèvent aujourd’hui les constructions du Petit- 
Séminaire d'Arras. C'est là que cette communauté resta 
jusqu’à la Révolution, non sans traverser bien des épreuves 
et des difficultés de tous genres. On ne saurait s'en faire 
une plus juste idée qu’en lisant une lettre adressée à l'Evè- 
que par la Supérieure et que nous avons heureusement 
retrouvée dans les archives départementales. Nous crovons 
devoir la reproduire en entier : 


« Répondu le 16 juin 1783. 
» MONSEIGNEUR, 


» J'apprend par la présidente ma belle-sœur que votre santé 
vous obligera de repartir incessamment, ce qui me fait craindre 
de ne plus vous trouver à Arras à mon retour. Je prend done 
la liberté de vous écrire : la marque de confiance dont vous 
m'avez honorée en me chargeant de la maison de la Providence 
me fait prendre celle de vous exposer les embarras où je me 
trouve, Vous vous rappellerez que par vos ordres, j'ai contracté 
des engagement avec les ouvriez qui ont bati la ditte maison 
sur le fond de la Providence de Dieu, à laquelle vous avez eu 
la bonté de coopérer; elle a couté environ cinquante mil frans, 
il en reste environ deux à paier, j'y aurois satisfait depuis 
quelques années sur les petites aumonnes que je recois, sans 
les charges que le changement de terrain m'oblige de paier, 
et que je vais vous exposer en peu de mots: 


(1) Arch. départ , fonds de la Providence. 


— 143 — 


» lo Je paie 1001. à MM. de Cercamps pour l’arrentement de 
leur terrain ; 2° le boulanger à qui on louoit de très belles 
caves et qui par ce moien cuisoit le pain moiennant 40 1. par 
ans, il faut lui paier à présent année l'une portant l’autre 2301. 
ou 40 livres ; 3° il se trouvoit une petite maison presque 
enfermée dans la leur, que vous avez jugé nécessaire d’ajeter, 
pour paiement de laquelle je paie 178 1. par ans ; 4° les cours 
de l’argent pris à rente qui porte cent six livres que vous eutes 
la bonté de paier deux ou trois ans. Ces différents objets porte 
passé 600 I. qu’il faut trouver chaque année, sans ceste charge, 
les ouvriers seroit paié depuis quatre ans. 

» Je sons à merveille que vous ne pouvez empêcher ce qui 
est fait ; cependant, Monseigneur, j’ose implorer vos bontés, 
et j'ai la confiance que vous viendrez à mon secour; si vous 
ne le pouvez en ce moment, ne puis-je pas l'espérer plus tard. 
Si je pouvois donner cette confiance aux ouvriers, ils prendroit 
patien et veroit notre bonne volonté. J'ai véritablement de la 
peine à vous faire cette demande, mais je n’en resens pas 
moins de les faire attendre si longtems. 

» Je ne vous cacheray pas que chaque année il faut que je 
vienne au secour de cette maison, surtout depuis que les den- 
telles sont à si bas prix, et ou je ne puis être paié de la modi- 
que pension de la plus part de ces filles : je ne le regrète pas, 
et je croie entrer dans vos vues en le faisant, connoissant votre 
zèle pour le salut des âmes. J'ai cru, Monseigneur, que vous 
me permetteriez ce petit détail que je vous dois à plus d’un 
titre, et dans lequel je me serois plus étendue, si j’avois eu 
l'honneur de vous voir, je vous aurois rendue compte de ma 
conduitte dans cette maison, don j'espère vous êtes content ; 
Je vous aurois montré que si je ne paie guère de vielles dettes, 
du moins je n'en contracte point de nouvelles. 

» Je finie dans la crainte qu’une lettre qui n'est déjà que 
trop longue ne vous fatigue, et vous prenne des moments qui 
sont si précieux à tant de malheureux, vous priant d'être per- 


— 144 — 


suadé de la confiance la plus respectueuse avec laquelle j'ai 
l'honneur d'être, 
» Monseigneur, 
» Votre très humble et très obéissaifte servante, 
» BRIiois DESARLEUX. 


» À Bretencourt, ce 12 juin 1783 » (1). 


Ce document nous permet de pénétrer dans l’intérieur de 
ce monastère et de juger dans quelle gène se trouvait cette 
importante maison, qui n'avait d'autre ressource que la 
vente des dentelles fabriquées par les pensionnaires. Aussi 
n’y connaissait-on point le luxe et tout s’y passait avec la 
plus stricte économie. Jugez-en par la note des funérailles 
des religieuses dont j'ai retrouvé un spécimen ; vous verrez 
que nous sommes loin des tarifs de nos pompes funébres 
modernes : 


Pour six convois de prêtre, y compris les deux double convois 


de MM. les vicaires . , . . . . . . . . 6!» 
Pour le trépas . . . . . . . . . . . . . 1 5 
Pour la fosse . . . . . . . . . . . . . » 15 
Pour la civière. . . . . . . . . . . . . » 15 
Pour les deux porteurs . . . . . . . . . . 2 » 
Pour la bannière et proclamation. . . . . . . 3 n» 
Pour un manteau, chapeau et crêpe . . . . . . 1 15 
Pour le maitre d’autel servant. . . . . . . . 3 on 


Total. . . 18!.10 


Cette situation médiocre ne préserva point le Bon-Pasteur 
des atteintes de la Révolution. Une personne, restée 
inconnue, se fit alors le défenseur des droits de cette com- 
munaulté et rédigea des observations qui nous ont été con- 
servées et qu'on ne lira pas sans intérêt. 


(1) Arch. départ., fonds de la Providence, 


— 145 -—- 


« Cette maison est un de ces hospices tellement essentiels 
que s’il n’en existoit pas en cette ville, il seroit indispensable 
de l'établir. 

» Sa destination est tout à la fois d'instruction, de correction 
et de préservation. 

» Les enfants des pauvres y trouvent les principes de leur 
éducation: on leur y apprend la dentelle, la couture et les 
autres ouvrages nécessaires aux femmes. Plusieurs bourses 
sont fondées à cet effet: elles sont à la collation ou de la 
famille de ceux qui les ont établies, ou des administrateurs 
des hôpitaux et des biens des pauvres. 

» D'autres bourses sont fondées pour y placer de jeunes filles 
ou femmes qui donnent dans la débauche, le libertinage ou 
l'ivrognerie, et les retirer de ces vices par la privation. Elles 
sont également à la collation des familles des fondateurs ou 
des administrations. 

» Enfin cette maison sert également de retraite aux per- 
sonnes en démence qui par la pauvreté de leurs parens restent 
à la charge des communes et qu'on ne pourroit laisser diva- 
guer sans danger. 

» Cette maison offre enfin un azile sur aux enfans de famille 
du sexe que l’assemblée de leurs parens a condamnés à la 
réclusion fixée par les loix et décrets du Corps législatif. 

> On a donc eu raison de dire que si elle n’existoit pas en 
cette ville, il faudroit l’y établir. 

(Suit la liste des fondations, à commencer par celle de la 
demoiselle Chivot en 1713). 

» D'après ces considérations, on doit rester convaincu que 
les corps administratifs protégeront cet établissement, loin de 
chercher à l’anéantir » (1). 


Hélas, non seulement ils ne l'ont pas protégé, non seu- 
lement ils s’en sont emparés et en ont dispersé les habitants, 


(1) Arch. départ., fonds de la Providence. 


mais ils en ont fait la prison de la Providence, d'où tant de 
victimes ne sont sorties que pour monter à l'échafaud. 


Tout l’espace compris entre le flégard des Cinq-Plaies et 
une impasse, située au n° 65 de cette rue, était occupé avant 
la Révolution par le séminaire et le couvent des Brigittines. 

Nous avons suivi avec soin les nombreuses transforma- 
lions qui devaient aboutir à ce résultat final et nous allons 
les suivre méthodiquement. 

C'est le concile de Trente, achevé en 1563, qui décida la 
création des séminaires pour l'éducation des jeunes lévites : 
l'évêque d'Arras, Francois Richardot, en revint avec la 
résolution de mettre immédiatement à exécution un décret 
dont il comprenait toute l'importance. Après avoir fondé 
d'abord le collège d'Anchin et l’Université de Douai, ville 
comprise alors dans son diocèse, il publia, en 1571, une 
Ordonnance par laquelle il résolut « en outre de dresser en 
la Cité d'Arras, là où est l’escholle dudit Chapitre un sémi- 
naire d'aucuns jeunes enfants pour apprendre la langue 
latine et grecque, si faire se peult, pour pouvoir commodé- 
ment et littéralement entendre ce qui se dit à l'église et les 
commandements et rudiments de la dialectique et rhéto- 
rique pour acquérir toujours quelque dextérité et promp- 
litude, pour être capable des leçons du grand séminaire 
dudit Douai, quand ils y seront envoyés (1) ». 

Si l’école du Chapitre, située auprès du puits du Cloitre, 
devait ètre le berceau du séminaire, elle ne devait pas con- 
server longtemps cette institution, trop importante pour lui 
être réunie. Le séminaire fut transféré rue de la Paix, par 
l’'évèque Mathieu Moulart, dans une maison fondée pour les 
pauvres prètres : c'est là que nous le trouvons, en 1581, au 
moment où une donation importante vint lui permettre de 


(1) Les Séminaires, ete , par le comte de Hauteclocque. Mém, de 
l'Acad. d'Arras, 2° s.,t. xvui, p. 221. 


— 147 — 


s'agrandir, ainsi qu’il résulte de l'acte suivant que nous 
avons été heureux de découvrir et dont nous extrayons ce 
qui suit : 


« Par devant Jehan Julien et Jehan Venant nottaires en la 
Ville et Citté d'Arras, comparut en sa personne Monsieur 
Me Robert Obry pre chanoine de l’église cathédralle Notre- 
Dame d’Arras et recongneut que pour le bien prouffict et aug- 
mentation du séminaire de la Citté d'Arras et adfin que les 
estudians illec puissent à l’advenir estre plus commodieuse- 
ment logiéz, — il avoit et par ces présentes donne et donné à la 
dicte église cathédrale pour applicquer audict séminaire cer- 
taine maison court gardin et héritaige seant en la dicte Citté 
par luy ce jourd'huy acquise de Monsieur maistre Charles 
Sacqueleu aussy chanoine d’icelle église,vulgairement appellée 
la Maison de Gournay, tenant d’une part à la maison des 
pauvres plres, par derrière au chimentière de Sainct-Nicaise, 
d'aultre à la maison maistre Laurens Bonnel et au flegard, 
tenue en eschevinage de la dicte Citté, pour d'’icelle maison 
gardin et heritaige jouir et posséder par ledict séminaire après 
le trespas dudict sieur Obry — à la charge expresse que le prin- 
_cipal du collège dudict séminaire sera tenu dire ou fera dire 
chanter et celebrer par chacun an et a tousjours deux obytz 
solempnelz — qui se feront en le chapelle dudict séminaire ou 
en l'église de Sainct-Nicaise. 

» Faict et passé audict Arras, le 21° jour d’aoust 1581 » (1). 


La Maison des Pauvres prètres prit encore de nouveaux 
développements et finit par comprendre les quatre immeu- 
bles portant actuellement les n° 23, 25, 27 et 29 de la rue 
de la Paix, tout à côté du couvent de ce nom. 

Cependant les Evèques d'Arras songeaient encore pour 
leur séminaire à uneinstallation plus grandiose; déjà Etienne 
Moreau avait obtenu, en 1669, des lettres-patentes l’auto- 


(1) Arch. départ., original en parchemin, fonds du séminaire. 


— 118 — 


risant à l’établir dans la rue Baudimont, mais la mort l'em- 
pêcha de réaliser ce projet, qui fut heureusement repris par 
son successeur Gui de Sève de Rochechouart. Celui-ci entra 
en pourparlers avec la famille de Venant qui occupait un 
vaste terrain conltigu à l'évêché avec façade sur la rue, et 
commença la série de ses acquisitions par l'achat de l'hôtel 
d'Ivergny, le 27 juillet 1676. 
Cet acte est ainsi concu : 


« Vente du 27 juillet 1676. 


» Comparut en sa personne noble S' Jerosme de Venant 
escuier seigneur d’[vergny demeurant audit Ivregny et reco- 
gnut tant en son propre et privé nom que soy faisant et portant 
fort de damoiselle Barbe Isabelle de Cuinghien, vesve et de- 
meurée es biens de Philippe de Venant vivant escuier seigneur 
dudit Ivregny sa mère, et de damoiselle Magdelaine et Marie 
Marthe Bernard de Venant ses deux sœurs, par toutes lesquelies 
ledit sieur comparant at promis et s’est obligé de faire ratifier 
et approuver le présent contract par dedans quinze jours 
moyennant la somme de 9,000 livres que ledit sieur d’'Ivergny 
confesse avoir receu comptant d'illustrissime et reverendissime 
seigneur Guy de Sève de Rochechouart, conseiller du Roy en 
ses conseils, abbé de St-Michel en Tierache, évesque dudit 
Arras, en qualité d'administrateur des biens et revenus appar- 
tenans à la fondation des pauvres prestres du diocèse, a vendu, 
cédé, résigné et transporté au profit de ladite fondation des 
pauvres prestres toute la maison court cave jardin et héritage, 
et ainsi que le tout se comprend, séante en la Cité dudit Arras, 
tenant d'un costé à la maison du seigneur comte d'Oostraten, 
d'autre à (ici il y a un blanc), par derrière au brulle de l’éves- 
ché dudit Arras, et par devant au flégard sur la rue de Bau- 
dimont, provenant audit sieur comparant et aux demoiselles 
ses sœurs de la succession dudit feu Philippe de Venant leur 
père qui au précédent en avoit acquis la moitié de Vincent de 
Venant escuier seigneur de Grincourt son frère aisné, par 


— 149 — 


contract passé pardevant nottaires audit Arras le 30 décembre 
1627, recognu et ratifié par damoiselle Marie Tieulaine, femme 
dudit seigneur de Grincourt par autre contrat passé pardevant 
nottaires en ladite ville le 18 avril 1628. Et lesquels sieurs 
Vincent et Philippe de Venant l'avoient hérité de Jean de 
Venant escuier seigneur dudit Grincourt et demoiselle... .. .. 
des Roza leurs père et mère. Tesmoigné par Pierre Chasse, 
receveur des trois estats de la:lite Cité d'Arras y demeurant, 
et Nicolas Ciudron, eschaviu à son tour de ladite ville d'Arras 


y demeurant. Ainsi et passé au palais épiscopal dudit évesché 
d'Arras le 27 juillet 1676. » 


Nous pouvons heureusement combler les lacunes de cet 
acte, et préciser absolument l'emplacement de l’ancien 
hôtel d'Ivergny. | 

D'abord nous voyons qu'il était limité par le « brulle de 
l'évesché d'Arras ». Le brulle ou breuille est un vieux mot 
qui signifie Le bois (1) et qui rappelle précisément l'immense 
parc qui s’étendait derrière l'évêché ; une ferme y existait 
très anciennement et portait, à cause de cela, le nom de 
Bruille-l’'Evesque.« C’est, dit le P. Ignace, le nom qu'on‘don- 
nait autrefois à une ferme qui ne subsiste plus ; c’est celle de 
Breuille qui était située près le rempart de la Cité d'Arras 
entre la porte de Baudimont et le jardin de l'Evèché. C'était 
proprement la cense de l’Evèque, où l’on renfermait la dime, 
et le domaine qui lui appartient aux environs de la ville. » 

Puis le bon Père ajoute, avec une naïveté qui ne me sem- 
ble pas faire grand honneur à ses connaissances étymolo- 
giques : ( quoique son vrai nom soit celui de la ferme de 
Breüille, le peuple l'appela, par corruption, brulle, parce 
qu'il y avait un endroit où l’on brülait anciennement les 


personnes condamnées par l'évèque comme hérétiques ou 
sorciers (2). » 


(1) Dictionnaire de Frédéric Godefroy. 
(2) Mémoires, t 1, 


10 


— 150 — 


Quoiqu'il en soit, lorsque la ferme fut supprimée, elle 
passa par différentes mains, et fut vendue en 1669, à Vin- 
cent de Venant, frère de Philippe, sous le nom de seigneu- 
rie du Brulle (1) ; cette aliénation n’empècha pas le bois de 
l’'Evèché de continuer à s'appeler aussi le Brulle. 

Mgr Gui de Sève ne se contenta pas de l'hôtel d'Ivergny 
pour établir son séminaire ; il y ajouta les deux immeubles 
qui le limitaient au Midi, et dont l'acte de vente de 1676 
ignorait les propriétaires. Le premier, moins important, 
parce qu'il ne s'étendait pas jusqu’à lEvèché, avait appar- 
lenu à Pierre Le Clercq el à Michel Dupréel ; c'est sur son 
emplacement que fut bâtie alors la chapelle du nouveau 
séminaire. La configuration du second, qui venait de la 
famille Herlin, nous est exactement indiquée par un contrat 
du 17 avril 1682,qui nous révèle, en même temps, l’an- 
cienne destination de cette maison ; c'était la Brasserie de 
St-Nicolas, ainsi appelée du nom de la paroisse sur laquelle 
elle était située. Cet acte dit en etfet que les comparants ven- 
dent au Chapitre « la Brasserie de St-Nicolas, tenante d’un 
bout au préau de la maison épiscopale, d’une liste au sémi- 
naire et à la maison de Pierre Le Clercq, d'autre liste aux 
jardins des maisons canoniales du Chapitre et à la maison 
de la Chapelle de Mre Guillaume Meurdesoif (2). » Le 28 
juin 1684, le Chapitre rétrocéda cet immeuble au Séminaire 
qui s'établit alors définitivement dans la rue de Baudimont. 

Remarquons que les actes ci-dessus visés nous disent que 
la Brasserie de St-Nicolas touchait à son extrémité, non 
plus au brulle de l’Evèché, comme l'hôtel d'Ivergny, mais 
au préau : ce détail a son importance, car il nous permet 
de retrouver aujourd'hui la ligne séparative de ces deux 
héritages, attendu que la muraille du parc actuel de la Pré- 
fecture continue de former un décrochement très-marqué 


(1) Le Pez, pieces originales, Mss n° 333, p. 178. 
(2) Arch déjart., gros d'Arras, 


— 151 — 


au bout de l’ancien préau de l'Evèché ; le terrain de l’hôtel 
d’'Ivergny était ainsi plus long que celui de la Brasserie de 
St-Nicolas. 

Pour nous résumer, le Séminaire fondé par Mgr Gui de 
Sève, comprenait donc l'hôtel d'Ivergny, la maison de 
Michel Dupréel et la Brasserie de St-Nicolas. provenant des 
héritiers Herlin (1). Cette Brasserie occupait la place de la 
maison actuelle de M. Henry Demay, au n° 51 de la rue 
Baudimont {n° 111 du plan cadastral}, mais son terrain, par- 
derrière, plus profond que celui de cette maison, longeait les 
jardins des maisons canoniales du Cloitre et allait jusqu'au 
parc de la Préfecture pour s'aligner à gauche du décroche- 
ment dont nous parlions tout à l’heure. 

Puis venait la maison Dupréel, qui occupait en façade sur 
la rue,une petite partie du jardin dudit n° 51, et devait avoir 
à peine la moitié de la profondeur de l'immeuble précédent. 

Enfin l'hôtel d'Ivergny comprenait tout le reste de l’an- 
cien jardin de M. Demay ; je dis ancien, attendu que, dans 
ces dernières années, une bande de terrain, d’une largeur 
de neuf mètres, a élé détachée de ce jardin (n° 110 du plan 
cadastral), pour élargir l’hôtel de Mme Davaine, devenu 
récemment le couvent des Carmélites. [l faut donc, pour se 
figurer la largeur de façade de l'hôtel d’Ivergny y englober 
les dépendances construites à la gauche de la maison por- 
tant le n° 53, et la partie septentrionale du jardin de M. De- 
may. C’est dire qu'aujourd'hui il n’en reste pas une seule 
pierre. 

On ne devait pas, d’ailleurs, pouvoir juger de son impor- 
lance par sa façade sur la rue de Baudimont, puisque, 
d’après l'acte de 1676, elle y donnait sur un flégard ; le ter- 


(1) Arch. départ, maisons, jardins et caves de la ville et Cité 
d'Arras, série H. f. 75 à 108. 

Dans le plan de Beffara, l'hôtel d'Ivergny correspond au n° 3211, 
la maison Dupréel au n° 3215, et la Brasserie St-Nicolas au nv 3214. 


CS — 152 — 


rain au contraire prenait dans le fond de larges proportions, 
le long du brulle de l'évêché. 

Cent ans après, Mgr de Conzié voulut, à son tour, 
agrandir encore l'emplacement de son séminaire et en faire 
un véritable monument. I] commença par y annexer, en 
1773, la maison du chapelain, contiguë à l'ancienne bras- 
serie de Saint-Nicolas, puis tout le terrain compris entre la 
susdite maison et le flégard de l’hospice des Cinq-Plaies, 
c'est-à-dire le couvent du Bon-Pasteur ou Providence qu'il 
transféra de l’autre côté de la rue, dans les refuges d’Ar- 
rouaise et de Cercamp, comme nous l’expliquerons plus 
tard. L'ensemble de ce premier agrandissement correspond 
tout à fait à l'institution actuelle des Saints-Anges du Petit- 
Séminaire d'Arras, n° 49 de la rue Baudimont, où étaient 
les maisons de la Pame d’'Argènt et de l'Eperoier d'Argent. 
Mais les vues de l’'Evèque d'Arras se portérent aussi au- 
delà de l’ancien hôtel d’Ivergny ; on a vu qu'il était con- 
tigu à un autre immeuble bien connu dans la topographie 
de la Cité, je veux parler de l'hôtel d’Hooghstraeten. 
L'orthographe assez compliquée de ce nom flamand a subi, 
dans nos anciens litres, les variations les plus bizarres, 
ainsi qu'on pourra le remarquer dans les citations que rous 
ferons. 

Hooghstraeten, mot composé de Æo0g et Straet, a abso- 
lument la même étymologie que le High Street (rue haute) 
qu'on rencontre si souvent dans les villes d'Angleterre. Si 
ce nom convenait donc merveilleusement à la rue Baudi- 
mont, nous n'avons pourtant jamais vu jusqu'ici qu'il lui 
ait été donné. | 

Hooghstraeten était une baronnie du Brabant érigée en 
comté par Charles-Quint : ce titre a été porté par l’illustre 
famille de Lalaing qui a eu d'importantes relations avec 
Arras. Le comte Charles de Lalaing, chevalier de la Toison 
d'or, fut, en 1530, gouverneur général des Pays-Bas ; et un 
siècle plus tard, un autre Charles également chevalier de 


— 153 — 


la Toison d'or, devint gouverneur et capitaine général de 
l'Artois, en 1624. Une héritière de cette maison, Christine 
de Lalaing, épousa Maximilien, comte de Bailleul, et c’est 
ainsi que nous voyons cette dernière famille en possession 
de l'hôtel d'Hooghstraeten au XVI: siècle. 11 devint ensuite 
la propriété du couvent des Brigittines, ce qui nous explique 
la présence de sculptures, en ronde bosse, fort dégradées 
aujourd'hui, mais encore intéressantes, qui se trouvent 
enchässées dans la muraille de cette ancienne communauté 
religieuse. Ces sculptures, au nombre de six, n’ont en effet 
aucun rapport avec le jardin du couvent où nous les retrou- 
vons ; malgré les mutilations dont elles ont été l’objet, on 
peut encore y reconnaitre : d’abord un empereur portant le 
collier de la Toison d’or, tenant l’épée dans la main droite, 
et appuyant la gauche sur un globe: cette figure fait songer 
à Charles Quint ; puis vient un autre personnage, déeoré 
aussi de la Toison d’or, avec une coiffure ornée d’un turban 
qui retombe sur l'épaule ; un lambeau d'inscription permet 
encore de lire ces mots: LE Hanoy, riLz... On sait que 
Charles de Bourgogne portait ce titre ; une troisième figure 
ne nous donne pour tout renseignement que ces mots: 
Le Me JE... Guy. Enfin deux sculptures représentent des 
bustes de princesses, et la dernière, une tète d'homme 
coiftfée d’une peau de bête. Nous inclinons à croire que ces 
motifs d'architecture, après avoir orné l'hôtel d'Hcoghs- 
traeten, en ont été enlevés lors de sa démolition, et placés 
alors dans la muraille où ils sont encore maintenant. 

Les lettres-patentes du Gouverneur Charles de Lalaing 
le nomment comte d’Æostraten. Le plan d'Arras, en 1704, 
mentionne l'hôtel d’Ostrade, et celui de Beffara l'hôtel 
d’Ostraten. 

Cette demeure seigneuriale passa, au XVIIT* siècle, dans 
les mains des Brigittines qui la divisèrent entre deux loca- 
taires, le sieur de Talagros et le sieur Dransart. 

Enfin, elle devint la propriété de Mgr de Conzié, ainsi 


— 194 — 


qu’une maison y attenante, occupée par le sieur Mabire 
(le tout correspondant au couvent actuel des Carmélites), 
pour faire au nouveau séminaire cet immense front à rue 
qui s’étendait depuis le flégard des Cinq-Plaies jusques, 
mais non compris, le n° 55 de la rue Baudimont. | 

On peut voir aux Archives départementales le plan des 
magnifiques constructions projetées, mais que les évène- 
ments empêchèrent d'achever. Elles furent l’objet d’études 
approfondies, et même d'observations, quelquefois origi- 
nales, que nous croyons pouvoir reproduire, pour égaver 
un peu ce récit, 

Voici en effet ce que font remarquer les directeurs du 
séminaire. 


« On emporteroit facilement tous les meubles d'une maison 
par les fenêtres, mais aux endroits nécessaires, on pratique 
des grilles en fer, et des mailles y sont adaptées, de manière 
que bien difficilement on entend dire que quelque vol soit exé- 
cuté quand on a usé de ces précautions, 

» Quel danger de mettre les séminaristes sur la rue ? Qui 
pourra parer l'industrie de ces jeunes gens qui profitant de 
l'occasion et de la facilité des circonstances, tenteront des 
choses auxquelles ils n’eussent pas pensé si les choses eussent 
été autrement disposées? On ne pourra les nbliger à avoir 
toujours leurs fenêtres fermées. Il faut renouveler l'uir, et 
d'ailleurs, ces jeunes gens élevés à la campagne ne pourroient 
rester toujours renfermés. Que de carreaux de vitres cassés 
pour contenter leur curiosité indiscrète qui les exposera à voir 
des objets dangereux ? Ils seront exposés à entendre les cris et 
les bruits de cette rue très-passagère et à être dans un état 
d’agitation bien opposé à la tranquillité et au recueillement 
nécessaire à l'application et à la réflexion. 

» L'office avoit aussi besoin d’une grande élévation pour la 
conservation des viandes cuites. 

» La relarerie de mêtue où les vapeurs de l’eau grasse 


— 155 — 


s'attachent si facilement et où tout se corrompt si vite quand 
l'espace y manque. Qu'on se rappelle l'odeur que répand une 
soupe aux choux, soupe qui se répète souvent au séminaire, 
alors an sçaura gré d’avoir éloigné la cuisine, de lui avoir 
donné de la hauteur. 

» L’infirmerie au-dessus de la euisine a été pratiquée dans 
l’entresol ». Mais on fait remarquer qu'on n’en profitera guère, 
attendu que « les séminaristes s’en vont chez eux lorsqu'ils 
sont malades, ce qui doit être, tant par les dépenses où ils se 
jetteroient par les frais de médecin, chirurgien, remèdes, que 
par le dérangement que causent ordinairement les infirmeries 
dans les séminaires (1). » 


Les travaux, évalués par les architectes Verly et Biaret, 
à la somme de 200,000 livres, commencèrent au mois de 
mai 1787. 

On fit d'abord tomber tous les vieux bâtiments qui se 
trouvaient sur la rue ; et pour suppléer aux clôtures qui 
avaient disparu, on eut recours à la garnison qui fut 
chargée du service d'ordre, — témoins ces deux notes dont 
le montant a été acquitté par le Séminaire. 


« Les soldats du régiment de Royal Corse ont monté la 
garde toutes les nuits, ainsi que les dimanches et fêtes, pour 
garder le terrein de l’ancienne maison de la Providence qui 
n’avoit point de mur de clôture, depuis le 10 juin 1787 jus- 
qu’au 20 juillet suivant. La garde de chaque jour est de vingt 
sols, et celle de la nuit de trente sols, ce qui porte la somme 
de cinquante-six livres. » 

« Le soussigné reconnoit avoir recu la somme de 80 livres 
pour toutes les sentinelles du régiment de Diesbacq qui ont 
gardé le séminaire jusqu'à ce jour. Fait à Arras le 30 aoust 
1788 (2;. » 


(4) Archives de l'Hôtel-de-Ville d'Arras. 
(2) Arch. départ., Séminaire, art. 14, 


— 156 — 


Une autre note nous apprend que la première pierre de la 
nouvelle chapelle fut posée en 1788. 
Elle est ainsi conçue : 


« Mémoire de Bracquet, m° sculpteur, marbrier et mar- 
chand miroitier, du 25 juin 17%8, pour avoir gravé sur une 
pierre blanche les noms de Monseigneur l’évêque d’Arras, 
Monsieur de la Garde et de Monsieur de Seyssel, chanoines 
et vicaires-généraux de l'église d'Arras, pour servir de pre- 
mière pierre à l’église du Séminaire, contenant deux cent 
trente-cinq lettres à un sol — 111.158. (1) » 


Bref, les travaux furent interrompus par la Révolution: 
le séminaire fut, comme les autres propriétés ecclésias- 
tiques, confisqué au profit de la nation et le 12 fructidor 
an JII, vendu en un seul bloc, malgré l’immensité de sa 
superficie, pour la somme respectable de 718,000 fr., ce qui 
dit assez la valeur et l'importance qu'il avait atteintes. 

L'adjudication prévoyait une hypothèse qui ne s’est pas 
réalisée. 


» Si, disait-elle, l'intérêt public exige qu’il soit établi, dans 
le terrain dont il s’agit, une rue pour correspondre avec le 
cy-devant jardin de l'Evéché, en ce cas l’adjudicataire sera 
tenu de souffrir l'établissement de la dite rue, même d’en faire 
l'ouverture et la clôture à ses frais, aussitôt qu'il en sera 
requis, et sans qu’il puisse réclamer aucune indemnité. » 


Nous avons peu de choses à ajouter sur le couvent des 
Brigittines qui lui était contigu, d'abord parce que nous en 
avons déjà indiqué l'emplacement, et que de plus un de nos 
vénérés collégues en a écrit l’histoire (2). 


(1) Arch. départ. : Reconstruction du Séminaire, art, 28. 

(2) M. Depotter, Mém. de l’Acad. d'Arras. 2° série, tome xxnr. 

M. Guesnon a découvert que le couvent des Brigittines a rem- 
placé l'hôtel Duplouy de la Bretagne, où se trouvait l'hôtel de la 
Monnaie sous le roi Charles VI, 


— 157 - 


Ce couvent, fondé en 1608, s’étendait entre la rue Baudi- 
mont, le Séminaire, le parc de l’Evêché, et un flégard, reste 
d'une rue qui conduisait au rempart. Il occupait les quatre 
maisons qui portent actuellement les n° 55, 57, 59 et 61, 
lesquelles correspondent au n°° 3208, 9, 10 et 11 du plan de 
Beffara. 

Quant à la maison n° 63, touchant à l'impasse, elle appar- 
tenait aussi aux Brigittines, mais celles-ci ne l'occupaient 
pas et l'avaient mise en location. 

C'est là que, selon la tradition, sainte Brigitte a séjourné 
lorsqu'elle vint à Arras, et que Louis XI descendit à son 
tour chez le chanoine Pierre Du Hamel, de 1477 à 1479. 

Les murailles qui limitaient cette abbaye du côté de l’im- 
passe ont été reconstruites en 1663, ainsi que l'indique 
encore un millésime placé à la clef de voûte d’une grand”’- 
porte. Sur le cintre d’une porte voisine, murée aujourd'hui, 
on lit l'invocation : Sancta Brigitta, ora pro nobis. 

Le couvent des Brigittines devait avoir le mème sort que 
le Séminaire. La maison contiguë à l'impasse fut la pre- 
mière à être mise en vente nationalement ; puis vint le tour 
de l'immeuble principal qui fut adjugé, le 21 novembre 1792, 
pour la somme de 30,000 francs. 

Ainsi prirent fin les deux plus importantes institutions de 
ce côté de la rue Baudimont, dont les historiens futurs 
pourront étudier les phases successives, qui se résument, 
comme pour tant d’autres, par ces mots fameux : Grandeur 
et décadence ! 


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UNE OEUVRE INCONNUE 


CARPEAUX 


LECTURE 


PAR 


M. Léonce VILTART 


Membre résident. 


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7à N sail que l’église de Monchy-le-Preux possède quatre 
0) statues de Carpeaux qui figurent en tête du catalogue 
de ses œuvres ; leur histoire n’est pas inconnue ; je vous 
demande néanmoins la permission de vous la remettre sous 
les yeux telle que je la présentai, en 1880, aux lecteurs du 
journal l'Art. Encore aujourd’hui c’est à Monchy-le-Preux 
que nous devons nous transporter et nous ne pouvons y 
aller en meilleure compagnie que celle de Carpeaux. 


AS+ 


Par un beau jour du mois de juin 1848, deux voyageurs 
se dirigeaient pédestrement vers le pittoresque village de 
Monchy-le-Preux, situé sur la route d'Arras à Cambrai. 
L'un, jeune homme de vingt ans à peine, allait gaillard et 
dispos, le chapeau rejelé en arrière, les cheveux en désordre, 


une badine à la main; l’autre, dans la maturité de l'âge 
déjà, grisonnant et lourd, avançait plus lentement et sem- 
blait aux prises avec de profondes et anxieuses réflexions. 

Ce dernier s'appelait M. À. Bernard, architecte à Valen- 
ciennes, et son compagnon de route élait son élève de 
prédilection, Jean-Baptiste Carpeaux. 

Le jeune artiste arrivait de Paris, sans ressources et mal 
en point, mais résolu et prêt à braver le sort. Pendant deux 
ans, pensionné par le département du Nord, il avait fré- 
quenté tour à tour les ateliers de Rude et de Duret ; dans le 
cours de la deuxième année, il était entré en loge pour le 
concours du grand prix de sculpture, mais sans succès, 
hélas ! et le département du Nord avait supprimé la pension. 

De retour dans sa famille, Carpeaux était dans une situa- 
tion fort précaire. Ses parents n'avaient aucune fortune et, 
pas plus en province qu’à Paris, il n’est facile à un jeune 
sculpteur inconnu de gagner sa vie. 

Voilà pourquoi le maitre, pensif, après avoir vainement 
frappé à toutes les portes, conduisait son élève à Monchy- 
le-Preux où gisait leur dernière espérance. 

À cette époque, en effet, M. Bernard construisait l'église 
de ce village. Déjà le gros œuvre était terminé et le haut 
clocher s'élançait vers le ciel ; il était temps de songer à 
l’'ornementation et à la parure du temple. Sans doute, l'intré- 
pide desservant de cette paroisse avait été, à plusieurs re- 
prises, entrainé à des dépenses imprévues et sa bourse 
s’épuisait ; mais le chœur, où seul se dressait le saint autel, 
était bien vide et attendait des statues. Peut-être, pour par- 
faire son entreprise, M. Legay ne reculerait-il pas devant 
un dernier sacrifice et le statuaire n’était-il pas désigné ! 

De son côté, M. Legay avait depuis longtemps senti la 
nécessité de parer le chœur; aussi, Carpeaux présenté el 
l'objet de sa visite exposé, s’écria-t-il : 

— Mais je suis tout prèt à faire une commande à votre 
éleve ! Seulement, je ne suis pas assez riche pour le rému- 


— 160 — 


nérer en artiste de mérite, je ne puis lui offrir que la journée 
d’un ouvrier... 

— Monsieur le curé, répartit Carpeaux, mes conditions sont 
celles d’un jeune homme sans ressources et sans travail. Don- 
nez-moi cinq francs par jour, les matériaux et un atelier... je 
me mets immédiatement à l’œuvre. Je n'ai jamais fait de 
saintetés ; mais vous voudrez bien me guider de vos conseils. 

Accord conclu et aussitôt exécuté. Le lendemain, M. Le- 
gay conduisit Carpeaux à Arras et lui montra dans une 
église de cette ville un panneau en grisailles contenant les 
quatre sujets qu'il devait traiter, les Pères de l'Eglise, en 
pied et grandeur nature. 

Un atelier fut loué à Valenciennes, cour Jean-le-Hardv, 
et, quelques mois après, Carpeaux conviait ses concitovens 
à venir contempler son œuvre. Un journal de l’époque, la 
Vallée des Cygnes, dans son numéro du 4 mars 1849, ren- 
dait ainsi compte de sa visite : 

« Quatre statues, de grandeur un peu au-dessus de la 
moyenne et représentant les quatre Pères de l'Eglise, sont 
exposées. Destinées à être placées dans un hémicycle sous 
la coupole du chœur, il ne faut pas oublier qu’elles seront 
vues en place, à seize pieds de hauteur ; mais déjà, dans 
cet étroit espace où elles se montrent dans les conditions 
les plus fatales à la statuaire, c'est-à-dire, à portée de la 
main et éclairées en plein, il est impossible de ne pas recon- 
naître leurs principales beautés. La tète de St-Jérôme est 
surtout d’une grande expression ; la barbe se déploie avec 
un moelleux et une souplesse extrèmes ; la même main se 
reconnait dans l’arrangement et le modelé des plis des robes 
et des manteaux, les doigts sont remarquablement étudiés ; 
enfin, tout ce qu’une étude consciencieuse peut prêter de 
secours à une organisation privilégiée d'artiste, l’œuvre de 
M. Carpeaux le présente, et les quelques défauts que l’on 
serait en droit de signaler, ne diminuent en rien le triomphe 
réel qu’il a su remporter sur de réelles difficullés. » 


J'ai bien donné, en 188), tous les renseignements que je 
possédais sur les quatre évangélistes, mais il est partie des 
confidences de M. Legay que j'ai dà passer sous silence, à 
mon grand regret. Ce secret, pourquoi l'honorable ecclé- 
siastique me l’imposa-t-il'? Je ne m'en suis jamais douté. 
Quoi qu'il en soit, M. Legay est décédé depuis plusieurs 
années déjà et je crois pouvoir dire aujourd’hui tout ce que 
Je sais ; à savoir que Monchy ne possède pas quatre statues 
de Carpeaux, mais cinq, et que la cinquième, l'œuvre incon- 
nue qui ne figure sur aucun catalogue et dont, nulle part, 
il n’a été fait mention, est une statue de Ste-Catherine. 

Je regrette presque de m'être servi, pour justifier mon 
titre, du mot œuore qui est bien gros peut-être pour la 
statue, sinon pour la statuette de un mètre au plus dont j'ai 
à vous entretenir. 


a 


Il est, d’abord, à remarquer que les journaux de Valen- 
ciennes qui rendent compte de l’exposition des Pères de 
l'Eglise ne parlent pas de Ste-Catherine ; elle ne vit le jour, 
en effet, que postérieurement et dans une dépendance du 
presbytère. Cet atelier improvisé aurait vu naître encore 
d'autres travaux si le Carpeaux d'antan ne s'était évanoui. 
Quelle ivresse que celle de la louange ! Songez donc qu'il 
avait été taxé de nature privilégiée d'artiste! 11 en faut 
beaucoup moins pour griser une jeune tète de peintre ou de 
sculpteur. 

M. Legay avait payé un ouvrier et rencontré, par faveur 
spéciale, un staluaire de race; grand était son désir de l’em- 
ployer à nouveau. Du reste, le hardi constructeur n'étail 
pas seulement un esprit fort original et très amusant dont 
les saillies sont toujours citées, c'était aussi un homme de 
goût. Aulant que les Valenciennois, il appréciait les Pères 


— 162 — 


de l'Eglise et, plein de joie, il présidait à leur mise en place 
en taillant mentalement à Carpeaux nouvelle besogne. 

Il vaut mieux s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints, dit 
un proverbe fort usité; pourtant, les gens de la campagne 
tiennent en haute vénéralion certains de nos intercesseurs 
qu'ils connaissent et fêtent particulièrement. Tel le patron 
de la commune ; lels St-Nicolas et Ste-Catherine qui réu- 
nissent la jeunesse sous leurs bannières ; tels encore Îles 
saints qui protègent la ferme et ses habitants. Leurs images 
sont indispensables dans toute église rurale et on les ren- 
contre dans la plus riche comme dans la plus pauvre, repré- 
sentés avec leurs attributs classiques et encadrés de cierges 
monurmentaux. Statues et cierges sont de tradition ; mais, 
si M. Legay ne pouvait songer à priver ses paroissiens de 
l'honneur de porter dans les processions ces sortes de lon- 
gues boites qui ne renferment qu'un filet de cire toujours 
éteint, volontiers il se serait passé des statues du commerce, 
barbares malgré l'or qui les recouvre et d’un indéniable 
mauvais goût. Entourage et milieu obligent. D'autant plus 
qu'entre temps le seigneur de Menchy, M. Florent-Lefebvre 
avait donné une importante composilion d’un sculpteur 
renommé en 1843, M. Victor Leharivel Durocher. Ce plâtre 
qui représente la Vierge et l'enfant Jésus semble mème avoir 
été fail sur commande, tant il s'encadre bien dans le chevet 
de l’église où il est placé et se prèle à la lumière qu’il reçoit... 
Pour toutes ces raisons, Carpeaux devait donc achever ce 
qu'il avait si bien commencé. 

Malheureusement on ne put, celle seconde fois, tomber 
d'accord et c’est, presque à titre gracieux, sur les instances 
des jeunes filles de la commune renforcées de celles de leur 
pasteur, que fut modelée la cinquième statue. Dans ces con- 
ditions, on s’explique aisément qu’elle n'ait pas l'importance 
des quatre premières el, non moins aisément, on comprend 
qu’elle soit empreinte et comme revêlue d’une grâce tou- 
chante qu'elles n’ont pas. 


— 163 — 


SG 


L'histoire de Ste-Catherine est une des plus belles de la 
Légende dorée, ce charmant livre où les peintres et les 
sculpteurs ont tant puisé, où la jeune littérature puise tant 
aujourd’hui. Bien qu'il ne vécut pas dans un temps où on put 
lire journellement, à côté d’un article de politique enflam- 
mée, un extrait du marlyrologe, ici dogmatique et sévère, 
là mystique et alangui, Carpeaux eut connaissance des 
caractéristiques de la sainte patronne qu’il avait à présenter ; 
l’ensemble de son œuvre le démontre. 

Appuyée sur un fragment de la roue, le premier supplice 
auquel elle a si miraculeusement échappé, la fille du roi 
Costis a les yeux vers le ciel et lui adresse sa dernière 
prière : 

« Jésus, l’espoir et le salut des fidèles, je te prie d'accorder 
que quiconque m'invoquera en souvenir de mon martyre, 
sera exaucé, soit au moment de sa mort, soit dans les périls 
où 1l pourrait se trouver ». 

La statuette évoque cette suprème invocalion sur laquelle, 
selon toute vraisemblance, M. Legay attira toute l'attention 
de Carpeaux. Telle est l'impression qui se dégage de l’en- 
semble que, dans une œuvre de jeunesse, füt-elle d’un 
artiste hors pair, il faut surtout considérer. Ce n’est pas à 
dire qu'on ne puisse s’arrèler aux détails. La tunique, les 
bras, les mains sont trailés avec grand soin et certaines 
recherches ne furent pas toutes vaines. 

Ste-Catherine, lorsqu'elle apparut en bonne place, blan- 
che et immaculée, dut réjouir le cœur de ses dévotes ; depuis, 
la poussière est tombée ; une main qui portait, dit-on, une 
palme, a disparu ; le socle est entamé. La statue a subi, elle 
aussi, un marlyre ; aussi est-elle déposée dans une niche 
du chevet. Ne demandons pas qu’on la restaure ni qu'on la 
change de place. Il faut se défier des restaurations et, d'autre 


N 


— 164 — 


part, la Ste-Catherine de Carpeaux est, maintenant, à l'abri 
des injures du temps et des hommes. La réfection du socle 
s'impose pourtant ; on devrait mème profiter de l'occurrence 
pour y graver ces mots: fecit Carpeaux 181S.. 

En effet, pas plus que les Pères de l'Eglise, Ste-Catherine 
ne porte de signature. À Monchy, Carpeaux n'a signé qu'un 
pelit plâtre qui est sorti de la commune avec son proprié- 
laire et je ne saurais dire où il se trouve actuellement. C'est 
le portrait-médaillon de M. Legay, qui fut reproduit dans 
l’Aréen 1880 el celte reproduction amena, peu de temps 
après, une petite scène qui montre avec quelle force et quel 
bonheur Carpeaux a, en 1848, saisi et arrêté les traits de 
son modèle. 

M. Legay, de passage à Paris, remarquait, avenue de 


. l'Opéra, une vitrine de livres, de gravures et de tableaux et 


s’arrêtail fasciné, cloué sur place par ce miroir aux curieux, 
cet aimant auquel ne résiste pas un vieil amateur, ni même 
un jeune. Livres, gravures el tableaux étaient de choix et 
le vénérable ecclésiastique était tout yeux lorsqu'un bien 
inattendu : « Je vous salue, M. Legay, curé de Bucquoy », 
le fit tressaillir. Il était, sans s’en douter, devant la librairie 
de l'Art, dont le directeur l’avait reconnu. 


n'n 


AA POR 


LE PAS-DE-CALATS 


SOUS L'ADMINISTRATION PRÉFECTORALE DU 


BARON DE LA CHAISE 
(1803 - 1845) 
(SUITE *) 
par M. Gustave de HAUTECLOCQUE 


Membre resident. 


CHAPITRE VI 
(1812-1813). 
“he: 


Dans les chapitres précédents, l’histoire du Pas-de- 
Calais se trouve en quelque sorte perdue et confondue 
dans l’histoire génerale de la France. Nous allons main- 
tenant revenir sur l'administration locale et préfectorale 
qui fut l’œuvre spéciale du baron de la Chaise, celle où 
il déploya les qualités les plus sérieuses, les moyens les 
plus accomplis. 

Un des prenners soins du gouvernement de Bonaparte 
avait été d'assurer la sécurite des personnes et la conser- 
vation des proprietés. Il y fut secondé avec une rare 
énergie par Nl.de la Chaise. Une des principales mesures 
qu’il réclama à cet effet fut l'augmentation de la gendar- 
merie. On peut voir dans les procés-verbaux des pre- 


() Voir Mémoires de l’Académie, t. xxiu, p 111 à 19), ett. xx1v, 
p. 334 à 379. 
11 


— 166 — 


mières sessions du Conseil général, en 1802, le tableau 
lamentable de la situation à laquelle le Pas-de-Calais se 
trouvait réduit par l’incurie du Directoire (1). Le brigan- 
dage s’exerçait ouvertement sur les routes, les caisses 
publiques dévalisées (2), les villages rançonnés, les 
voyageurs attaqués (3). Et pour réprimer tous ces désor- 
dres, des gendarmes peu nombreux, obligés de livrer de 
véritables combats aux malfaiteurs (4) en même temps 
que de poursuivre les déserteurs et les réfractaires. 

Mais, tandis que d’une part on renforçait l’autorité aux 
mains de ceux qui la représentaient, il fallait de l’autre 
affaiblir les moyens de nuire aux mains des fauteurs de 
désordres. 

Au milieu de la confusion qui régnait partout alors, 
des armes se trouvaient entre toutes les mains et les 
plus grands inconvénients en résultaient non seulement 
pour la sécurité des individus, mais encore au point de 
vue de la conservation du gibier. La chasse, considerée 
comme un droit féodal (5), avait été atteinte des pre- 


(1) Le 3 juin 1803, le brigadier de gendarmerie Briquet fut chargé 
d'aller arrêter à Lille le sieur André Hautcœur, accusé d'avoir été 
un chauffeur, et malgré qu'on se füt servi de l'espionnage on ne put 
le découvrir. 

(2} Le 11 octobre 1799 et le 24 mars 1800 la caisse publique fut 
pillée au pont de Neulettes, le 25 janvier la diligence d'Arras fut 
attaquée, le 6 mars on arrêta la diligence de Paris sur la route de 
Doullens, le 17 juillet le trésor public fut enlevé près de Roëllecourt 
par une troupe de 40 hommes. 

(3) Les acquéreurs de biens nationaux étaient surtout victimes de 
vols à main armée. 

(4) Souvent des brigades entières étaient attaquées, perdaient des 
hommes et des chevaux. Ceci eut lieu le 25 février, le 19 octobre, le 
28 novembre 1800 et le 21 avril 1801 (Voir la réponse du citoyen 
Pecquenard aux réponses faites à son Almanach, page 10). 

(5) Les pénalités contre les braconniers avaient été bien adoucies. 
Voir la Législation coutumière de l’Artois, par M. E. Lecosne, 


— 167 — 


mières par la Révolution, et dès le 4 août 1789 l’Assemblée 
nationale avait supprimé ce privilège avec les autres. 
En vain, l'année suivante une loi du 30 avril 1790 fut-elle 
votée pour en limiter l'exercice à certaines époques de 
l’année (1). Cette loi, dépourvue de la sanction de péna- 
lites sérieuses, demeura lettre-morte. Tout le monde se 
init à chasser. Le resultat en fut, à bref délai, la dispari- 
tion presque complète du gibier. 

Cette situation ne pouvait manquer d'attirer l’attention 
du nouveau Préfet. Des la première année de son entrée 
en fonctions, le 19 juillet 1803, conformément aux ins- 
tructions du conseiller d'Etat charge de la police dans 
la circonscription, il prit un arrété pour réglementer le 
port d'armes et l'exercice de la chasse dans le Pas- 
de-Calais (2). Nul n'eut le droit de conserver ou de 


(1) Dans les propriétés non closes on pouvait chasser du 1°" avril 
au + septembre, mais jamais sur les terres non dépouillées de leurs 
récoltes. Le tout sous peine de 20 fr. d'amende. Pour l'avenir, l'au- 
torité administrative devait fixer l'ouverture et la fermeture de la 
chasse. 

(2) Voici cet arrêté : Considérant que sous prétexte d'exercice du 
droit de chasse une foule d'individus sont armés, se répandent dans 
les campagnes et y causent du dommage non seulement par leurs 
courses, mais encore v sont des objets d'inquiétude par les accidents 
dont leur imprudence est suivie ; 

Considérant que la sûreté publique exige : 1° que l'on mette des 
limites au droit de port d’armes dont un grand nombre d'individus 
non propriétaires abusent et dont quelques-uns deviennent l'effroi 
des bons citoyens par leur vie vagabonde ; 2° qu'il soit promptement 
remédié aux abus de la chasse ; 


ARRÈTE : 


ARTICLE 1°". — Conformément à la loi du 30 avril 1790, il est dé- 
fendu à qui que ce soit de chasser sur le terrain d'autrui et nul ne 
pourra chasser sur ses propriétés à moins qu'elles ne forment une 


Er. 


— 168 — 


transporter des armes que pour sa défense person- 


contenance de 25 hectares réunis et contigus ou qu'elles soient fer- 
mées de murs. 

ART. 2. — Les seuls citoyens qui auront 25 hectares d'une même 
pièce ou qui auront leurs propriétés fermées de murs pourront jouir 
du droit de port d'armes. Il leur sera accordé, si rien ne s y oppose 
d'ailleurs, par le Préfet sur le certificat de la contenance de leurs 
propriétés délivré par le Maire de la situation des biens et sur l'avis 
du Sous-Préfet. 

Arr. 3. — Nul citoyen ne pourra obtenir le droit de port d'armes 
à moins qu'il ne justifie que par son commerce et sa profession il 
est obligé de voyager fréquemment et de porter des armes pour sa 
défense. Ce droit ne sera accordé qu'après que l'individu qui le ré- 
clame aura justifié du versement dans la caisse du receveur de l’ar- 
rondissement d'une somme de 25 fr. destinée à subvenir aux besoins 
des hospices dans la proportion du nombre d'indigents ou de mals- 
des qui y sont reçus habituellement. 

ART. 4. — Un citoyen qui aura obtenu le droit de port d'armes 
pourra en être privé : 1° s'il chasse en contravention de l'art. {er da 
présent arrêté ; 2° si les autorités locales estiment qu'il abuse de ce 
droit. 

ART, 5. — Tout individu qui chassera en contravention à l'art. {°r 
du présent arrêté ou qui portera des armes à feu sans avoir obtenu 
le droit de port d'armes sera puni par la confiscation desdites armes 
et condamné en outre à l'amende prononcée par la loi du 30 avril 
1790 comme s'il avait chassé en contravention à ladite loi. 

ART. 6 — Conformément à la loi du 30 avril 1790 il est défendu 
de faire chasser par des chiens courants, des chiens d'arrêt et des 
chiens lévriers. Tout individu qui contreviendra à cette défense sera 
poursuivi et condamné aux peines portées par ladite loi. 

ART. 7. — Si les chiens sont trouvés chassant et sans maîtres ils 
seront tués par les gardes des forêts, les gardes champêtres et les 
gendarmes nationaux qui sont respectivement chargés de dresser 
des rapports contre les contrevenants au présent arrêté. 

ART. 8. — Il sera adressé des exemplaires de cet arrêté aux com- 
missaires du gouvernement prèsle tribunal criminel et les tribunaux 
correctionnels et au capitaine de gendarmerie nationale. 


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nelle (1) et à la condition d’une redevance à payer aux 
hospices (2). Quant à la chasse, on ne pouvait s’y livrer 
‘que sur son propre terrain, et encore fallait-il que ce ter- 
rain, s'il n’était clos de murs, contint au moins %5 hecta- 
res contigus (3). L'usage des chiens était interdit (4) et 
tout chasseur devait être muni d’un port d'armes délivré 
par le Préfet, et passible d’étre révoqué par mesure adimi- 
nistrative à la première contravention. Au retrait du per- 
mis de chasse pouvaient s'ajouter celui du port d'armes, 
la confiscation des armes elles-mêmes, l'amende, suivant 
la gravité du délit. Des primes étaient allouées aux 


ART. 9. — Les commissaires de police, les gardes des forêts, les 
gardes champêtres et les gendarmes nationaux sont respectivement 
chargés de dresser des rapports contre les contrevenants au présent 
arrêté qui sera soumis à l'approbation du grand juge, ministre de 
la justice. 

(1) En 1804, le Préfet décida que les Maires, avec le visa du Sous- 
Préfet, pourraient donner l'autorisation de porter pour sa défense 
une épée ou des pistolets. 

Un arrêté préfectoral de 1804 punissait d’une amende équiva- 
lente à trois journées de travail ou à trois jours de prison avec con- 
fiscation des armes, les individus trouvés armés sans permis de port 
d'armes. Ils pouvaient même être punis d'une peine plus grave, 
conformément à la déclaration du roi du 7 mars 1333 et à la loi du 
4 août 1396. La peine était triple si la contravention avait lieu la 
nuit, 

(2) Plus tard on laissa au Préfet le droit de prendre sur ces fonds 
pour d'autres dépenses ; aussi, en 1806, on en employa une partie 
pour Île mobilier de la Préfecture. 

(3) On pouvait demander de déléguer son droit de chasse à une 
autre personne munie d'une attestation favorable du Maire. Le ces- 
sionnaire devait verser 35 fr. pour les hospices. En 1804, on décida 
que les 25 hectares pourraient être sur deux communes contiguës. 

(4) Les chiens, dans certains cas, pouvaient être tués ou saisis. 
Dans ce cas, s'ils n'étaient pas réclamés dans les quinze jours. on 
les vendait au profit du garde ou du gendarme qui les avait pris. 


— 170 — 


agents chargés de la répression du braconnage (1) et 
toute négligence de leur part leur attirait une sévère 
réprimande et souvent une punition. Enfin la date de 
l’ouvertureet dela fermeturede la chasse était fixée par le 
Préfet dans l’ensemble du département(?). Pour la chasse 
au marais seulement, le soin en était laissé aux maires 
des communes où elle avait lieu de s'exercer. Quant à la 
pêche, elle était affermée au profit de l'Etat. Il fut même 
par la suite, vers 1806, question d’affermer la chasse au 
profit des communes, mais cette mesure ne reçut pas 
d'application générale. 

L'année qui suivit celle où fut pris l'important arrète 
dont nous venons de donner les détails, le 31 juillet 1804, 
le Préfet en prit un autre, sur l'invitation du conseiller 
d'Etat, chargé de la police, et du grand veneur, pour in- 
terdire l’usage des bourses, furets, lacets et panneaux. 
Grâce à ces mesures protectrices, le gibier reparut et se 
multiplia. Il fut permis d’apporter quelques modifica- 
tions à la rigueur des règlements. Dés 1805 l’usage de 
certains chiens fut autorisé (3) et il ne fut plus nécessaire 


(1) Ils avaient droit, par arrêté préfectoral de 1804, à 6 fr. 

(2) Le Préfet, en général, ouvrait la chasse en septembre et la 
fermait à la fin de mars. Pourtant, en 1809, la chasse en plaine fut 
fermée le 15 décembre.Les propriétaires pouvaient chasser ou faire 
chasser dans leurs bois après cette date, mais à condition d avoir 
un permis et de ne pas se servir de chiens courants. En 1804, le 
Préfet avait décidé que ce serait le Conseil général qui fixerait l'ou- 
verture et la fermeture de la chasse, mais 1l ne maintint pas cette 
décision. 

(3) Mais onn'autorisa pasles lévriers, plus destructeurs que les bra- 
conniers, dit un arrêté, aussi on allouait la gratification de 6 fr. aux 
gardes ou gendarmes qui les avaient trouvés errants et les avaient 
tués. Les chiens d'arrêt ne pouvaient circuler la chasse fermée. Les 
autres chiens ne pouvaient aller dans les champs à cette époque 
qu'avec un billot au cou. Le tout sous peine de 20 fr. d'amende. 


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de posséder, pour chasser,?25 hectares contigus. La chasse 
continua à étre, comme elle l’est encore, l’objet de la 
vigilance de l’Administration qui adoucit cependant 
certaines de ses prescriptions, vu l’augmentation du 
gibier (1). En 1807 et 1808 le Gouvernement confirma et 
renouvela les instructions précédemment données aux 
Préfets pour la répression du braconnage (2). Mais pour 


(1) Un arrêté du 7 juillet 1807 prescrivit aux gardes champêtres 
d'indiquer à la gendarmerie les chasseurs de leur commune. Tout 
garde champêtre qui aurait négligé de prendre un délinquant devait 
être destitué. On chargea la gendarmerie de les surveiller pour sa- 
voir s'ils accomplissaient leurs devoirs. Le sieur Roseau, chassant à 
Feuchy et se trouvant en contravention, offrit 4 fr. au gendarme 
pour qu'il ne lui fit pas de procès, le garde champêtre, qui se trou- 
vait là, conseilla au gendarme d'accepter, disant : « qu'il ne fallait 
pas tuer tout ce qui était gras. » Pour ce propos, il fut révoqué. On 
accusa aussi les gardes de laisser chasser sans permis les dragons 
de la garnison d'Hesdin. L'adjoint de Neuville-St-Vaast ayant chassé 
avant l'ouverture, le Préfet, le 12 août 1807, lui retira arme et per- 
mis et le garde champêtre qui avait toléré ce délit fut sommé de 
venir se justifier. 

(2) Le Préfet, le 28 janvier 1808, adressa aux Maires la lettre sui- 
vante : « Je sais que beaucoup d'individus se permettent de chasser 
ou de porter des armes sans être munis d'un permis de chasse. Son 
Excellence me charge de prendre des mesures de sécurité pour ré- 
primer cet abus, de punir les prévaricateurs, les négligences et les 
faiblesses des maires, des adjoints, des gardes champêtres et de la 
gendarmerie.» « Il faut, est-il dit dans sa lettre, que les agents de 
l'autorité apprennent qu'en poursuivant un braconnier ils remplis- 
sent un devoir. Quelques exemples de sévérito appliqués à propos 
raméneront les esprits à la soumission aux règlements du port d'ar- 
mes. Déployez l'énergie convenable, montrez-vous inflexible à l'égard 
des maires complaisapts, timides ou intracteurs. » 

« On ne peut disconvenir que si les maires, les gardes champètres 
et les gendarmes le voulaient bien fermement, il n’y aurait plus un 
seul chasseur qui ne soit muni du permis de port d'armes, Îls sont 


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la conservation du gibier une mesure importante s'im- 
posait encore. C'était la réorganisation de la louveterie. 
Dans les parties boisées du département les loups exer- 
çaient des ravages terribles. Quelques chasseurs isolés 
se livraient courageusement à leur poursuite et des le 
moment de la Terreur on avait vu un louvetier, dans Île 
Pas-de-Calais, échapper à l’échafaud à cause des services 
qu’il avait rendus (1). Mais cela ne suffisait pas à délivrer 
le pays de ces redoutables carnassiers. Au début de 


donc coupables des infractions et des délits commis à ce sujet. Dans 
toute commune rurale, le maire, l'adjoint et le garde champêtre peu- 
vent facilement connaître les habitants de leur commune qui se 
livrent à la chasse et ils doivent tenir la main à ce que ces individus 
se contorment au règlement. Lorsqu'un individu est pris en contra- 
vention, le maire de la commune peut donc être considéré comme 
coupable de négligence et le garde champêtre doit être révoqué irré- 
vocablement. Pour parvenir à remplir les instructions du Gouverne- 
ment, chaque maire devra fournir, au reçu de cette circulaire, une 
liste nominative de tous les habitants de sa commune respective qui 
sont connus pour se livrer à la chasse ou pour se promener dans les 
champs armés d'un fusil. MM. les Maires pourront prendre des ren- 
seignements auprès de l'adjoint et du garde champêtre de la com- 
mune. Îls certifieront et signeront la liste qu'ils auront dressée. À 
mesure que ces listes me parviendront je vérifierai si les individus 
y repris sont munis du port d'armes pour 1808 et je ferai désarmer 
ceux qui n'auraient pas fait la demande. Lorsqu'une infraction sur 
le port d'armes sera commise, je vérifierai si le délinquant est repris 
sur la liste de la commune, dans le cas de la négative, la négligence 
du maire sera évidente et je devrai en rendre compte. Il est du de- 
voir des gendarmes et des gardes champêtres de faire des battues 
pour connaitre les chasseurs, de se faire représenter leur permis de 
chasse et de dresser des procès-verbaux à l'égard des infracteurs, » 
Suivent les dispositions relatives aux gratifications à donner aux 
agents qui auront verbalisé, 
(1) Voir les procès-verbaux du district de St-Omer (Archives du 
Pas-de-Calais). 


— 173 — 


l'Empire ils étaient nombreux et ils faisaient non seule- 
ment au gibier, mais aux troupeaux une guerre sans 
merci (1). Pour les combattre, l'attention du Gouverne- 
ment dut créer un véritable etat-major et laisser à cet 
état-major le droit de chasser en tout temps dans les 
bois. Un capitaine de louveterie, institué pour le dépar- 
tement, et des lieutenants pour chaque arrondissement 
furent charges d'organiser des battues sur la réquisition 
du Préfet. Tous les trois mois, ils devaient lui adresser 
un état des loups dont ils connaissaient l’existence dans 
leurs circonscriptions respeciives, et tous les ans un état 
de ceux qu'ils étaient parvenus à détruire avec le concours 


(1) Une chasse aux loups eut lieu les 8 et 9 octobre 1803 dans les 
bois de VWVilleman, près Hesdin. Un journal du temps la raconte 
ainsi: « Le rendez-vous était chez M. de Partz de Pressy. M. de 
Fercourt, dont l'adresse pour la chasse surpasse encore le goût 
qu'elle lui inspire, se rendit aveu une très belle meute de dix-huit 
chiens pour exterminer les redoutables ennemis des hommes et des 
animaux. Dés la veille, le son du cor annonçait au loin son arrivée. 
La joie brillait dans les veux des chasseurs qui l'attendaient et la 
gaité était peinte sur les joues des campagnards. Le vendredi, la 
chasse commença à 8 heures du matin, et à 4 heures du soir quatre 
loups, dont deux mäles et deux femelles, avaicnt succombé sous Île 
fer des chasseurs, Un cinquième fut poursuivi le lendemain, ne 
pouvant échapper à l'animosité des chiens, il fut s'enterrer dans un 
terrier de renard, où il fut aisé de le prendre. » 

« Nous devons de la reconnaissance à M. de Fercourt qui fait si 
bien contribuer ses plaisirs au profit de l'utilité publique, et nous 
croyons devoir l'avertir qu'on se plaint des dégâts que les loups 
commettent chaque jour, notoirement dans les campagnes avoisi- 
nant St-Pol, Il parait que dans ce canton les loups sont toujours ter- 
ribles et féroces. » 

À Wail, près de Willeman. un loup prit en plein jour le chien du 
curé. Un journal de St-Omer dit qu'en mai 1803 une louve dévora 
deux poulains à Lumbres. 


— 174 — 


des autorités civiles et militaires qui étaient tenues à leur 
prêter aide et assistance (1). 

Une des difficultés les plus grandes avec lesquelles fut 
aux prises l'intelligence administrative du baron de la 
Chaise, ce fut l’organisation des gardes champétres. 
Auxiliaires nécessaires de la gendarmerie qui était sans 
cesse occupée des déserteurs, des prisonniers de guerre 
et des réfractaires (2), ces agents étaient d’un recrutement 
difficile à cause des guerres continuelles qui appelaient 
et retenaient sous les drapeauxtous les hommes valides, 
et leur insuffisance notoire était l’objet des plaintes réi- 
térées du Conseil général. Celui-ci, en demandant la 
diminution du nombre des communes, espérait amélio- 
rer la position de ces agents, devenus moins nombreux et 
d’un recrutement plus facile, surtout si la cessation de la 
guerre ramenait dans leurs foyers les anciens soldats. Le 
besoin d’un coderural pour la police des campagnes se fai- 
sait vivement sentir. Le Préfet, soucieux de cantonner les 


(1) En 1805, nous trouvons capitaine de louveterie M. de Fer- 
court ; lieutenants : à Boulogne, M. Cazin ; à St-Omer, M. d'Artois; 
enfin le maréchal Berthier, grand veneur, prit le 9 juin 1805 l'arrèté 
suivant : « Savoir faisons qu'ayant pouvoir de l'empereur de com- 
mettre et établir des lieutenauts de louveterie, à effet de pourvoir 
aux désordres causés par les loups, informés de la fidélité et de 
l'affection à la personne de Sa Majesté des sieurs Hanot et Lastevrie 
du Seillans et de leur expérience particulière pour la destruction et 
la chasse des loups et bêtes voraces, les nommons lieutenants de 
louveterie pour les arrondissements de Béthune et de St-Pol…. Ils 
seront tenus de faire autant de chasses qu'il sera jugé nécessaire 
pour tuer loups, renards, blaireaux et autres bêtes nuisibles, à cor 
et à cris et avec fusils, bâtons et pièges dans les bois, buissons et 
forêts impériales du Pas-de-Calais. » Nous croyons que pour l’arron- 
dissement d'Arras il n'y avait pas de louveticr. 

(2) Il y avait dans le Pas-de-Calais dix-neuf brigades à cheval, et 
une à pied à St-Omer. Le personnel était de 126 hommes, y com- 
pris les officiers. 


— 175 — 


gardes champêtres dans les limites de leurs attributions, 
leur avait assigné seulement le port des armes blanches 
ou des pistolets pour leur défense personnelle et, par un 
arrête du 15 octobre 1803, il leur avait interdit de chasser 
sous peine de destitution. Le garde de Haute-Avesnes 
ayant enfreint cette défense, fut destitué le 31 août 1807. 
Le baron de la Chaise conçut le projet d’améliorer leur 
position pour stimuler leur zèle (1). En outre, par un 
arrêté du 1° décembre 1809 (2), il leur donna des briga- 
diers. Ces brigadiers étaient payes par les communes du 
canton en raison de leur population et de l’étendue de 
leur territoire (3). Puis, par un autre arrété du 11 juin 


(1) Ils avaient droit à des gratifications assez importantes ; ainsi, 
en 1809, on remit 175 fr. de gratifications aux gendarmes et gardes 
champêtres qui avaient repris à Grévillers sept prisonniers anglais 
évadés. De 1804 à 1810, vingt-six prisonniers anglais internés à 
Arras se sauvérent. C'étaient en général des capitaines de navires 
de commerce. Quand un prisonnier se sauvait on tirait trois coups 
de canon à la citadelle d'Arras. Ordinairement on donnait 12 fr. à 
ceux qui le rcprenaient. 

(2) Un arrêté du Prétet du 9 août 1809 autorisait les gendarmes, 
dont un grand nombre était parti à l'ennemi, de requérir les gardes 
champêtres pour les aider dans leurs fonctions. 

(3) Voici un résumé de cet arreté: « Considérant que la négligence 
d'un grand nombre de gardes champêtres donne lieu à des plaintes 
fondées, encourage les délinquants, les braconniers et les déserteurs 
et entrave l'exercice de la justice, que d'autres gardes champètres 
mus par la seule rapacité se permettent de composer avec les délin- 
quants, il est important de ne pas laisser dans ces fonctions des 
hommes incapables d'en sentir toute l'importance et d'en remplir 
tous les devoirs. Considérant que le décret impérial du 11 juin 1806 
concernant les rapports des gardes avec la gendarmerie a facilité la 
surveillance de celle-ci et que l'absence d'une partie des gendarmes 
exige plus de précautions, etc. » Le Préfet décide que dans chaque 
canton il sera établi un brigadier de gardes champêtres ; il sera 
nommé par le Préfet sur une liste de deux noms pré<sentée par le 
Sous-Préfet et à Arras par le Secrétaire général. Dans les deux 


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1810, le traitement des simples gardes champètres était 
fixé, à partir du {+ janvier 1811, à 15 centimes par habi- 
tantet par hectare (1), avec minimum de 150 francs. 
Ils étaient habillés (2) et armés. Une indemnité leur était 
allouée quand ils étaient blessés dans l’exercice de leurs 
fonctions (3). Il ne parait pas cependant que la sollicitude 


cantons d'Arras et de St-Omer il n°y aura qu'un seul brigadier. Le 
Sous-Préfet, s'il le juge utile, pourra faire passer un examen aux 
candidats pour s'assurer s'ils savent lire, écrire, rédiger un proces- 
verbal et ont une connaissance suffisante des lois et règlements, etc. 
Autant que possible en nommera d'anciens militaires. Ces brigadiers 
devront prêter serment et pourront verbaliser dans tout le canton. 
Ils résideront autant que possible au chef-lieu Ils devront surveiller 
les gardes, leur transmettre les ordres des autorités et veilleront à 
ce qu'ils soient exécutés. Ils feront tous les mois un rapport : 1° aux 
Maires des communes ; 2 au Sous-Préfet; 3° au Commandant de 
gendarmerie sur les gardes et la police. Ils réuniront les gardes 
quand ils en recevront l'ordre, enfin ils aideront la justice. Ils seront 
habillés, armés et salariés aux frais des communes. Leur traitement 
variera de 400 à 600 fr. par an et sera fixé par le Préfet. Les Maires 
pourront requérir le brigadier pour aider le garde de la commune. 
Le brigadier rounira tous les mois, en deux fois, les gardes, mais 
chaque fois la moitié seulement, pour leur expliquer leurs devoirs et 
les lois. Tous les mois tous les brigadiers des cantons se réuniront 
à la Sous-Préfecture de l'arrondissement, etc. 

(1) Les propriétaires ayant des gardes particuliers pour leurs bois 
étaient exempts de la part d'impôt qu'aurait eu à payer pour cet ob- 
jet leur propriété boisée 

(2) Le Ministre de la Guerre, le 30 octobre 1810, autorisa la vente 
au département de capotes venant des gardes nationaux mobiles 
qu'on avait licenciés. Elles devaient servir à habiller les gardes 
champêtres. Ces capotes furent cédées pour 27 fr. la pièce, celles 
des brigadiers qui, sans doute, étaient meilleures, pour 48 fr. 85 

(3) Un gendarme, avant été blessé dans une rixe avec un bracon- 
nier, dépensa {64 fr. pour se faire soigner, le braconnier étant insol- 
vable, le Préfet, par arrête du 17 novembre 1807, décida que c'était 
la commune où avait eu lieu le combat qui paierait cette somme. 


— 1717 — 


du baron de la Chaise sur ce point ait été couronnée de 
succès. Le Conseil général, en 1813, constate que le 
remède a été insuffisant, et que l'institution des briga- 
diers, notamment, n’a pas atteint son but. La plupart 
d’entr’eux ne parcourent pas les communes de leur can- 
ton. Ils reunissent plusieurs fois par mois les gardes 
champètres au lieu de leur domicile, s’y livrent avec eux 
à la boisson et pendant ce temps les communes sont 
laissées à l’abandon. 

Ce n’était pas seulement sur ces agents inférieurs que 
devait se porter l’attention du baron de la Chaise. C'était 
encore sur les magistrats chargés de l’administration de 
la justice. L'organisation judiciaire en ce temps-là était 
à peu prés la mème qu'aujourd'hui pour le Pas-de-Calais. 
Outre les juges de paix et les tribunaux de premiere ins- 
tance établis dans chaque arrondissement, un tribunal 
siégeant à St-Omer jugeait en appel les affaires correc- 
tionnelles et devenait, par l’adjonction de deux officiers, 
une cour de justice criminelle et spéciale pour le vaga- 
bondage, les vols à main armée, certains assassinats, 
incendies, faux, etc. (1). Des tribunaux de commerce 
étaient institués à Arras, à Boulogne et à St-Omer. A 
Douai siégeait la Cour d'appel (2) et à Paris la Cour de 
cassation. Pres de toutes ces juridictions, le ministère 
public était exercé par des procureurs impériaux et des 


(1) Voir, pour les attributions de ce tribunal, l'Annuaire du Pas- 
de-Calais de 1808, p. 306. En 1811, il fut supprimé et les causes et 
délits qu'il avait à juger furent déférés aux cours d'assises. 

En 1804, le Préfet, dans un rapport, se plaint de l'indulgence du 
jury. 

(2) Le département du Pas-de-Calais devait contribuer aux frais 
de cette Cour d'appel. En 1808, le Conseil général prétendit que ses 
dépenses étaient trop élevées, 


— 178 — 


substituts (1). Enfin, l’institution nouvelle du jury com- 
mençait à fonctionner (2), et dès le début, en 1804, le 
baron de la Chaise en signalait les défauts en dénonçant 
son indulgence excessive et regrettable pour les crimes 
les plus préjudiciables à la conservation de la Société (3)- 

Quant au personnel de la magistrature, il avait été for- 
tement épuré par le premier Consul des son arrivée au 
pouvoir. La chose paraissait d'autant plus facile que le 
nombre des hommes de loi était grand avant la Révolu- 
tion. Cependant il n’avait pas éte toujours heureux. Le 
Préfet, dans un rapport adressé au Ministre en 1806, 
constatait chez la plupart des tribunaux une faiblesse 
qui paralysait leur honnéteté et demandait le remplace- 
ment immédiat de plusieurs juges et d’un procureur im- 
périal. Bien qu’un rapport du Préfet, de 1804, dise que les 
grands crimes sont rares, deux assassinats et deux em- 
poisonnements étaient restés impunis. Le nombre tou- 
jours croissant des faussaires n’était pas suffisamment 
réprimé par la peine infâmante de la marque. L'année 
suivante, une circulaire du procureur général près la 
cour criminelle de St-Omer, en date du 15 octobre 1807, 


(1) Les juges étaient nommés à vie, mais le magistrat de süreté 
établi auprès de chaque tribunal et remplissant les fonctions de 
juge d'instruction était amovible. 

La loi du 18 août 1810 sur les tribunaux de première instance 
créa à St-Omer deux chambres avec neuf juges, quatre juges sup- 
pléants et deux substituts. Arras et Béthune avaient quatre juges, 
trois juges suppléants et un substitut. Dans les autres arrondisse- 
ments il n'y avait que trois juges 

(2) On avait créé près du jury un magistrat appelé directeur du 
jury pour contrôler le juge d'instruction. Cette fonction fut suppri- 
mée. Le Conseil général, en 1809, demanda que la cour d'assises fut 
transférée à Arras, 

(3) Le Conseil général, en 1815, signale l'impunité accordée aux 
banqueroutiers. 


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ayant signalé de nombreux vols dans les églises et de 
nombreux incendies dans les récoltes (1), le Préfet du 
Pas-de-Calais et l’'Evéque d’Arras furent invités à pren- 
dre les mesures nécessaires pour y mettre un terme. 
L'un adressa en conséquence une circulaire aux maires 
le 1er juillet 1808, l’autre aux curés le 24 août de la même 
année. Dans la lettre de l’Evêque on voit que aux vols 
se joignaient souvent les sacrilèges. A Oignies, au 
Forest les saintes hosties avaient été profanées et foulées 
aux pieds, les églises de Souchez et de Bailleul complète- 
ment dévalisées. Pour prévenir le retour de pareilles 
abominations, les curés sont invités à enlever des églises 
les vases sacrés et les objets de valeur et à s'entendre 
avec les autorités civiles pour susciter la vigilance des 
clercs et des gardes champêtres. De plus, par les soins 
de l’administration, des patrouilles de nuit furent faites 
par la garde nationale d'élite ; defense fut faite de fumer 
près des meules, des granges, des bâtiments couverts en 
chaume, enfin l’usage de la pipe fut interdit aux jeunes 
gens au-dessous de 15 ans. Au nombre des documents 
officiels de cette époque, nous trouvons encore une cir- 
culaire adressée le 14 mai 1804 par le baron de la Chaise 
aux maires au sujet des amnistiés, émigrés et Vendeens. 
Placés sous la surveillance du Gouvernement, ceux-ci 
n’avaient pas le droit de changer de résidence sans l’au- 
torisation spéciale du Préfet. Ce changement ne pouvait 
s'opérer au-delà des limites du département, et le séjour 


(1) Le Préfet, le 3 mai 1812, fit une circulaire où il exposait le 
danger des toits en chaume et recommandait une toiture économique 
en terre dont on se servait dans le midi de la France. On battait la 
terre et on la mélangeait avec de la cendre. 

Le 16 octobre 1804, M de la Chaise fit un reglement au sujet des 
incendies, ordonna la visite des fours et cheminées, etc. Le 29 jan- 
vier 1808 et le 23 juin 1809 il fit de nouvelles circulaires au sujet 
des incendies, 


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de Paris leur était interdit. Ces mesures vexatoires et 
inutiles, motivées par un danger imaginaire, tomberent 
bientôt en desuétude. Plus utile et mieux fondée devait 
étre une autre circulaire adressée par le baron de la 
Chaise, en date du 23 mars 1808, aux divers parquets de 
son administration, leur enjoignant d’avoir à lui signa- 
ler d’une part les délits avec les peines encourues, de 
l'autre les actes de bienfaisance et les belles actions avec 
les récompenses obtenues dans toute l'étendue du depar- 
tement. Il espérait, disait-il, contribuer à la répression 
des uns, à l’encouragement des autres par la publicité 
donnée à ces divers renseignements. 

Mais si la magistrature avait besoin d’'étre encouragee 
et maintenue à un certain niveau, c'était surtout dans 
les rangs inférieurs des avoués, avocats, gens de robe el 
notaires que s’imposait la nécessité d’une réforme. Leur 
avidité était proverbiale, il est vrai que leur nombre 
s'était demmesurément accru au XVIII siecle ; la Reévolu- 
tion avait supprimé tout contrôle et ouvert l'accès des 
charges à une foule de sujets indignes (1), provoquant 
des plaintes générales (2). Dès l'année 1805, le Conseil 
général du Pas-de-Calais avait demandé qu’on en réduisit 


(1) Dans l'arrondissement d'Arras seul, en 1804, on comptait 
trente-quatre notaires. 

(2) Nous ignorons si ces reproches étaient fondés, mais la basocbe, 
alors, ne manquait pas de gaieté. Ainsi, à Arras, dans un banquet 
d'avocats et d'avoués réunis pour fêter un confrère étranger, on 
chanta des couplets ; en voici un: 


Vous qu'en ce jour nous possédons, 
Veuillez être dépositaire 

Des plaisirs que nous éprouvons 

En voyant un charmant confrère. 
De l'amitié le tendre accord 

Célèbre ici votre présence, 

Par sentence du dernier ressort 
Décrétons la reconnaissance. 


CE 


— 181 — 


le nombre au moyen d’une épuration analogue à celle 
cle la magistrature et que les chambres de discipline, 
appelées à remplacer le synode disparu avec toutes les 
institutions de l’ancien régime, montrassent plus de zèle 
à reprimer leurs ruineuses exigences (1). Il est probable 
que ce vœu ne reçut point une prompte ni complète exe- 
cution, car nous le trouvons renouvelé en 1813 par la 
méme assemblée par suite des plaintes toujours crois- 
santes des habitants des campagnes, victimes de la rapa- 
citée des notaires trop nombreux (2). En 1804, les frais de 


(1) Voici un extrait de sa délibération: e Quand l'Artois apparte- 
nait à l'Espagne, pour assurer le maintien de la discipline chez cette 
corporation, Charles-Quint, par un édit du # octobre 1540, ordonne, 
afin, est-il dit, que ceux aurquels les notairrs inférent griefs puis- 
sent obtenir briève raison el justice que tous les notaires du comté 
d'Artois fussent tenus de comparaître personnellement chaque année 
devant le Conseil d'Artois le premier jour des plaids qui se tiendront 
après le Quusimodo et là remettre leur pouvoir sur le bureau ; que 
ensuite les notaires fussent appelés à tour de rôle par le greffier et 
que si aucuns se plaignatent d'eux pour avoir mésusé en leur état 
et office, leur pouvoir fut retenu jusqu'à ce qu'ils se fussent justifiés 
des cas qui leur étaient imputés ou qu'il fut autrement ordonné » . La 
rétention des pouvoirs emportait suspension de toutes fonctions, 
L'édit prononçait la même peine contre les notaires qui n'avaient 
pas comparu et en outre une amende de trois carolus d'or. « Cette 
institution a toujours subsisté jusqu'à la Révolution et a toujours 
produit les effets les plus salutaires. Cette réunion, qu'on appelait 
synode, était un jour de triomphe et de gloire pour le fonctionnaire 
instruit et vertueux et d’opprobre pour celui qui n'était pas attaché 
à ses devoirs. » Le Conseil demandait aussi qu'on fit revivre le rè- 
glement du Conseil d'Artois de 1783 sur les tarifs et qu'on diminuäât 
les salaires des notaires. 

(2) On devrait exiger de ces fonctionnaires le dépôt d'un double 
de leurs actes aux grefles des tribunaux comme on faisait autrefois 
pour le gros. Ces greffes délivreraient des expéditions. 


12 


— 182 — 


justice (1) à la charge de l'Etat s'élevaient, pour le Pas 
de-Calais, au total de 63,706 fr. 20 (2). Les locaux des tri- 
bunaux, le traitement des juges, l'entretien des prisons 
étaient à la charge du département. Celui-ci ne manquait 
pas de réclamer le concours de l'Etat lorsqu'une cireons 
tance extraordinaire venait surcharger ce chapitre de 
son budget, mais il était rare que le Gouvernement, 
obéré de dettes en ce temps de guerres continuelles, 
donnât suite aux réclamations. Si les locaux des tribu- 
naux, sauf à Boulogne et à Montreuil (3), étaient suffi- 


(1) Le 3 juin 1811 parut un décret sur les frais de justice et J'ad- 
ministration de la justice criminelle et correctionnelle. 

(2) En voici le détail: frais d'expéditions aux greffes. 9,344 fr. ; 
salaires d'huissiers, 22,516 fr.; taxes des témoins et jurés, 20,856 fr.; 
ports de lettres, 2,875 fr. ; officiers de santé, 17 fr.; nourriture en 
route des prisonniers, 1,453 fr. ; indemnité pour le déplacement des 
juges, 160 fr. ; gages de l'exécuteur des hautes-œuvres, 4,000 fr.; 
frais d'exécution, 221 fr, ; impression des jugements, 2,171 fr.; 
frais divers, 107 fr, 

(3) A Boulogne, l'ancienne sénéchaussée aurait dû devenir le tri- 
bunal, mais depuis l'établissement des camps on l'avait mis à la 
disposition du service des vivres et on jugeait à la mairie dans un 
local peu convenable. Quand les troupes devinrent moins nombreuses 
au camp, le Conseil général demanda qu'on rendit la sénéchaussee 
comme on avait rendu les autres bâtiments civils dont le génie 
militaire avait pris possession, mais malgré les réclamations du 
Conseil général, en 1813 on conservait encore l'ancienne sénéchaussée. 
Elle était du reste en mauvais état et il fallait dépenser, d’après un 
devis, 33,932 fr. pour en faire un tribunal convenable. 

À Montreuil, on avait utilisé d'abord l'ancienne abbaye de St- 
Saulve pour y mettre le tribunal, la prison et la mairie. Ces divers 
services y étaient très mal installés ; le Conseil général demandait 
qu'on cédât l'ancienne église de Ste-Austreberthe, occupée par le 
génie, car le couvent de St-Saulve était en si mauvais état quil 
n était bon qu'à démolir. En 1815 il n'avait pas encore obtenu cette 
église, mais le Gouvernement l'avait autorisé à acheter pour 24,000 fr. 


— 183 — 


sants, les prisons étaient dans un état déplorable (1). Ce 
n'étaient plus, il est vrai, les anciens cachots où les pri- 
sonuiers étaicnt, il faut le reconnaitre, privés d'air et 


l'ancien hotel de Longvillers. Le Conseil général, pour diminuer la 
dépense, proposait d'y mettre aussi la mairie afin de faire contribuer 
la ville pour 8,000 fr. à l'acquisition. Celle-ci refusa et préféra 
laisser la mairie à St-Saulve. Le Conseil général alors décida que 
l'hôtel de Lougvillers ne servirait que pour le tribunal, 

Cette méme assemblée proposa de loger à St-Oiner le président 
des assises, dans l'ancien évèché où était le tribunal. A Bethune, on 
avait utilisé l'hôtel de Ruthove pour y établir le palais de justice. 
En 1815 cette famille le réclama comme bien d'emigré non vendu, 
mais elle offrait au département de renonceràäce droit pour 21,000 fr. 

(1) Voici quelques détails sur les prisons du département : À Arras 
c'était l'ancien couvent des Dominicains ; bien que ce fuüt une des 
prisons les moins mal installées, il y eut des évasions en 1803 et 
1606 ; en cette année nous y voyons placés les fous indigents, À 
St-Omer, la prison dite du Mont-Sithiu, construite en 17361, servit 
sous l'Empire d'abord de prison militaire et civile. Le 3 mai 1811, le 
génie obligea à transférer les détenus civils dans une partie de l'an- 
cien collège anglais laissée libre par l'hôpital militaire, c'était peu 
commode et trop petit; on construisit une nouvelle prison. A Bou- 
logne, la prison était autrefois dans le beffroi, Comm: c'était un local 
insalubre, on l'avait transférée dans les classes de l’ancien collège 
des Oratoriens ; c'était petit, vieux, sans étage et malsain. Le Conseil 
général demandait l'ancien couvent des Anuouciades occupe par le 
génie militaire; la prison ÿ serait beaucoup mieux, sans cela il fau- 
drait depenser 10,09) fr pour une prison. A Moncreuil, la prison était 
un cachot de 6 maitres carrés, sans cour ; on y entassait pariois 30 à 
40 malheureux sans séparer les sexes. Elle était en mauvais état et 
cerlains murs n'avaient que 25 centimètres d'épaisseur. Le Préfet 
proposa d'utiliser la basse-cour, le jardin et d'autres dépendances de 
cet ancien couvent pour y coustruire une prison convenable, le 
Conseil général ajourna sa décision. À St-Pol, c'était une maison en 
location, elle était trop petite, il faudrait v joindre deux maisons 
voisines, 


— 184 —- 


de lumière, mais la Terreur ayant multiplié le nombre 
des arrestations, on avait transformé en prisons les 
églises, les couvents, les maisons confisquées, locaux 
incommodes et impropres à cet usage, où, d'après un 
rapport du temps, les délinquants étaient gardés plutôt 
par les sentinelles que par les murs et les portes. A Bou- 
logne et à St-Omer en particulier, à cause du gran 
nombre de détenus militaires, ils étaient absolument 
insuffisants, ne pouvant contenir, l’un que 150 et l’autre 
200 prisonniers, bien que dans la dernière de ces villes 
une autre prison de 80 places fût affectée au service de 
la cour criminelle. À Arras, le mème local, servant de 
maison de réclusion et de détention, pouvait contenir 
250 individus. Il en était de même dans chacun des 
autres arrondissements, mais dans des proportions plus 
restreintes. À Béthune, il n’v avait place que pour 
45 prisonniers, à St-Pol pour 50, à Montreuil pour 40. 
A Arras, un local spécial et distinct était réserve 
à ceux dont la condamnation ne s'élevait pas à plus de 
six mois. La prison pour les condamnés à la détention 
était à Gand. De plus, il y avait à Bapaume (1), à Lens, 
à Aire, à Hesdin, à Calais, à Ardres et à Fruges des mai- 
sons de dépôt affectées aux prisonniers de passage desti- 
nés à être transférés sur d’autres points ou dans d’autres 
départements. 

L'insuffisance et le mauvais état des prisons ne pou- 
vaient manquer d'attirer l'attention d’un administrateur 
aussi vigilant que l’était le baron de la Chaise. Convaincu 
que la justice doit tendre plus encore à l'amélioration 
du coupable qu'à la répression du crime, il ne cessait 
de réclamer des locaux plus spacieux et plus convenables 


(1) C'était un vieux bâtiment humide où tous les services étaient 
confondus, le Conseil général demandait l'ancien hôtel des élèves 
de l'école d'artillerie, 


— 185 — 


où l’on püût établir des ateliers pour les prisonniers vali- 
des, des infirmeries pour les malades et se dispenser 
d'envoyer ceux-ci dans les hôpitaux où la garde en était 
difficile et où se produisaient de fréquentes évasions. 
Maintes fois le Conseil général, s’associant aux vues du 
Préfet, s'était mis en concurrence avec le génie militaire 
pour obtenir du Gouvernement la concession de bati- 
ments inoccupés ou peu utiles que l'autorité militaire 
conservait nonobstant. L'Etat ne restait pas indifférent à 
cette regrettable situation, et le Ministre de l'Intérieur, 
par un arrété du 20 octobre 1810, avait ordonné de res- 
taurer les prisons, d'y séparer les sexes, les âges, les 
condamnés et les prévenus. Le Conseil général était 
souveut obligé de prendre à sa charge les locaux des 
tribunaux et des prisons; aussi, pour se conformer à ces 
ordres, il fit faire des plans pour améliorer les prisons 
de Béthune (1) et d’Arras (2). Les améliorations furent 
lentes à se produire dans l'installation et plus encore 
dans le régime alimentaire des prisons (3). Jusqu'en 


(1) On travailla à cette prison en 1812. 

(2) Un rapport inséro au Moniteur du 27 janvier 1813 dit qu'il y 
avait dans le Pas-de-Calais deux prisons à construire et neufou dix 
à agrandir ou à réparer. 

(3) Voici ce que coûta au département, en l'an XIII, les dépôts de 
santé, les prisons et les prisonniers. Il y eut 5,498 détenus, dont 
2,717 prévenus, 411 accusés et 2,128 condamnés. Les autres pri- 
sonniers se composaient d'une centaine de mendiants, de 89 infirmes 
et vénériens et de 51 fous. Boulogne, à cause des camps, fournissait 
beaucoup de prisonniers. 402 prisonniers purent subvenir à leurs 
besoins ; en les déduisant, il y eut encore 77,877 journées à payer, 
variant de 40 c. à 1 fr. 20. 8 concierges coûtèrent 5,378 fr. ; 2 gui- 
cheticrs, 825 fr. ; 8 médecins, 2,751 fr.; le personnel coùûta donc 
5,954 fr. La nourriture des détenus exigea une dépense de 25,158 fr.; 
leur coucher, 3,639 fr. ; leur blanchissage, 595 fr. ; leur chauffage, 
5,201 fr. ; le greffe et les vêtements nécessitèrent 2,059 fr. et pour- 


— 186 — 


1801, dans la plupart des villes, la nourriture de ces 
malheureux était fournie, moyennant rémunération, par 
les commissions de bienfaisance chargées de fournir de 
la soupe aux indigents. Alors elle se fit par voie d'adju- 
dication et à partir de ce moment on trouve dans les 
papiers du baron de la Chaise des traces répétées des 
soins qu'il apportait à ce que les fournisseurs adjudica- 
taires s’acquittassent scrupuleusement de leurs engage- 
ments envers ceux à qui le plus strict nécessaire était à 
peine accordé (1). 

De ce rapide coup-d’œil on peut conclure que le baron 
de la Chaise avait pleinement justifié la confiance et la 
perspicacité de l’Empereur. Sous son administration 
sage et régulière, tout faisait présager des jours heureux 
pour le département confié à ses soins. Ce departement, 
comme toute la France, du reste, à cette époque, ne 
demandait qu’à revivre, et les maux dont il allait bientot 


tant le linge ne coûta rien. Les infirmeries sont portées pour 5,058 fr.; 
les frais de transport des prisonniers pour 3,328 fr.:; les frais de 
réparations des prisons pour 1,164 fr. ; enfin les frais imprévus pour 
1,299 fr. La dépense totale à payer par le département s'éleva 
à 54,505 fr. 

En 1809, le département eut à payer 64,517 fr. dont il demanda 
en vain le remboursement au Gouvernement. 


(1) En 1806, Ie pain fourni aux détenus devait être de pur froment, 
être cuit vingt-quatre heures d'avance. On payait 13 centimes les 
485 grammes de pain remis tous les jours à 8 heures du matin aux 
prisonniers. À midi on leur donnait une portion de soupe grasse 
avec un huitième de kilogramme de viande deux jours par semaine, 
les autres jours c'était de la soupe avec des légumes ou des herba- 
ges. La portion était d'une chopine. L'adjudicataire fournissait les 
vases. La portion de soupe était payée 135 centimes. En 1811 c'était 
le même prix et elle devait contenir un demi-litre. La portion de 
pain était alors de 550 grammes et payée 19 centimes 1/2. 


— 187 — 


avoir à souffrir ne devaient être autres que ceux de la 
patrice elle-même. 

Au commencement de 1812, les souffrances d’un hiver 
rigoureux, la cherté du blé, de fréquentes faillites résul- 
tant d’une crise commerciale, due à l’excès de la produc- 
tion et aux lois de douane, avaient jeté dans la misère de 
nombreux ouvriers (1). Parfois des désordres graves s’en 
étaient suivis (2). À ce malaise intérieur, au sourd mé- 
contentement des consciences catholiques causé par le 
prétendu Concile national, venaient s'ajouter les inquié- 
tudes les plus graves au sujet de la politique extérieure. 
Tandis que, en Espague, la guerre, loin de se terminer, 
se prolongeait à notre désavantage, Wellington, pour- 
suivait sur les confius du Portugal le cours de ses suc- 
cès (3), au Nord la rupture avec la Russie devenait inévi- 


(1) Dans les environs de St-Omer beaucoup d'usines fermèrent. 
Le Gouvernement, cherchant à tromper l'opinion publique, faisait 
reproduire dans le Moniteur un article d'un journal anglais vantant 
la prospérité de nos fabriques. Par un décret du 22 mars 1812 on 
accorda vingt-deux millions pour distribuer des soupes dites à la 
Rumfort aux indigents. Boulogne eut pour sa part un secours de 
9,225 fr. ; la misère y était plus grande que dans les autres villes du 
Pas-de-Calais, le camp y avait fait arriver de nombreuses familles 
qui étaient tombées dans le besoin. La ville, ne pouvant obtenir 
d'autre secours du Gouvernement, dut emprunter 20 009 fr. pour 
venir au secours des malheureux 

(2) Dans la nuit du 20 au 21 décembre 1811, 50 individus pillérent 
&0 hectolitres de blé sur un bateau, à l'écluse de la Clarence, à 
Wittes. Les auteurs restèrent inconnus, mais on condamna ceux 
qui avaient volé du scourgeon sur un bateau, près de St-Omer, en 
août 1812. 

(3) On allait rappeler la garde et les quatrièmes bataillons, aussi 
le Times disait que nous n'avions plus en Espagne que 149,009 sol- 


dats, tandis que les alliés en comptaient 180,000, dont 46,000 Anglais 
et 20,000 de guérillas, 


— 188 — 


table. Bien que la guerre ne fût pas déclarée, tous K 
sentaient imminente. Et à l’immensité des préparatifs ü 
était facile de pressentir les proportions de la luit- 
gigantesque qui allait s'ouvrir. 

A la dure loi de la conscription qui s’exerçait dans 
toute sa rigueur, s’en adjoignit une autre plus dure 
encore, modifiant l’organisation de la garde nationale, 
de manière à pouvoir mobiliser tous les hommes valides 
de 20 à 60 ans, divisés d’après leur âge en trois bans (f). 
C'était armer la nation tout entière (2). L'Empereur, qui 
personnellement avait rêvé ce projet, pouvait seul le 
faire exécuter. Le premier ban, celui des hommes dé 
20 à 26 ans n'ayant pas servi, fut appelé d’abord. Un 
sénatus-consulte du 15 mars 1812 appela sous les dra- 
peaux toute la classe de cette année; celle de 1811 y était 


(1) Cette loi devint très impopulaire quand on vit que l'Empereur 
y prenait des recrues pour l'armée active. Le second ban était com- 
posé des hommes de 26 à 40 ans, le troisième de ceux de 40 à 60 ans. 
Le premier ban était divisé lui-même en deux bans et un arriére- 
ban Il ne devait pas sortir du territoire et était destiné à la garde 
des frontières, à la police intérieure, à la conservation des arsenaux, 
des dépôts de munition et des places fortes. La portion appelée à 
l'activité et formée par tirage au sort fut divisée en cohortes de 
971 hommes. Le Pas-de-Calais devait fournir les 53e et 54° cohortes 
comprenant 1,776 hommes. On poursuivait comme réfractaires les 
gardes nationaux qui ne se rendaient pas à l'appel ou abandounaient 
leurs corps. Les autres bans ne furent pas organisés d'abord, mais 
après nos désastres on chercha à les utiliser. 

(2) Voici ce que disait le rapporteur de la loi : « Qu'est-ce que la 
garde nationale, la nation armée, et quelle nation que celle qui 
s'étend depuis les bords de la Baltique jusqu'au delà du Tibre... On 
assurera la sûreté de l'intérieur et la sécurité publique, quand même 
toutes nos armées dépasseraient nos frontières, la vaste enceinte de 
l'empire présenterait de nombreux défenseurs, que des défenseurs 
plus nombreux encore pourraient remplacer, et l'empire sera une 
immense citadelle placée au milieu du monde. » 


0 mme 


— 189 — 


déjà; on avait ainsi une armée de près de 500,000 hommes. 

L'Empereur quitta Paris le 9 mai avec l’Impératrice, 
prétextant, pour lui l’intention de passer son armée en 
revue sur les bords de la Vistule, pour elle celle de visi- 
ter sa famille. Il poursuit à travers l’Europe une marche 
triomphale. Mayence, Wurtzbourg, Dresde le reçoivent 
successivement. Tous les Princes allemands, l'Empereur 
et l’Impératrice d'Autriche, le Roi et la Reine de Prusse 
sont conviés à venir rehausser de leur présence les fêtes 
dont il éblouit la capitale de la Saxe. Il y reste jusqu’au 
29 mai. De là, par Posen, Glogau et Thorn, il arrive sur 
la Vistule. Son armée s’y trouve. Il passe la revue de sa 
garde. Jamais elle n’a été plus brillante. Quinze 
hommes à peine restent en arrière dans les hôpitaux. 
C’est alors seulement qu'il se démasque. Le 24 juin, 
tandis que Marie-Louise va rejoindre sa famille à Prague, 
Napoleon se jette sur le Niémen et le traverse. La guerre 
est déclarée. En France on ne sait rien encore, mais on 
élève l’arc de triomphe de l'Etoile pour le retour de la 
grande armee. Hélas! qui l’eût dit alors: ce n'était pas 
un triomphe qu'elle allait chercher... mais un tombeau! 

De tous côtes, la nouvelle de la déclaration de la guerre 
produisit un mouvement de stupeur. Le Sénat, avisé offi- 
ciellement seulement le 3 juillet, resta muet. En vain 
l'archichancelier Cambacéres s'efforça-t-il de trouver 
une cause juste daus le refus que la Russie avait tou- 
jours fait d'entrer dans le blocus continental et de tirer 
des gloires du passé un gage de succes pour l'avenir. La 
guerre était impopulaire autant qu'elle était injuste et 
teméraire. Et s’il dépendait du maitre de la faire,ilne 
dépendait pas de lui de la faire approuver. La plupart 
des Conseils generaux, afin de n'ètre pas appelés à donner 
leur avis, ne furent même pas convoqués en cette année 
1812. Celui du Pas-de-Calais ne s’assembla en session 
extraordinaire que pour s'occuper des routes. Le 15 août 


— 199 — 


fut célébré à Paris et dans toutes les villes par les fetes 
ordinaires et ofticielles, mais la joie ne régnait nulle 
part. Les préoccupations étaient ailleurs. Vainement les 
bulletins envoyées du théître des opérations se suvcé- 
daient-ils à de rapides intervalles apportant toujours de 
nouvelles victoires.Gette fois ce n'étaient plus seulement 
les ennernis, mais les éléments qui étaient conjures 
contre nous. L'armée, victorieuse à Mohilew, à Ostrouwno, 
à Krasnoë, entrait triomphante dans Smolensk, et dejà 
elle se trouvait réduite à 256,000 hommes par suite de la 
chaleur. Les Russes reculaient devant elle. Sur les rives 
de la Moskowa, une sanglante bataille nous ouvrait les 
portes de Moscou. Là, Napoléon se croit arrivé au terme 
de ses exploits. Il écrit aux évêques une lettre orgueil- 
leuse et sèche pour leur imposer des actions de grâces à 
rendre au Ciel et, s’apprétant à déployer la pompe dont 
il aime à éblouir les vaincus, il appelle les acteurs de la 
Comédie-Française à venir charmer les loisirs de la paix 
dont il va dicter les conditions. Mais c’est un autre drame 
qui se prépare. Sous l'inspiration de leur barbare patrio- 
tisme, les Russes prennent une résolution sans exemple 
dans l’histoire. Un immense incendie allumé par eux sur 
tous les points à la fois dévore la ville qu'ils sont impuis- 
sants à defendre. 30,000 blessés périssent. Des richesses 
immenses sont englouties. Le vainqueur ne règne plus 
que sur des ruines. Un seul parti s'ouvre devant lui. 
Celui du retour. Et quel retour! A travers un pays 
ravagé, à la tète d'une armée découragée, harcelé sans 
cesse par un ennemi toujours vaincu et toujours renais- 
sant, à l’entrée de l'hiver, redoutable en ces contrées. Ce 
que fut la retraite de Moscou, d’autres l’ont raconte. 

A Paris et dans toute la France, l’agitation augmen- 
tait. Le mécontentement causée par la guerre s’accroissait 
à la pensée de l’inutilité de tant de sacrifices. Pour la 
premiére fois, la Fortune se montrait rebelle aux des- 


— 191 — 


seins de Napoléon. On fut longtemps cependant sans 
connaitre l'horrible réalité. Pendant bien des semaines 
les bulletins se succéderent ne parlant que de victoires 
et d'actions de grâces. Toutes les rencontres armées, en 
effet, se terminaient à notre avantage, mais l’ennemi le 
plus redoutable, le plus meurtrier, celui dont on ne par- 
lait pas, c'était le froid. Il se déclara tout à coup le 7 no- 
vembre (1). A partir de ce jour, c’est par milliers que les 
routes se couvrent d'hommes et de chevaux morts ou 
mourants. Le 12, l’armée est revenue à Smolensk et le 28 
devant la Bérésina. Là le désastre devient une débâcle. 
A quelques jours de là, 30,000 hommes seulement se 
retrouvaient sur les bords du Niémen des 500,000 qui 
l'avaient traversé moins de six mois auparavant, tandis 
que, en France, retentissaient encore les échos de Te 
Deiun chantes dans toutes les églises pour célébrer nos 
triomphes. 

Tout autre que Napoléon eût été accablé de tels revers. 
Mais il semblait que cet homme eütété envoyé au monde 
pour montrer jusqu'où peut s'étendre la puissance de la 
volonté humaine. Par une de ces résolutions soudaines 
dont lui seul a le secret, à peine est-il arrivé en Pologne 
qu'il quitte l'armée et revient directement à Paris, où il 
reparait inopinément le 17 decembre. Là il se retrouve 
en maitre. Il convoque tour à tour le Sénat, la Cour de 
cassation, la Cour des comptes, l'Université, la Cour 
impériale, le Corps municipal de Paris. Tous sont à ses 
pieds et, tandis que dans toute la France, la douleur, 
linquietudeet le deuil pénetrent jusqu'aux plus humbles 
foyers, il ne recoit des grands corps de l'Etat que protes- 
tutions serviles d'admiration, de dévoüment et d’obéis- 
sance. Sur de n’ètre pas contredit, il eXpose avec hauteur 
les motifs qui l'ont déterminé à entreprendre une guerre 


(1) En quelques jours le thermomètre descendit à 16 et 18 degrés. 


— 192 — 


politique: nécessité de combattre l’anarchie à l’intérieur, 
d'assurer la prépondérance de la France à l'extérieur et, 
sans dissimuler la grandeur des pertes dont il rejette la 
responsabilité sur la barbarie des Russes et sur la 
rigueur prématurée de la saison, il exprime la résolu- 
tion d'imposer au pays de nouveaux sacrifices (1). 

La déclaration n’était pas inattendue. Elle était sans 
réplique ; et sile Monileur garda le silence sur la frai- 
deur qui l’avait accueillie, elle n’en causa pas moins une 
douloureuse émotion chez ceux qui allaient étre appelés 
à en assurer l’execution. Le Prefet du Pas-de-Calais fut 
des premiers à ressentir cette émotion, et une lettre 
toute confidentielle adressée par lui le 3 janvier à un ami 
exprime en termes navrants les sombres previsions 
qu'elle lui inspirait (2). 


(4) Un journal anglais, le Star, publiait le 14 décembre 1813, un 
article où il disait: « La carrière de Napoléon est presque terminée; 
il doit se borner à conserver la France. Nous devons nous attendre 
à ce que l'Autriche va se déclarer contre lui ; il va évacuer l'Espa- 
gne... » Le Gouvernement, dans le Moniteur, se hâta de répondre : 
« Loin d'évacuer l'Espagne, on y envoie de nouvelles troupes, Nos 
armées ont rendu vains vos efforts et votre pays, votre trésor s’épuise 
dans cette lutte disproportionnée avec votre population et les 
besoins de vos établissements d'Asie et d'Amérique. L'Espagne est 
à la dynastie française, aucun effort humain ne peut l'empêcher. 
Pourquoi tant de modération? Pourquoi ne pas partager la France ; 
tant que vous laisserez réunis en un seul corps 20 à 25 millions 
d'hommes qui sont si près de vous, vous courrez des dangers. Re- 
faites un duc de Bourgogne, un duc d'Aquitaine, un duc de Nor- 
mandie, un duc de Bretagne, alors seulement vous aurez la sécurité.» 
Ces paroles hautaines étaient exactes, et sans les Bourbons, la 
France aurait sans doute été partagée après ses désastres causés 
par Napoléon. 

(2) Voici cette lettre : « Tibi soli. On trompe l'Empereur, on lui 
présente une mesure qui va mettre mon département dans une effer- 
vescence dont je frissonne de calculer l'explosion. Mais de grâce 


=, fe 


— 193 — 


L'année 1813 commençait mal. A l’extérieur, la défec- 
tion de nos alliés était certaine. A l’intérieur, les diffi- 
cultes financières se présentaient inextricables. Le bud- 
got de 1812 s'était soldé avec un déficit important par 
suite de la diminution des recettes en 1811. Le recrute- 
ment devenait de plus en plus impossible dans un pays 
épuisée déjà par la conscription. Sur les 120,000 conserits 
de 1813 appelés par sénatus-consulte du 1 septembre, 
le Pas-de-Calais avait fourni 1,616 hommes pour larmee 
de terre, 241 pour l'armée de mer. Ils s'étaient mis en 
route du 10 au 20 novembre. À ceux-là, en revenant sur 
les quatre classes précédentes, le Pas-de-Calais en avait 
ajoute 1,307, en déduisant 398 hommes mariés. Un 
nouveau sénatus-consulte du 20 janvier 1813 porta à 
150,000 hommes l'appel sur la classe de 1814, c'est-à-dire 
pour le Pas-de-Calais seul, 2,042 hommes de terre et 
256 de mer. Les conseils de révision seront convoqués 
du 10 mars au 20 avril, et les conscrits partiront aussitôt. 


nemplovez cette trop faible force qu'avec prudence, après avoir 
fait vérifier l'intensité de la résistance. Je me livre à l'espoir que la 
plus intime, la plus universelle confiance dans votre sagesse pré- 
viendra tous nos malheurs. Une fois attaqué il faut vaincre et quelle 
déplorable victoire que celle qui révèle aux alliés la discorde pla- 
nant au milieu de nos campagnes, menaçant nos villes et toute prête 
à nous plonger dans les horreurs d'une guerre civile. Tout est 
abstrait dans les conseils, tandis que la politique qui nous a sauvés 
de l'anarchie en nous conduisant de miracle en miracle pouvait les 
renouveler dans une conciliation qui finira par devenir impossible 
parce que personne n'est content. Vous connaissez mon dévonement 
pour notre Empereur, je laisse donc couler ma plume au milieu de 
mille idées qui m'échappent parce que vous me brülerez après 
m'avoir éclairé en ma qualité de vieux soldat sans reproches qui se 
livre en aveugle à votre ancienne amitié. » 

Ces sages conseils d'un Préfet connaissant bien l'esprit public ne 
furent pas entendus. 


— 194 — 


On réunit tout ce qui restait de vieilles troupes pour 
former de nouvelles armées. Le camp de Boulogne, au 
cominencement de 1813, était reduit à 7,000 hommes. Ls 
furent cantonnés pendant quelques jours chez l'habitant 
en attendant leur départ pour l'armee. Cette ville n'eut 
plus pour garnison que quelques bataillons de pupilles 
de la garde et les équipages de ce qui restait de la fut- 
lille. Ges forces peu nnportantes Suftirent à preserver 
des attaques des Anglais ce camp d'où partäaient naguere 
contre eux de si terribles menaces. A toutes ces me- 
sures S'ajouta [a mobilisation de cent cohortes de la 
garde nationale pour former une armée de reserve de 
250,000 hommes. C'étaient, disait-on, des hommes faits, 
justruits, remplis d'honneur ; leurs officiers pourtant 
laissaient à désirer. 

Plus onereuse et plus difticile encore devait ètre la 
reconstitution de la cavalerie, presque toute entiere ense 
velie sous Iles neiges de la Russie. Trois décrets succes- 
sifs du 4 janvier, du 25 mars et du 17 juillet 1813 servi- 
rent à procurer les chevaux nécessaires au service de 
l'armée. Le Pas-de-Calais dut fournir 130 chevaux de 
cuirassiers payés 400 fr., 120 chevaux de dragons payés 
350 fr. et 60 chevaux de trait qu'on envoya à Commercr. 
La répartition se faisait d'apres la population. Les fonds 
manquant, le paiement se fit longtemps attendre. 

Pour l'équipement des cavaliers il fallut, faute d'ar- 
gent, recourir au patriotisme. Patriotisme mélange de 
crainte, il faut bien le dire. Chaque arrondissement dut 
s'imposer de centimes additionnels qui, joints aux dons 
volontaires, leur permettraient de fournir et d'équiper 
un certain nombre de cavaliers. C'était [a reunion des 
maires qui prenait les decisions. Dans les villes 
c'étaieut les Conseils municipaux. Plusieurs villes de- 
passèrent le contingent qui leur était assigné. La muni- 
cipalité d'Arras se signala entre toutes. Taxée à six 


A | 


— 195 — 


cavaliers, elle en offrit vingt, plus 8,000 fr. sur ses éco- 
nomies (1). Le Conseil d'arrondissement en ajouta 
trente (2). Calais offrit trois cavaliers, Béthune et St-Umer 


(1) Dans la séance du Conseil municipal du 13 janvier 1813, 
M. Lesoing, adjoint, donna lecture du 29: bulletin de la grande 
armée qui constatait les pertes que nous avions faites en Russie. Il 
prononça un discours où il disait que la trahi‘on était la cause de 
nos malheurs, que cette guerre serait la dernière que ferait l'Empe- 
reur et termina en annonçant qu'on demandait à la ville d'Arras 
d'armer et d'équiper à ses frais six cavaliers. Le Conseil en vota 
vingt par acclamation, plus une adresse où il suppliait Sa Majesté 
d'accepter 8,000 fr. sur les économies de la ville. Pour parer ces 
cavaliers, le maire adressa aux habitants, le 11 février, une procla- 
mation où il disait: que le Conseil municipal avait offert en leur 
nom vingt cavaliers, que tous les fonctionnaires. toutes les adminis- 
trations s'empresseraient de faire des offrandes particulieres. Beau- 
coup de citoyens désirent également présenter leurs dons personnels, 
mais sont privés du moyen de les faire parvenir aux pieds de Sa 
Majesté. Un registre sera donc ouvert pendant dix jours à la mairie 
pour y recevoir ces souscriptions volontaires. La liste des souscrip- 
teurs sera adressée au Ministre de l'Intérieur qui fera agroer à Sa 
Majesté ce nouveau témoignage de l'amour et de l'attachement des 
habitants de cette ville pour sa personne et la gloire de ses armes. 

La souscription ne suffit pas, il fallut avoir recours aux centimes 
additionnels ; on qualifia pourtant cette imposition de volontaire. 

(2) Le Conseil d'arrondissement d'Arras, daus son adresse, dit : 
« Dés que Sa Majesté a fait connaître à son peuple les résultats de 
la rigueur extraordinaire de la saison, nous avons éprouvé le besoin 
de lui donner les preuves les plus signalées de notre dévouement et 
de tout notre amour pour son auguste personne, la läche trahison 
d'un rebelle, on nous remplissant d'indignation, exalte encore davan- 
tage ce désir dans notre cœur, Si vos armées perdent quelques 
troupes alliées, l'amour de votre peuple les remplacera par un plus 
grand nombre de vos sujets. Ils courront d'eux-memes se ranger 
sous vos aigles. Nous vous supplions d'agréer l'offre de trente cava- 
hiers montés et équipés, indépendamment des vingt offerts par la 
ville d'Arras Ils seront prêts à combattre sous peu de jours et à se 


— 19% — 


dix, Boulogne six (1), etc. La plupart des villes accom- 
pagnerent leurs dons d'adresses chaleureuses dont il 
serait permis de suspecter la sincérite, s’il ne fallait tenir 
compte de la fascination exercée par Napoleon sur tous 
ceux qu'il daignait appeler à concourir à ses desseins. 
Peut-être aussi serait-il juste de reconnaitre là le résultat 
des efforts du baron de la Chaise à servir une cause dont 
nous l'avons vu désespérer lui-méme. Le 17 janvier il 
avait, sur l'invitation du Ministre, adressé aux Sous- 
Préfets du département une circulaire où, ravivant leur 
admiration personnelle pour l'Empereur, il stimulait 
leur zele à réparer nos désastres et à préparer à nos 
armes de nouveaux triomphes nécessaires à la tranquil- 
lite de l'Europe, disait-il. Il les exhortait à provoquer à 
cet effet des reunions des maires dans les cantons et à 
lui signaler les communes et les particuliers qui se 


réunir aux braves des autres parties du département. Rien ne coû- 
tera à vos fidéles sujets pour maintenir le peuple français au rang 
où Votre Majesté l'a placé. Signé : Haudouart, maire de Bapaume ; 
Verdevove, maire de St-Laurent ; de Louverval, maire de Villers- 
au-Flos ; de Boiry. maire de Farbus; de Cardevacque, maire de 
St-Eloy; Damiens, maire de Bucquoy: de Lagranre, maire de Mar- 
quion ; Dubrulle, maire de Rouvroy ; Demorv, maire de Gavrelle ; 
Petit, maire de St-Nicolas ; Thérv, adjoint d’Avette; Capon, maire 
du Transloy ; de Fromentin, maire de Gommecourt; Hémery, maire 
de Beaumetz-lez-Loges ; Tamboise, maire de Vimy ; Lesergeant, 
maire d'Hendecourt;, Waterlot, maire de Boyelles ; Baudelet, maire 
de Thilloy ; Proyart, maire d'Ervillers ; Delabv, adjoint de Rœux; 
Deflandre, maire de Monchy ; Boulanger, adjoint de Beaumetz-lez - 
Cambrai; Lesergeant, maire de Souchez ; Flament, maire de Croi- 
silles; Proyart, adjoint de Puisicux: Haudouart, maire de Thièvres.» 

(1) Nous lisons dans l'adresse du Conseil municipal de Boulogne: 
« C'est pour nous un bonheur bien vivement senti de pouvoir assuret 
à Votre Majesté qu'elle ne trouvera en aucun temps en son empire 
ni commune plus fidèle, ni des sujets plus dévoués et plus recon- 
naissants, etc. » 


ee 0 RE 


— 197 — 


seraient distingués par leur générosité en hommes et en 
chevaux. Ces réunions devaient étre convoquées dans 
les dix jours et les offres qui en résulteraient réalisées 
quinze jours après (1). Tout donc se préparait, s'organi- 


(1) Voici la circulaire du Préfet: « Nos ennemis ont eu l'insolence 
de publier que notre auguste Empereur aurait perdu quelques rayons 
de sa gloire et que le Français pourrait sentir moins vivement les 
bienfaits de notre monarque et toute la reconnaissance dont nous 
sommes pénétrés pour le plus chéri des souverains Ces perfides 
conspirateurs contre le repos et la paix de l'Europe calomnient nos 
armées et son immortel général en attribuant aux armes des Russes 
toujours vaincus les funestes effets du plus rigoureux des hivers. 
Qu'ils apprennent que la France entière est disposée à réparer toutes 
les pertes que des frimas précoces ont pu nous causer, et qu'elle 
prévoit toutes espèces de besoins par ses rapides offrandes, et qu'il 
n'est ni ville, ni village, ni propriétaire, ni cultivateur qui ne s'em- 
presse de contribuer au succès d'une nouvelle campagne qui dissipera 
toutes les illusions par nos triomphes plus brillants encore que ceux 
que nous avons célébrés pour les victoires de la grande armée par- 
tout où elle n'a eu à combattre que les esclaves enrégimentés de la 
Russie. 

» Laissons donc éclater nos dispositions et nos sentiments ; il s'agit 
d'établir une barrière éternelle entre les brigands du Nord et tous 
ces Etats qui présentent tant d'objets de tentation, de jalousie, de 
jouissances, à ces barbares. Qui de nous pourrait calculer quelques 
sacrifices ? qui pourrait comparer quelques privations avec l'impor- 
tance de pareils succès. Je suis donc entièrement convaincu que tous 
nos concitoyens s'empresseront de prouver leur dévouement à notre 
Empereur en s'occupant sans le moindre retard des moyens de rem- 
plir ces obligations devenues sacrées pour nous. » 

Après avoir dit que le Ministre de l'Intérieur, le 15 janvier, lui 
avait fait connaitre la sensation que le sénatus-consulte du 10 janvier 
avait fait sur tous les bons citoyens de la ville de Paris, il ajoutait 
que les mêmes sentiments s'étaient déjà prononcés dans les princi- 
pales villes du département et il terminait en disant : « Je ne doute 
pas que vos administrés, aussitôt qu'ils en seront instruits, n'éprou- 
vent le besoin d'exprimer des vœux semblables ; je vous fais connaitre 


13 


sait grâce à l’admirable vitalité de la France et à l'in- 
domptable énergie de son chef. Mais Napoléon savait 
mieux que tout autre que pour assurer l’avenir d'un 
empire il ne suffit pas d’être un grand homme de guerre. 
A la veille de se livrer de nouveau au sort des batailles, 
il sentait la nécessité d’apaiser la révolte qu’il avait lui- 
même suscitée au cœur des catholiques par les indignes 
traitements dont le Pape avait été l’objet. Le %5 janvier. 
il signait avec le pontife, prisonnier à Fontainebleau, un 
projet de Concordat par lequel il rendait au Saint-Siège 
ses Etats et lui faisait reprendre sa place à la tête des 
puissances temporelles. Tous les ecclésiastiques exiles 
etdisgraciés devaient être rétablis. D’autres furent l’objet 
de quelques faveurs. Trois évêques reçurent la croix 
d'officier de la Légion-d’Honneur. On crut un instant la 
paix rendue à l'Eglise. Mais l’explosion de joie produite 
à cette nouvelle fut prématurée. L’Evêque d’Arras avait 
été des premiers à entonner l’hymne de la louange et à 
prescrire à ses diocésains de publiques actions de 
grâces (1). Des difficultés politiques s’élevèrent. Mis en 
demeure de souscrire à l’asservissement de l'Eglise en 
France pour recouvrer sa liberté personnelle, Pie VI, 
dont la fermeté égalait la douceur, refusa de signer. Il 


l'un des plus beaux mouvements de l’honneur français qui a eu lieu 
dans l'Oise, je suis certain que notre département ne restera pas en 
arrière, je vous prie de me faire connaitre dans les cinq jours les 
progrès des mesures qui seront prises. » 

(1) Voici un extrait de ce mandement : « Un évènement d'une 
aussi grande importance exige des actions de grâce à l'auteur de 
tout don parfait ; c'est une nouvelle preuve de protection à l'Eglise 
de France et à l'Empire. Priez de tout votre cœur pour la conserva- 
tion des jours de Sa Majesté qui se montre dans toutes les circons- 
tances l'ami, le soutien et le protecteur de la foi de nos pères. Priez 
pour Sa Sainteté qui, sincèrement aflectée des maux de l'Eglise de 
France, a bien voulu mettre fin à ses larmes et à ses gémissements.» 


— 199 — 


conserva ses fers et le clergé son mécontentement contre 
l'Empereur. Napoléon n’était pas accoutumé à rencontrer 
une telle résistance chez ceux qu'il tenait en son pouvoir. 
Le Sénat venait encore à ce moment même de lui donner 
une nouvelle preuve de sa docilité. Par le sénatus- 
consulte du 11 février, avait été instituée la régence à 
laquelle depuis longtemps déjà l’opinion se trouvait pré- 
parée par les discours officiels et les articles officieux du 
Monileur. En conséquence de ce sénatus-consulte, l'Im- 
peratrice et son fils furent revètus des insignes de la 
souveraineté. Par là se trouvait assurée l’hérédité du 
pouvoir aux mains de la dynastie de Bonaparte. Et à 
quelques jours de là, le 14 fevrier, l'Empereur, ouvrant 
Jui-méme la session du Corps législatif, put encore, 
mais cette fois avec plus d’orgueil que de vérité, prome- 
ner ses regards sur toute l'Europe, affirmer la préponde- 
rance de la France sur les nations enchainées à son char 
et parler des ressources de son immense empire (1). Lan- 


(1) Le comte de Montalivet présenta, le 25 février, au Corps légis- 
latif un rapport complet sur les ressources de l'Empire. En voici un 
extrait: La population de la France en 1789 était de 26 millions 
d'habitants, elle est actuellement de 28 millions 700,000 et, avec les 
pays annexés, de 42 millions. Bien que la récolte de 1811 eût été très 
mauvaise, partout l'agriculture prospère. le produit des céréales s'est 
accru d'un dixième ; on récolte 40 millions d'hectolitres de vins, 
8 millions d'hectares de bois rapportent 100 millions, 30,000 hec- 
tares de terre produisent 30 millions de livres de tabac. On récolte 
pour 80 millions de lin et de chanvre et 250 millions d'huile végétale. 
Puis le rapport passe en revue l'industrie, le commerce, les travaux 
publics, les diverses administrations et l'instruction publique. I y a 
9,500 élèves dans les lycées et 18,000 dans 500 collèges, 920,000 
dans 31,000 oôcoles primaires. Il y a une école normale, 35 acadé- 
mies qui instruisent 9,200 auditeurs dont les deux tiers étudient le 
droit et la médecine, une école polytechnique instruit 150 élèves, 
les écoles de St-Cyr, de St-Germain et de la Flèche préparent 1,500 
jeunes gens aux écoles militaires. La marine a beaucoup souffert, 
mais On peut espcrer qu'elle se relèvera, etc. 


— 900 — 


gage décevant que nous trouvons à toutes les pages de 
l’histoire sur les lèvres des conquérants à la veille de 
leur ruine! A ce moment même, on apprenait que la 
Prusse, détachée de notre alliance, non contente d'en- 
voyer 30,000 hommes en Pologne, faisait appel a sa 
noblesse pour former un corps de 20,000 cavaliers et 
menacer nos frontieres. Pour répondre à ces engage- 
ments volontaires, le Gouvernement décide la création 
d’un corps de 10,000 gardes d'honneur divisé en quatre 
régiments et composé de jeunes gens auxquels leur 
fortune permet de s’équiper à leurs frais (1). 

Les hommes ne suffisaient pas ; il fallait de l'argent. 
Les dépenses de 1811 avaient été réglées à 785 millions, 
celles de 1812 à { milliard 30 millions, le budget de 1813 


(1) Les préfets et les autorités devaient se concerter pour leur 
organisation et prendre de préférence les fils ou neveux des fonction- 
naires, des ecclésiastiques, des magistrats, des membres de la Légion- 
d'Honneur, des personnes nobles et enfin des plus hauts imposés. 
Leur équipement était celui des hussards, vert foncé et blanc. 

Le baron de la Chaise, le 20 avril 14813, disait dans une circulaire 
« que Sa Majesté, appréciant le zele et le dévouement de ses sujets 
qui ont exprimé le désir de voir une garde permanente admise à 
l'avantage d'entourer le trône, a voulu les récompenser en ouvrant 
d'une manière spéciale la carrière des armes aux anciens militaires 
et aux fils des familles les plus recommandables par leurs dignités. 
leurs fonctions, par leur rang dans la société comme par la fortune, 
qui n'ont pas encore choisi un état et qui ont une profession peu 
analogue à l'ancienne existence de leurs pères.Ceux qui ne pourront ou 
ne voudront entrer dans ces corps pourront faire une offrande pour 
aider les gardes d'honneur dépourvus de moyens suffisants.Je compte 
trop sur le bon esprit des habitants du Pas-de-Calais, sur leur dévoue- 
ment à la personne sacrée de Sa Majesté, pour douter un instant 
qu'ils s'empressent de se faire remarquer dans cette circons- 
tance, comme dans toutes celles qui leur ont procuré l'honneur de 
la servir » 


— 201 — 


se montait à 1 milliard 150 millions (1). De nos jours ces 
chiffres n’effrayeraient pas, alors ils parurent énormes 
et on résolut de faire participer à ces dépenses les pays 
annexés : la Hollande, l'Illyrie et les villes Hanséatiques. 

L'empereur, craignant de tenter un emprunt dont les 
conditions eussent été deplorables et ne voulant pas de 
papier-monnaie, eut recours, à quelques semaines de là, 
à un nouvel expédient qui porta un grand préjudice à la 
fortune des communes. C’était de les déposséder de leurs 
biens ruraux, de leurs usines (2), et de les céder à la 
caisse d'amortissement, pour les faire vendre par l’entre- 
mise de l’Enregistrement. Les communes devaient rece- 
voir en échange une inscription de rente proportionnée 
au revenu du bien cédé. Les gages des créanciers étaient 
transférés sur les autres biens communaux. Cette dépos- 


(1) En 1810, la guerre et la marine avaient absorbé 289 mil- 
lions ; en 1811, 506 millions; en 1812, 520 millions; en 1813 il 
fallait compter 800 millions ; les autres dépenses ne prenaient que 
349 millions. Les contributions directes fournissaient 306 millions ; 
l'enregistrement, 195 millions; les contributions indirectes, 132 mil- 
lions ; les douanes, 143 millions; les postes, 13 millions ; les sels et 
tabacs, 8 millions 457,000 fr. Le Pas-de-Calais payait en contribu- 
tions directes, 5 millions 356,381 fr. 

Les dépenses, sans la guerre et la marine, se répartissaient ainsi: 
dette publique, 148 millions ; liste civile, 28 millions, 300,000 fr. ; 
ministères : de la justice, 25 millions; des relations extérieures, 
8 millions 800,000 fr.; de l'intérieur, 60 millions ; des finances, 
24 millions ; du trésor, 8 millions 900,000 fr. ; des cuites, 16 mil- 
lions; de la police, 2 millions. 

Il est vrai que les départements et les communes payaient alors 
beaucoup de dépenses de nos jours à la charge de l'Etat. 

(2) Les pâtis, pâturages, terrains tourbeux et autres dont les habi- 
tants jouissaient en commun, ainsi que les halles, marchés, prome- 
nades et emplacements utiles pour la salubrité et pour l'agrément, 
ainsi que les édifices appelés à un service public, tels que les églises, 
hôtels de ville, salles de spectacle, etc , étaient exceptés de la vente. 


— 202 — 


session fut décidée sans consulter les communes. On fit 
valoir, pour la justifier, les critiques ordinaires contre 
les biens de main-morte. Les 370 millions qu’on esperait 
obtenir par ces ventes devaient servir à amortir le déficit 
du budget. Dans le Pas-de-Calais, grand nombre de com- 
munes se virent dépouillées par là, en 1813 et 1814, de 
marais qui avaient été mis en culture ou loues, et d'an- 
ciens presbytères ou autres édifices alors sans emploi. 
qui furent vendus à bas prix, et remplaces par une rent: 
de valeur inférieure (1). 

Comme on le voit, on était loin de la prosperité crois 
sante dont les rapports officiels et mensongers présen- 
taient la perspective aux populations désolées par Îles 
désastreuses levées militaires. Le 3 avril, le Sénat, s'ar- 
mant des droits qu'il s'était conferes moins de trois mais 
auparavant, mobilisait les cent cohortes de la garde 
nationale (2). De plus, il prelevait sur la garde nationale 
de certains departements les hommes nécessaires à la 
défense des ports et des frontières de l’ouest et du midi. 
Le Pas-de-Calais, faisant partie du % arrondissement 
maritime, fournit 976 grenadiers et chasseurs et on forma 
deux cohortes (3), à la tète desquelles se retrouva leur 


(4) Nous croyons que la pénurie du Trésor fit continuer, après 
1814, ces ventes qui, bien que décidées sous l'Empire, n'avaient pu 
être exécutées en entier pendant ce régime 

(2) Elles étaient destinées en partie au recrutement de l'armée 
active et à la formation d'une armée de réserve. Le Pas-de-Calais 
fournit dans ce but 181 hommes. 

(3) On appelait tous les trois mois à l'activité le dixième de la légion, 
c'est-à-dire 480 hommes. Le premier détachement dut se rendre à 
Anvers le 31 mai 1813. La légion se composait de 4,800 hommes, 
divisés en 8 cohortes et 32 compagnies, pris, savoir: 1,350 hommes 
dans l'arrondissement d'Arras, 1,250 dans celui de Béthune, 900 dans 
celui de St-Omer, 750 dans celui de St-Pol, 300 dans celui de Bou- 
logne et 300 dans celui de Montreuil. Ces deux derniers fournis- 


— 203 — 


ancien chef, le général Rampon, et destinées à voler à la 
defense des chantiers d'Anvers, de Flessingue, etc. D'au- 
tres cohortes, dites wrbaines, composées de 1,000 hommes, 
furent réservées au service ordinaire des places les plus 
exposées. Boulogne en fournit deux, Calais et Montreuil 
chacune une. Chacune de ces cohortes fut divisée en 
7 compagnies, dont une de canonniers. Le 5 avril on fit 
un nouveau réglement pour la garde nationale. 

Un décret impérial du {+ avril 1813 leva 80,000 hommes 
sur les classes de 1807 à 1812. Le Pas-de-Calais fournit 
1,129 hommes qui durent partir du % avril au 15 mai. 

On conçoit l'émotion que de pareilles mesures devaient 
causer dans un pays comme le notre, où les bras sont à 
peine suffisants à l’agriculture. L'écho de cette émotion 
se retrouve aux procès-verbaux de la session du Conseil 
général, en mai. Cette assemblée disait que le service de 
la garde nationale était dur dans le Pas-de-Calais, à 
cause de sa proximite de la frontière,etqu'’on pourrait im- 
poser les méimes sacrifices aux départements du centre. 
La garde urbaine, y est-il dit, demande tant d'hommes 
que les habitants des villes n’y suffisant pas, on estobligé 
d'appeler à la complèter les habitants des communes 


saicnt moins parcequils contribuaient seuls à former la légion 
urbaine. L'habillement de cette légion devait coûter 30,000 fr., les 
hommes devaient s'habiller à leurs frais ou verser 100 fr. Les Conseils 
municipaux devaient pourvoir à l'habillement des hommes qui ne pou- 
vaient faire cette dépense, et pour aller plus vite, en attendant que 
le produit des centimes additionnels votés fût rentrô, on pouvait 
faire avancer la somme nécessaire par les plus hauts cotisés. De plus, 
ceux qui se faisaient remplacer devaient fournir une taxe destinée 
au même objet. On devait prendre les célibataires de 29 à 40 ans, 
M. d'Acary était chef de légion et M. Delannoy, adjudant-major. 
Les officiers n’avaient d'autorité que dans le service et pour le ser- 
vice. Les gardes nationaux étaient soumis à la discipline militaire ; 
on leur faisait passer des revues, ete. 


— 204 — 


rurales situées à 2 et 3 kilomètres des villes, le servir 
actuel est pénible et onéreux. À ces doléances timidis 
se joignaient des vœux pour la paix. Quelques juur: 
après, dans la même session, le Conseil général, à lins 
tigation du Préfet, envoya à l'Empereur une adress 
chaleureuse où, ne mentionnant nos désastres que pui 
le remercier de n’avoir pas désespéré de la France, i 
protestait de son dévouement à la dynastie impérial 
de sa confiance en la volonté de celui qui, par ses victoires, 
devaitenfin procurer à ses sujets la paix « si sOuYtii 
offerte par lui et repoussée par ses ennemis. » Suivaitut 
long compte-rendu de l'esprit public dans le Pas-de 
Calais (1). 


(1) Le Conseil général du Pas-de-Calais s'étant assemblé en session 
ordinaire le 41 mai 1813, adressa à l'Empereur l'adresse suivant. 
M. Wartelle étant président, M. Duquesnoy étant secrétaire : « La 
première pensée, le premier vœu du Conseil est de déposer aux pieds 
de Votre Majesté l'hommage de sa respectueuse reconnaissance €l 
de son admiration. Jamais il n'éprouva un plus vif besoin de mani- 
fester ses sentiments. Quand les rigueurs d'un affreux climat vinrent 
au secours d'un ennemi chassé de ses plus belles provinces et de sa 
capitale, Votre Majesté ne désespéra pas du salut de la France. Elle 
déploya un grand caractère devant lequel viendront toujours échouer 
les efforts de ses ennemis. Les cris de victoire se font entendre : les 
machinations et les espérances du perfide insulaire sont pulvérisées! 
L'étoile de la France a prévalu! Votre Majesté peut enfin se flatter 
de voir se réaliser le vœu le plus cher à son cœur et à celui de ses 
sujets, la paix si souvent offerte par Votre Majesté et repoussée par 
ses ennemis, Le Conseil général ne présenta jamais, avec plus de 
confiance à Votre Majesté, l'hommage de ses sentiments de fidélité 
et d'amour que dans cette circonstonce, où elles seront transmises À 
Votre Majesté par Sa Majesté l'Impératrice, reine et régente, auguste 
dépositaire des pouvoirs de Votre Majesté, et qui partage avec elle 
les sentiments de fidélité et d'amour (sic). » 

Rendant compte de l'esprit public dans le Pas-de-Calais, le Conseil 
général s'exprime ainsi: « Amis de l'ordre et de la tranquillité, les 


— 205 — 


C'était à ce moment-là mème que recommencçaient les 
hostilités. L'Empereur partait en personne pour se 
mettre à la tête de l’armée du Rhin. A Mayence, sa pré- 


habitants du Pas-de-Calais sont intimement convaincus que l'obéis- 
sance aux lois et la fidélité au souverain sont la première sauvegarde 
du bonheur public et les gages les plus saints et les plus inviolables 
de leur reconnaissance particulière envers le héros régénérateur qui 
les a sauvés de la tourmente révolutionnaire dont ils ont été si cruel- 
lement battus. Jamais le calme qui leur a été rendu par les restau- 
rations mémorables qui ont suivi le 18 brumaire n'a été troublé par 
les manœuvres du mécontentement et de l'intrigue. Jamais ces ma- 
chinations infâmes, ces tentatives atroces qui ont été dirigées contre 
le chef auguste de l'Empire (Conspiration de Mallet) n'ont manqué 
d'exciter dans le Pas-de-Calais la plus vive indignation, le plus 
lugubre effroi. Toujours ralliés à la confiance et à l'espoir qu'inspi- 
rent si justement en France les vertus et les travaux du monarque 
qui s'occupe de ses destinées, ils n’ont cessé de s'unir par tous leurs 
efforts et de tous leurs moyens aux grandes pensées qu'il médite 
pour la gloire et la prosperité de ses peuples. Ils ont fait et font 
encore, avec le dévouement le plus entier et la résignation la plus 
touchante, ces sacrifices toujours si douloureux pour le père de 
famille, si difficiles à la médiocrité des fortunes, et jamais l’accent 
séditieux du murmure ne se fait entendre, pas même la plainte hum- 
ble et sincère de la nature et du besoin. C’est ainsi que le Conseil 
général peut la révéler au cœur paternel de l'Empereur parce qu'elle 
est elle-même le gage de l'amour des administrés de ce département. 
Ils viennent de l'entourer de leur jeunesse, de déposer à ses pieds 
leurs tributs volontaires. D'après ces élans de patriotisme et de cou- 
rage qui ne peuvent manquer à des cœurs français, à la voix d'un 
tel maitre, ils l'accompagnent de leurs vœux dans ces plaines où il 
vient de triompher de l'audace et de la trahison de ses ennemis, et 
demandent au Ciel la conservation d'un tel instrument de la Provi- 
dence et de ses desseins. Ils en attendent et bénissent le terme d'une 
guerre dont il a déjà rehaussé les éléments par la victoire qui doit 
mettre le comble à sa gloire immortelle comme à ses bienfaits. » Ce 
langage faux et amphigourique ne rendait guère le désespoir que la 
conscription excitait dans notre pays. 


— 906 — 


sence groupa autour de lui le grand duc de Bade, le 
prince de Hesse, le duc de Nassau, et calma l’efferves- 
cence soulevée dans cette partiedel’Allemagne, désireuse 
de recouvrer l'indépendance. Bientôt il prit l'offensive. 
Trois victoires : Weissenfels, Lutzen, Bautzen, rempor- 
tees en dix jours, provoquérent encore une fois un 
concert unanime d'actions de grâces, où nous retrou- 
vons, comme toujours, l'Evèque d'Arras lançant un 
mandement pompeux (1). Les mauvaises nouvelles du 
Sud faisaient alors contrepoids aux glorieuses nouvelles 
du Nord. En Espagne, Wellington, vainqueur à Sala- 
manque, était entré à Madrid (2). De là, obligé de reétro- 
grader un instant jusqu’en Portugal, il en était sorti de 
nouveau et, par la victoire décisive de Vittoria, avait 
forcé les Français à repasser les Pyrénées. Abandonné 
des siens, mal obéi des généraux qui se jalousaient 
entr’eux, haï des Espagnols à cause de son titre d’etran- 


(1) Ce mandement, fait après la bataille de Lutzen qui ramena le 
roi de Saxe dans ses Etats, commence par une longue citation de 
Bossuet, où il dit que Dieu seul fait les conquérauts., Mer de la Tour 
ajoute qu'il faut reporter au Dieu des armées la gloire qu'il envoie 
à Napoléon. « Faut-il que nous le montrions ramenant dans sa capi- 
tale son fidele allié, ce roi chéri du Ciel qui trouve dans le respect 
que lui porte l'Europe entière la récompense de ses hautes vertus. 
Faut-il que nous vous montrions Napoléon se jouant des menaces 
d'un redoutable ennemi et les faisant tourner à sa honte ? faisant la 
guerre comme un simple général et se livrant à toutes les fatigues 
pour remettre enfin la France en repos D'immenses travaux deman- 
dent de grands sacrifices pour asseoir la paix que nous désirons 
tous sur des bases également glorieuses à Dieu et avantageuses à la 
France, etc, » 

(2) Le 30 août 1813 on demanda au Sénat de prendre dans les dépar- 
tements du Midi 30,000 hommes sur les classes de 1812, 1813 et 1814 
pour renforcer l'armée française alors en pleine retraite. Le rap- 
porteur terminait ainsi : « 11 faut imiter l'élan du Nord quand les 
Anglais débarquérent à Flessingues, » 


— 207 — 


ger, le roi Joseph avait du quitter l'Espagne et la royaute 
éphémère dont, à la vérité, il avait toujours accepté le 
fardeau malgré lui. L'étoile de Napoléon palissait. En 
Allemagne, il n'avait pas su profiter de ses victoires. En 
signant le funeste armistice de Plessitz (20 mai-16 août), 
il avait donné aux princes allemands, qui le détestaient, 
le temps de se reconnaitre et de se concerter dans leur 
défection. Les plaisirs où il avait encore une fois 
cherché à les endormir à Dresde, comme l’année précé- 
dente, n'avaient pas amené les mêmes résultats. A la 
reprise des hostilités, la Bavière, la Suéde, l’Autriche 
elle-mème nous avaient abandonnés. 

L'Empereur fut personnellement victorieux sous les 
murs de Dresde (1), mais ses généraux, Vandamme, Mac- 
donald, Ney, avaient subi des échecs. Un autre, Moreau, 
l'avait trahi et s'était chargé de diriger les operations de 
ses ennemis. Celui-ci, du reste, avait reçu, sans attendre, 
le châtiment de son crime. A la bataille de Dresde, un 
boulet lui avait fracassé les deux jambes. Les demandes 
de subsides en hommes et en argent se renouvelaient 
toujours. Pour en empéècher le mauvais effet, le 4 octobre 
1813, l’archichancelier, dans un discours au Sénat, répeta 
ce que tous les fonctionnaires avaient ordre de dire 
depuis longtemps : que l'Empereur avait tout fait pour 
empècher la guerre de recommencer et réunir un congrès 
qui aurait amene la paix, et il déposa les pieces diploma- 
tiques qui, selon lui, justifiaitent son assertion. C'était 
faux, car toujours l’obstination et l’orgueil de Empereur 
firent échouer toute espèce d'arrangement de paix. Le 


(1) À l'occasion de cette bataille Mgr de la Tour ordonna des 
prieres d'actions de grâces : « [Lorsque Dieu, se jouant des des- 
seins d'une vaine politique, renverse les projets des ennemis, traverse 
leurs conseils et rend inutiles leurs immenses préparatifs de guerre, 
la nation pour laquelle s’opère d'aussi grandes merveilles de la pro- 
tection de Dieu ne saurait montrer trop de reconnaissance, etc. » 


— 208 — 


7 octobre, l’Impératrice régente se rendit en personne au 
Sénat. Elle y prononça un discours. Après avoir dit que 
l'Empereur ne voulait pas d’un trône flétri ni d'une cou- 
ronne sans gloire, elle terminait en s’écriant: « Français! 
votre Empereur, la patrie et l’honneur vous appellent. » 
Le résultat de la séance fut un sénatus-consulte qui 
appelait sous les drapeaux 280,000 hommes, dont 120,000 
sur la classe de 1814 et 160,000 sur la classe de 1815. 
Ceux-ci étaient des enfants. Que pouvait-on faire d'eux? 
et qui pouvait alors conjurer nos désastres? Les défaites 
se succédaient avec autant de rapidité qu’autrefois les 
succes : Wachau, Leipzig. la bataille la plus sanglante du 
siecle, celle qui fut surnommée par les Allemands eux- 
mèmes la bataille des nations, incertaine"pendant trois 
jours et finalement perdue par suite de la défection des 
Saxons, Hanau. Trois fois dans la derniére quinzaine 
d'octobre, les aigles avaient reculé. Vainement jusque-là 
le Monileur avait-il cherché à atténuer, à dissimuler nos 
revers. Apres Leipzig, il fallut bien avouer la vérité. En 
tout autre pays elle eût produit la stupeur, l'indignation, 
le découragement. En France, il en fut tout autrement; 
et tel était encore alors le prestige de Napoleon, que de 
toutes parts des adresses envoyées à l’Impératrice 
régente protestaient de l’empressement à faire de nou- 
veaux sacrifices. Le Pas-de-Calais ne fut pas des derniers. 
Arras, Calais, Boulogne, Bethune, St-Pol envoyerent de 
ces adresses, parmi lesquelles celle du Conseil municipal 
d'Arras se distingua par un enthousiasme trop violent 
pour n'être pas factice (1). 


(1) Voici l'adresse du Conseil municipal d'Arras : « Madame, 
tous les Français ont entendu l'appel que Votre Majesté vient 
d'adresser au nom de l'Empereur, de la patrie et de l'honneur. Ces 
noms chéris n'ont pas été prononcés en vain par Votre Majesté. 
Jamais, non jamais, le sol de notre belle France ne sera la proie 
des armées étrangères et le théâtre de leurs dévastations. Les habi- 


— 909 — 


Enfin, le 7 novembre, on apprenait que l’armée avait 
repassé le Rhin. Deux jours après, l’Empereur était à 
Paris. Cette fois il ne s'agissait plus de conquêtes, mais 
de la défense du territoire. De tous côtés on envoie des 
gardes nationaux mobilisés defendre les places fron- 
tièéres pour rendre libres les troupes actives (1). Les 
lévées d'hommes et d'argent s’imposaient plus nécessai- 
res que jamais. Le 11 novembre, l'Empereur decide que, 
vu l’urgence, et le Conseil d'Etat entendu, il serait ajouté 
30 centimes additionnels aux contributions foncière, des 
portes et fenétres, et des patentes, payables par tiers en 
novembre-décembre 1813 et janvier 1814. De plus on 
doubla les contributions personnelle et mobilière de 
1813 et on augmenta les droits sur le sel (2). 


tants de cette ville, animés des mêmes sentiments, jurent aux pieds 
de Votre Majesté qu'ils sont prêts à tous les sacrifices pour soutenir 
la gloire du nom français, l'intégrité de l'empire et le trône sur 
lequel reposent toutes nos espérances. » 

Dans l'adresse du Conseil municipal de Boulogne, on lit: « Nos 
premiers-nés combattaient ou sont morts sous les drapeaux, leurs 
jeunes frères ont, dans leurs vœux, devancé votre appel. Récom- 
pensez cette ardeur en employant leur courage. Et nous, que notre 
âge éloigne des combats, entendez aussi notre voix, accordez-nous 
l'honneur de contribuer par tous les sacrifices (si on peut appeler 
sacrifices les libres offrandes des fils à leur mère) aux grands des- 
seins d'un grand homme, aux grandes destinées d'un grand peuple. » 

(1) Dans le Pas-de-Calais, le 17 décembre, on envoya à Aire une 
cohorte composée de grenadiers de première classe, une de fusiliers 
et une d'artilleurs. A Hesdin, c'est une cohorte.moitié grenadiers et 
fusiliers, et une cohorte d'artillerie ; à St-Venant, c’est une cohorte 
mixte. 

(2) Le 27 novembre, on mit à la disposition du Ministre de la 
Guerre 23.569,966 fr. sur le produit de ces nouveaux impôts. On 
forma un bureau de liquidation pour payer les objets requis pour 
l’armée ; on devait au département du Pas-de-Calais 16,000 fr. pour 
transports militaires. 


— 210 — 


Le 13 novembre, était décrété l’appel de 300,000 hom- 
mes sur les classes précédentes, c’est-à-dire tout ce qui 
restait d'hommes valides de 25 à 30 ans; 150,000 devaient 
étre appelés de suite, et le reste ne le serait que si l’en- 
nemi passait la frontière. Il faut, disait-on, se defendre, 
si on ne veut avoir le sort de la Pologne, et l'Empereur, 
le {4 novembre, répondant a une adresse du Sénat,disait: 
«Il y a un an, toute l’Europe marchait avec nous; aujour- 
d'hui, elle est contre nous; c’est que l'opinion du monde 
est faite par la France ou par l’ Angleterre, et actuelle- 
ment c’est ce pays qui impose ses volontés, Nous avons 
tout à redouter de sa haine, si l’énergie et la puissance 
de la nation ne nous soutiennent pas. La postérité dira 
que si de grandes et critiques circonstances se sont preé- 
sentées, elles n’étaient pas au-dessus de la France et de 
moi.» Devant le Corps législatif, il affirma que jamais il 
ne trahirait la gloire nationale. « Les Français seront 
dignes d’eux et de moi, » s’écriait-il. Et par là il s’attri- 
tribuait le droit de prendre toute initiative. 

Le 5 décembre fut célébrée pour la dernière fois l’anni- 
versaire de la bataille d’Austerlitz et du couronnement 
de l'Empereur. Triste contraste entre les gloires passées 
et les humiliations présentes ! A l’ouverture du Corps 
législatif, le 19 decembre, le ton du maitre avait baissé et 
il ne le traitait plus avec le même dédain. Un quart des 
députés avaient fini leur mandat ; il eùt fallu procéder à 
des élections. L'Empereur n'osa pas appeler le pays à un 
scrutin et préfera proroger les pouvoirs des députés 
sortants, mais l'opinion publique,devenue peu favorable 
a Napoléon, s’exerçant de plus en plus sur ce corps, 
suspendit ses séances le 31 décembre, jusqu’à la noini- 
nation des nouveaux membres. Il violait par la la Cons- 
titution que lui-même avait faite (1). 


(1) Pour expliquer ce changement dans ce que l'Empereur avait 
décidé précédemment, le Ministre de l'Intérieur envoya le 2 janvier, 


— 211 — 
Les difficultés de toutes sortes étaient telles pour faire 


aux commissaires extraordinaires, une circulaire que nous repro- 
duisons : « Lorsque l'Empereur a convoqué le Corps législatif, il a 
dû croire que les députés arriveraient des départements, animés de 
cet élan qui doit porter tout homme à oublier, dans les circonstances 
de danger, tout autre sentiment que le besoin de se réunir contre 
l'ennemi commun. Sa Majesté devait croire que, secondant ses hautes 
vues pour la défense de la patrie commune, pour la conquête d'une 
paix pour laquelle elle a consenti à de si grands sacrifices, et dont 
la nécessité est si généralement sentie, le Corps législatif montrerait 
à l'Europe qu'une seule volonté nous anime et que tout ennemi de 
la gloire et de la prospérité de la France ne saurait trouver d'auxi- 
liaires parmi nous. 

> Sans doute, ce sont les sentiments de la très grande majorité du 
Corps législatif, où l’on voit tant d'hommes éprouvés par d'honorables 
services, mais les restes d'un esprit de faction qui a survécu à nos 
troubles civils, peut-être davantage encore l'inexpérience de quel- 
ques hommes trop jeunes à l'époque de ces troubles, menaçaient 
d'agiter, de diviser une assemblée qui, dès ses premières séances, 
rappelle les assemblées où quelques orateurs, cherchant à flatter la 
multitude, l'ont soulevée contre tout ordre établi. L'Empereur dsi- 
gnait communiquer toutes les pièces des négociations entamées avec 
les puissances alliées; une commission avait été nommée pour en 
prendre connaissance ; dans le choix des membres de cette commis- 
sion, On a affecté de ne mettre aucun individu tenant quelque fonction 
du Gouvernement, c'était une première tentative pour rendre le 
Gouvernement suspect. Cette commission, dans son rapport, a parlé 
du Corps législatif comme représentant la nation, elle a pré- 
tendu juger et régenter le Gouvernement, elle a annoncé que le 
Corps législatif l'aiderait dans telle ou telle condition, elle a réclamé 
de nouvelles prérogatives, elle s'est étendue sur des doléances propres 
à montrer à l'ennemi la France divisée, mécontente, prète à com- 
prendre qu'on peut la séparer de son souverain. Le Corps législatif 
s'est laissé prendre au piège tendu, abusé par l'idée qu'il y avait 
quelque énergie à parler un langage dans lequel il aurait dü recon- 
naitre celui de la faction. Quelques hommes seuls ont voulu faire 
entendre la voix de la raison, elle a été couverte par des clameurs, 
c'est la marche des assemblées qui veulent s'arroger le pouvoir. 


— 912 — 


exécuter les levées d'hommes (1) et d'impôts, qu'on 


» On a nommé, pour la commission des finances, les membres qui 
venaient de signaler leur esprit d'opposition ; ces mêmes individus 
ont été désignés pour la rédaction de l'adresse et leur rapport a été 
adopté. 

» Heureusement l'Empereur veille, il n'a pas voulu que le monarque 
fût réduit au rôle de celui que les évènements de 1391 ont perdu et, 
usant de sa prérogative, a ajourné le Corps législatif, Félicitons- 
nous d'avoir un souverain fort et prévoyant, qui arrête dans leur 
source les menées de l'ennemi intérieur. 

» Il est bien question aujourd'hui de vaines discussions ; l'ennemi 
souriait déjà à la pensée de voir consumer tout ce que nous avons 
de chaleur dans des discussions intestines. L'Empereur et la nation 
ne font qu'un, Si nous perdions l'Empereur, le vaisseau sans pilote 
serait bientôt brisé, et l'étranger empêcherait de longtemps la France 
si enviée de compter au nombre des puissances prépondérantes. Le 
vrai représentant de la nation, c'est celui que des millions de sufirages 
ont proclamé, c'est celui dont l’interêt et dont l'existence ne peuvent 
jamais être séparés des intérêts, de l'existence du peuple, qu'aucune 
séduction ne peut atteindre, c'est le grand capitaine qui a éprouvé 
la fortune adverse, sans que la victoire ait cessé de lui être fidèle, il 
est pour la France l'ancre de salut ; est-ce après avoir parlé de lui 
que nous descendrions à quelques vains discoureurs ? La grande 
majorité du Corps législatif a approuvé la mesure prise. Si elle était 
vivement désirée, c'était par les hommes sages de ce Corps. Ils sont 
retournés dans leurs départements, ils y porteront un bon esprit, ils 
n'écouteront pas les clameurs des gens inquiets, auxquels les évène- 
ments n'ont pas ouvert les veux. Les Préfets auront à surveiller la 
conduite des députés de leur département. Je vous prie de m'en ins- 
truire. » 

Le comte de Villemanzy, en envoyant cette circulaire au baron 
de la Chaise, le 5 janvier, le prie d'envoyer sur chaque député,une 
note indiquant son existence politique, les fonctions qu'il a remplies, 
la fortune dont il jouit, l'influence qu'il peut avoir, la conduite qu'il 
tient. | 

(1) Ce qui rendait à ce moment la conscription plus difficile à 
effectuer, c'était le mauvais effet produit par le retour de nombreux 


— 213 — 


résolut d'envoyer des sénateurs et des conseillers d’état, 
dans chaque division militaire, munis de pouvoirs spé- 
ciaux et étendus. Pour les départements du Nord, du 
Pas-de-Calais et de la Lys, on désigna le comte de Ville- 
manzy, ancien inspecteur général aux revues, comman- 
deur de la Légion d'honneur, chevalier de la Couronne 
de fer el sénateur ; on lui adjoignit comme secrétaire 
M. Perrier, auditeur au Conseil d'Etat. Le comte de 
Villemanzy était un homme de valeur, énergique, de 
manières affables, grand ami du baron de la Chaise (1), 
mais il voulut accomplir sa mission et l'exécution des 
ordres de l'Empereur le rendit peu populaire. 

Le 29 décembre le Ministre de l’intérieur envoya aux 
Préfets une circulaire (2) pour indiquer les droits et les 


soldats blessés, À la fin de 1813, dans l'hôpital St-Jean, à Arras, il 
se déclara des maladies contagieuses, 

(1) Il entretint toujours avec lui les rapports les plus affectueux. 
Aussitôt nommé, il écrivit au baron de la Chaise, qu'il appelle son 
bon et vieil ami, pour l'informer de sa nomination, il ajoute que, 
retenu au Sénat, il ne passerait que le 2 janvier 1814 à Arras, pour 
aller s'installer à Lille, et que sa famille devait le suivre. 

(2) Voici cette circulaire : 

« Aucun mécontentement de la conduite des Préfets n'a engage 
l'Empereur à envoyer des commissaires extraordinaires. Sa Majesté 
sait qu'elle est servie avec zèle, avec loyauté, mais elle a pensé que 
dans des circonstances aussi graves, des hommes d'un rang éminent, 
revêtus d'une grande autorité, admis fréquemment auprès du souve- 
rain, ayant reçu ses instructions immédiates, pourraient rendre 
d'importants services. 

» MM les Commissaires n'ont point à s'occuper du détail de l'ad- 
ministration, mais seulement à s'assurer que les résultats s'obtien- 
nent,et s'ils éprouvent des obstacles, à les lever. Souvent des conflits, 
des pouvoirs insuffisants, des cas imprévus embarrassent l'autorité 
constituée pour des temps ordinaires. MM. les Commissaires prévien- 
dront les frottements, les lenteurs, l'insuffisance des diverses attribu- 
tions, Mais surtout ils s'attacheront à réveiller dans tous les cœurs la 

(4 


— 214 — 


devoirs de ces fonctionnaires et en même temps tracer 


sentiment français qui se révolta toujours à l’idée d'une domination 
étrangère et qui, même dans nos troubles civils les plus furieux, 
sût toujours réunir la masse de la nation contre toute agression 
ennemie. 

» L'Empereur a proposé la paix. Les puissances coalisées ont fait 
connaître les conditions qu'elles souhaitaient ; l'Empereur les a 
toutes adoptées sans restriction. Qu'ont fait les puissances ? Elles ont 
dit qu'elles voyaient avec satisfaction qu'il n'y avait plus d'obstacles 
à la paix ; elles ont fait paraître une proclamation où elles annon- 
çent leur désintéressement ct aussitôt elles ont envahi nos provinces, 
elles y ont porté la guerre la plus furieuse. Est-il un Français qui 
puisse ne pas s'indigner ! 

» L'étranger pouvait-il prouver davantage ce que ses paroles ont 
toujours de fallacieux. Sans doute il nous parlera un langage propre 
à ne nous rien laisser craindre de ses projets, à nous endormir dans 
une fausse sécurité. Quel est l'ennemi qui ne cherche, qui ne prenne 
tous les moyens de faire réussir son agression ? Mais depuis quand 
la France intéresserait-elle si fort ceux qui se montrèrent toujours 
ses rivaux, qui cherchèrent toujours à l'affaiblir, à diminuer sa 
force et sa puissance ! Serait-ce depuis que nous avons porté nos 
étendards dans presque toutes les capitales de l'Europe, depuis que 
leurs souverains, leurs peuples croient avoir des injures si récentes 
à venger ! 

» Ce que veut l'étranger, ce n'est pas la paix, puisque nous avons 
consenti à tout, c'est la dévastation de nos provinces, le pillage 
promis à ses soldats, l'or dont ses chefs sont avides, l'injure, tous 
les genres d'humiliations, capables d'assouvir ce que bientôt il ase- 
rait nommer sa légitime vengeance ; ce qu'il veut, c'est d'être pour 
toujours délivré de cette appréhension de la France, qui gêne depuis 
des sicceles les projets de certains cabinets ambitieux, et surtout ceux 
que l'implacable Angleterre se croit au moment de réaliser. 

» S'il était possible que nos ennemis eussent conquis la France 
ou qu'ils y fussent reconnus comine maitres, peut-être laisseraient- 
ils un fantôme de monarchie ! Mais qu'elle serait l'existence du chet 
de cet Etat dégradé ? Un monarque sans pouvoir, entouré d'ambas- 
sadeurs étrangers, chargés en apparence de veiller à l'exécution de 


— 215 — 


une espece de programme politique et justifier la con- 


quelques clauses principales d'un traité, mais ayant la mission réelle 
de s'opposer à tout ce qui pourrait rendre à ce malheureux débris 
de notre France quelqu'espoir de force et de prospérité. Ce sont là 
des vérités que toutes les leçons de l'histoire, que l'exemple de la 
Pologne, que le souvenir des commissaires anglais de Dunkerque 
rendent si frappantes, qu'on ne concevrait pas même que les hommes 
qui paraitraient en douter eussent quelque bonne foi. 

» La paix que nous voulons tous, il faut la conquérir en chassant 
l'ennemi d'un sol sacré que souille sa présence. 

+ Pouvons-nous changer rien au passé! Que nous importeæt les 
discussions sur ce qui fut ou sur ce qui pouvait être? Le danger est 
évident, il est grand, il est pressant ; est-ce le moment de se livrer 
à de vains raisonnements ? Disputons encore pendant trois mois; le 
Russe, l'Allemand, l'Anglais seront dans toutes nos cités, se rendront 
les arbitres de toutes nos familles. Déjà, Monsieur le Préfet, vous 
étes pénétré de ces réflexions, vos collaborateurs le seront comme 
vous. Lorsque la conviction est forte et profonde,elle se communique 
aisément ; vous parviendrez donc à éclairer ceux qui seraient encore 
trompés ; faites connaitre à M. le Commissaire extraordinaire quelles 
sont les personnes qu'il serait le plus utile qu'il pût voir, quels sont 
les lieux où sa présence vous parait nécessaire. Organisez vos gardes 
nationales dans taus les lieux où les décrets de Sa Majesté et les 
arrêtés de MM. les Commissaires en établissent, choisissez leurs 
chefs parmi les propriétaires les plus éclairés sur leurs vrais inté- 
rêts. Que ces chefs, dans les réunions de leurs troupes, leur parle 
le langage simple et persuasif que des Français ne sauraient mécon- 
naître. Que vous, que MM. les Commissaires le leur fassent entendre. 

» Redoublez de soins pour que les contingents de votre département 
à la conscription, se réalisent et partent au plus tôt, pour que l'appro- 
visionnement des places, celui des corps d'armée ou des troupes 
qui seraient sur votre territoire ou à proximité n'éprouvent ni em- 
barras ni retard, pour que les chevaux requis soient fournis, pour 
que les contributions soient payées, pour que les besoins de la patrie 
trouvent tous ses enfants prêts à y subvenir. 

» Lorsque l'étranger saura quels sont nos sentiments, quel est 

l'élan de la nation, même sans combat, il rejirera ses phalanges. Vou- 


— 216 — 


duite de l’Empereur; c’étaient les idées qu'ils devaient 
répandre. 


drait-il les engager dans un pays où tout lui serait contraire, d'où 
sa retraite deviendrait bientôt impossible, où ses convois, ses baga- 

ges seraient surpris, ses communications coupées ? la seule attitude 
de la France peut donc la sauver. 

» Mais si l'étranger ne signe pas la prompte paix dont lui-même a 
détermine toutes les bases, nous n'aurons pas la douleur de voir son 
audace sans autre punition que l'avortement de ses projets contre 
nous. Nos armées se forment, elles sont redevenues formidables ; 
quelques jours encore, elles iront chercher l'ennemi qu'elles ont si 
souvent vaincu, elles lui imposeront cette paix à laquelle il se refuse. 
Il trouvera l'Empereur tel qu'il se montra toujours, généreux envers 
les vaincus, et notre glorieux souverain pourra alors, tout entier 
aux soins de ses peuples, les rendre pour longtemps aux occupations 
de la paix, aux arts, à l'industrie, à tout ce qui fait fleurir et pros- 
pérer les états. 

» Que le reste de l'Europe se gouverne selon les lois que préfère- 
ront ses peuples, mais que la France aussi reste glorieuse et indé- 
pendante. 

» Je vous le répète. Monsieur, l'Empereur est content de vous, de 
vos principaux collaborateurs. Continuez à le bien servir, à bien 
servir votre pays, entretenez le zèle des sous-préfets, des maires, 
des membres de vos Conseils administratifs ; que partout ils donnent 
l'exemple ; qu'ils éclairent surtout l'opinion si elle tend à se dépré- 
cier, qu'ils montrent aux hommes les moins éclairés quels sont les 
vrais intérêts de tout Français, et la crise actuelle deviendra bientôt 
une preuve historique de plus de ce que peut le noble et grand 
caractère de la nation à laquelle nous avons le bonheur d'appartenir. 

» Recevez, etc. 

» MONTALIVET. » 


Se 


CHAPITRE VII 
(1814) 
#- 


L’annee 1814 s’ouvrait sous les plus sombres auspices. 
Quels que fussent les efforts par lesquels on cherchait à 
réparer et à dissimuler les désastres de la campagne de 
Russie, le despotisme impérial, dépouillé du prestige de 
la victoire, présentait tous les symptômes d’une chute 
prochaine. Le colosse chancelait sur sa base. Wellington 
avait passé la Bidassoa le 7 octobre 1813. Le 20 décembre, 
Schwarzenberg, à la tête de 100,000 hommes, et un peu 
plus tard, Blücher, à la tête de l’armée de Silésie, fran- 
chissaient le Rhin à Bâle et à Coblentz. La Hollande 
était évacuée par nos troupes. Le 31 décembre, l’ennemi 
était en France. Les alliés, dans un manifeste date de 
Francfort, avaient déclaré que ce n’était pas à la France, 
mais à Napoléon qu'ils faisaient la guerre. Pour utiliser 
leurs succès, ils résolurent de faire une campagne d’hi- 
ver. L'issue n’en pouvait être douteuse. 

Jamais, à la vérité, le génie de l’Empereur ne s'était 
montré aussi puissant, aussi actif, aussi maitre de lui- 
mème,mais jamais l'Europe n'avait ligué contre la France 
des forces aussiimportantes.Lestroupes alliées s’élevaient 
à plus d’un million d'hommes, et la France ne comptait 
que 360,000 combattants, la plupart inexpérimentés, 
commandés par des chefs vieillis et décourages. Les 


— 218 — 


journaux officieux cherchaient vainement à dissimuler 
le danger. Wellington, prétendaient-ils, était tenu en 
échec par le Maréchal Soult; les maladies décimaient 
les armées étrangères, et leurs soldats demandaient la 
paix à grands cris. Vaines illusions! La triste verité ne 
tarda pas à se faire connaitre. Chaque jour l'ennemi 
faisait des progrès, et nos troupes reculaient devant lui. 
Réduit à chercher de tous côtés de nouvelles ressources, 
le Gouvernement fait rentrer les troupes du Piémont, 
mobilise 120 bataillons de la garde nationale, avec pro 
messe de les licencier dès que l'ennemi aura été chasse 
du territoire de l’Empire, et provoque de toutes parts 
des adresses de dévouement (1). Le 8 janvier, la garde 
nationale de Paris elle-même est mise en activite ; on 
forme douze régiments de tirailleurs de la jeune garde, 
composés de volontaires ; le 18 janvier on arme en Bel- 
gique les gardes forestiers; les places fortes sont garnies 
de canons ; on va jusqu’à accepter les services de plu- 
sieurs centaines d’invalides. 

L'argent manquait autant que les hommes. I] fallut 
faire encore appel aux dons volontaires pour assurer les 
secours aux blessés. La France était épuisée. L'Empe- 
reur le voyait bien, cependant il espérait encore une 


(1) Nous ne citerons que celle de la garde nationale de Boulogne; 
elle est du 9 janvier 1814, la voici : « Comme un rempart s'élèvent 
autour du trône des milliers de braves pour le soutenir et le défen- 
dre. On lit sur votre bannière : « Délivrance du territoire. » Nous 
le jurons, la France, arrachée par vous à l'anarchie, ne sera joint 
la proie des barbares. Nos temples relevés ne retentiront pas du 
chant de l'étranger. Entre la honte et la mort, la mort a fixé notre 
choix. Quand Louis XIV éprouva des revers, nos pères sauvèrent 
l’antique patrie des Morins, les fils de ces braves n'ont pas dégé- 
néré, etc. » Signé : de Wicquet, chef de cohorte ; du Blaisel, chef 
de légion ; de Ledinghem, de Rosa, etc. 


— 219 — 


fois ramener sous ses drapeaux la fortune qui lui avait 
été si longtemps fidèle. 

Le 23 janvier il confiait la régence à l’Impératrice, et 
le 5, il partait pour la Champagne.Les combats heureux 
de Saint-Dizier, de Brienne et de Nangis rallumerent une 
lueur d'espoir. Mais cela ne dura pas. Le combat de la 
Rothière nous obligea à la retraite et l'inquiétude revint. 
Napoleon chercha sinceérement cette fois à négocier la 
paix. Mais cette paix, qui avait été tant de fois fallacieu- 
sement présentée comme le but de guerres sans cesse 
renouvelées, les alliés ne la voyaient plus que dans la 
chute de celui qui leur avait fait tant de mal, et devant 
lequel ils avaient tremblé si longtemps. Et tandis que 
les plénipotentiaires convoqués des deux côtés en con- 
grés à Châtillon-sur-Seine ne réussissaient pas à s’en- 
tendre, les alliés concluaient entr’eux, à Chaumont, un 
traite pour resserrer encore les liens qui les unissaient. 
Napoléon dut continuer la guerre. Les combats de 
Champaubert, de Montmirail, de Vauchamp furent 
heureux, mais nos forces devenues insuffisantes ne 
permirent pas d’en tirer parti. De même en fut-il des 
batailles de Guignes, de Nangis et de Montereau. Mais le 
récit de cette lutte gigantesque, qui se livrait hors du 
Pas-de-Calais, nous entrainerait trop loin. Il appartient 
désormais à l’histoire de France. Revenons maintenant 
à ce qui se passait dans notre département. 

Le comte de Villemanzy, nous l'avons vu, avait été 
envoyé comIme commissaire extraordinaire dans la 
16° division militaire. Il fit son entrée à Lille le 2 janvier, 
Des le lendemain 3 janvier, il adressa à ses administrés 
une proclamation rédigée de concert avec le baron de la 
Chaise, à laquelle fut donnée une grande publicité (1). 


(1) La voici: « Français, l'ennemi vient d'envahir notre frontière 
et veut pénétrer jusqu'au centre de nos provinces, Cependant des 


— 220 — 


De son côté le Préfet fit insérer dans le Mémorial du 
Pas-de-Calais du 8 janvier 1814, un article du Journal de 


négociations ont été entamées avec les puissances coalisées. et l'Em- 
pereur a adhéré aux bases préliminaires qu'elles ont présentées. 
Quels sont les motifs qui s'opposent à la conclusion de la paix ?.. Ils 
ne peuvent être attribués à la France. 11 ne s'agit plus de recouvrer 
nos conquêtes, l'Empereur vient de vous le déclarer, il s'agit de 
maintenir l'intégrité et l'indépendance de notre territoire et de pré- 
server nos belles contrées de tous les fléaux que la guerre entraine 
nécessairement après elle, tels que le pillage, l'incendie, la destruc- 
tion des propriétés. Hâtez-vous donc, vous qui êtes appelé à concourir 
à ce noble et généreux but, de rejoindre vos bataillons, que votre 
élan soit prompt, spontané, que l'ennemi en soit déconcerté, c'est le 
moyen le plus sûr d'atteindre à cette paix si désirée qui est le vœu 
le plus cher de Sa Majesté, puisqu'elle lui permettra d'assurer à 
jamais le bonheur de son peuple. S'il pouvait se trouver parmi vous 
d'infâmes séditieux qui cherchassent à vous égarer, en vous empê- 
chant d'obéir à la voix de vos magistrats, gardez-vous d'écouter leurs 
perfides conseils. Ces monstres (car ils ne peuvent être Français), 
qui ne respirent que le crime et les forfaits, seraient bientôt eux- 
mêmes vos assassins, ceux de vos femmes, de vos enfants. S'il en 
existait, empressez-vous de les chasser de votre sein, ou plutôt 
dénoncez-les sans délai, et qu'ils soient livrés immédiatement au 
glaive de la justice. 

» Français des départements du Nord, du Pas-de-Calais et de la 
Lys, je me rendrai incessamment dans vos contrées, j'y réunirai vos 
Maires ; je me flatte qu'ils n'auront à m'entretenir que de votre 
patriotisme, de votre zèle, de votre dévouement pour notre auguste 
souverain; qu'ils m'apprendront que la plus parfaite tranquillité 
règne dans vos communes ; que tous ceux désignés et appelés pour 
la défense de notre chère patrie en sont partis pour rejoindre leurs 
aigles et que je ne scrai jamais forcé de faire usage contre aucun 
de vous des pouvoirs dont sa Majesté a daigné m'investir. 

» Français, n'oubliez jamais les paroles que sa Majesté vient de 
prononcer dans sa réponse du 30 décembre à l'adresse que le Sénat 
a eu l'honneur de lui présenter : « Les sacrifices que comportent les 
bases préliminaires que m'ont proposées les ennemis et que j'ai 


— 221 — 


l'Empire, long factum destiné à atténuer l'effet du 
manifeste de Francfort, à rejeter sur les exigences des 
alliés, la guerre et les maux qu’elle entrainait pour le 
pays, à attribuer à l'Empereur le désir de la paix, mais 
d’une paix honorable, respectant l’integrite du territoire. 
Mais quel effet ces déclarations pouvaient-elles produire 
sur l’esprit public, en présence des mesures rigoureuses 
que le comte de Villemanzy dut prendre, aussitôt apres 
son arrivée, pour l'exécution des levées militaires ? Les 
décrets et les circulaires se succedaient à chaque instant. 
Plus les circonstances s’aggravaient, plus le Gouverne- 
ment affolé demandait à ses agents des choses impossi- 
bles.Tantque la guerre se passait hors de France, les cons- 
crits rejoigaaient leurs corps avec autant de peine et de 


acceptées, je les ferai sans regrets. Ma vie n'a qu'un but, le bonheur 
des Français. Paix et délivrance de notre territoire doit être notre 
cri de ralliement. A l'aspect de tout ce peuple en armes, l'étranger 
fuira ou signera la paix sur les bases qu'il a lui-même proposées. Il 
n'est plus question de recouvrer les conquêtes que nous avons 
faites. » 

Le comte de Villemanzy avait écrit, le 30 décembre, au baron 
de la Chaise : « Si vous avez un moment de loisir, vous m'obligeriez 
infiniment de me communiquer vos idées sur tout ce qu'il vous sem- 
ble essentiel que je dise dans la proclamation que je me propose de 
faire pour réveiller le patriotisme et accélérer l'exécution des mesures 
que les circonstances exigent, et qui seront prises pour le salut de la 
patrie, et accélérer la conelusion de la paix que l'Empereur est bien 
dans l'intention de procurer à la nation française. Quelques lignes 
tracées par vous sur cet objet important me seront bien utiles, car 
vous connaissez bien mieux que moi l'esprit public de votre dépar- 
tement et le langage qu'il faut tenir aux habitants pour les bien 
diriger. » Il terminait en disant qu'il espérait que les circonstances 
lui permettraient de le voir quelquefois, que ce serait près du Préfet 
qu'il apprendrait la conclusion de la paix, et que rien alors ne pour- 
rait plus s'opposer à la pacification et au bonheur de l'Europe et de 
notre chère patrie, 


— 222 — 


regret, que de soumission. Mais quand l'ennemi eui 
franchi la frontière et que la résistance parut vaine, les 
réfractaires devinrent tres nombreux; puis ils se réuni- 
rent en bandes, et résisterent à main armee aux forces, 
peu considérables d’ailleurs, dont on pouvait disposer 
pour leur faire gagner les dépôts. Enfin, s'ils y arri- 
vaient, ils ne tardaient pas à deserter. 

Un décret du 6 janvier 1814 ajouta deux cohortes aux 
légions de la garde nationale, pour leur donner une 
force de 6,000 hommes sur lesquels 3,360 furent mis en 
activite (1). Comme les gendarmes”avaient déjà été mo- 
bilises pour la plupart, et qu'ils restaient en nom- 
bre insuffisant, on créa pour les suppléer, des légions 
de police composées de soldats et de sous-ofticiers en 
retraite, auxquels on adjoignit les gardes-champeétres, 
les porteurs de contraintes, et tous les agents préposes 
au maintien de l'ordre et de la tranquillité publique. Ges 
légions, commandees pardes officiers de gendarmerie (2). 
devaient être employées au service des escortes, des gar- 
nisons, de la correspondance, à l’arrestation des deser- 


(1) En principe, on ne devait prendre que les célibataires de 20 à 
40 ans, mais comme ils étaient insuffisants pour compléter le contin- 
gent, le comte de Villemanzy, le 23 janvier 1814, et le Préfet, le 24, 
prirent des arrêtés pour que, vu l'urgence, dans les vingt-quatre 
heures les Maires fournissent l’état des gens mariés de 20 à 40 ans, 
avec le nombre de leurs enfants, ce qu'ils payaient de contributions, 
le nombre de mesures de terres qu'ils cultivaient et de chevaux 
qu'ils possédaient, enfin leur revenu annuel. 

(2) Quand ces officiers n'élaient pas en nombre suffisant, ou quand 
leurs fonctions ne leur permettaient pas de prendre cette nouvelle 
charge, on pouvait nominer d'autres personnes. On choisissait alors 
ordinairement des officiers retraités. Dans le Pas-de-Calais nous 
voyons comme capitaines MM. Chesneau et Dusautier, officiers 
retraités ; Ollery, Herbout également officier retraité et chevalier 
de la Légion d'honneur ; Deleau, etc. 


— 223 — 


teurs et des vagabonds, à la poursuite des réfractaires 
et à la répression des mouvements séditieux. Les hommes 
devaient être casernés, et recevaient pour vivre cinquante 
centimes par jour, auxquels pourrait s'ajouter une solde 
supplémentaire de la même valeur pour ceux qui s’en 
montreraient dignes. Les maires, privés par là de leurs 
gardes-champètres, furent invités à faire faire la police 
par d’autres agents. Mais où les trouver, ces agents ? 
Déja l’année précédente, à deux reprises différentes, le 
17 avril et le 24 août, on avait requis des ouvriers payés, 
pour le service de la grande armée (1). Le 15 janvier 1814, 
ce sont les ouvriers sans ouvrage dont on forme un 
régiment de fusiliers et de travailleurs, qui doit marcher 
a la suite de la jeune garde (2). Le 14 février, le Préfet 
fait appel aux anciens militaires de la garde pour re- 
prendre du service jusqu’à ce que l’ennemi soit chassé 
du territoire. Grâce à sa prévoyance, depuis cinq mois 
déja, tous les fusils disponibles dans les communes 
avaient été réunis pour être mis aux mains des gardes 
nationaux. Précédemment encore (le 14 avril 1813), il 
avait pris un arrêté pour empécher les entraves qu'on 


(1) Le Pas-de-Calais fournit 138 ouvriers volontaires ou forcés 
pour la première levée et 14 pour la seconde. Les premiers partirent 
du 5 au 7 mars 1813, les seconds le 10 septembre et turent envoyés 
au 15° corps de la grande armée à Hambourg. 

(2) Leurs femmes et leurs enfants devaient recevoir des secours 
des patrons, Le Ministre, dans une circulaire, disait au Préfet : 
« Faites venir les principaux patrons pour qu'ils décident leurs 
ouvriers sans ouvrage à remplir un devoir cher à tout Français et 
qui les met, eux et leurs familles, à l'abri du besoin.» Le minimum de 
secours à donner à une famille était de 120 francs. On ajoutait : 
« Tout homme valide qui se plaindrait d'être sans ouvrage sera 
maintenant un mauvais citoyen, et au lieu de lui donner des secours 
l'administration le surveillera, Quand l'ennemi sera chassé du ter- 


ritoire on renverra chez eux les ouvriers qui auront pris du service » 


— 224 — 


mettait aux recherches des salpétriers (1). À ces prépa- 
rations lointaines qui témoignaient de ses tristes previ- 
sions, durent, au commencement de cette année, s'en 
ajouter de plus immédiates. Le 21 janvier 1814, un appel 
fut fait par lui à la bienfaisance publique, pour fournir 
aux hôpitaux militaires du linge et de la charpie, en 
mème temps qu'il Se concertait avec M. de Villemanzv 
pour assurer dans toute la region du Nord, l'approvi- 
sionnement des places fortes à lapproche de l'ennemi. 
Mais c'était surtout sur les mesures à prendre contre les 
réfractaires et les deserteurs que dut se concentrer toute 
leur attention (?). 

Le baron de la Chaise, qui connaissait le mieux la 
situation, la jugeait perdue, mais il était décidé à accom- 
plir son devoir jusqu'au bout. En 1812, on n'avait cons- 
taté que douze réfractaires dans le Pas-de-Calais; en 
1813 il y en cut douze encore sur le rappel des classes 
de 1809 à 1812. Le 1 novembre 1813 on en signale qua- 
rante-quatre. En 1814, on ne les compte plus... c'est la 
majorité; on allait jusqu’à se mutiler, pour éviter de 
partir (3). Quand les conscerits gagnaient les dépôts, 


(1; Les salpêtriers pouvaient prendre des terres dans les granges, 
les bergeries, etc, Ils ne pouvaient cependant entrer dans les loge- 
ments affectés aux personnes. 

(2) Le 10 septembre 1813, le général Rampon écrivait au Préfet 
que la défection augmentait tous les jours dans les deux régiments 
de gardes nationaux envoyés à Anvers, et composés en partie d'ha- 
bitants du Pas-de-Calais. Les remplaçants se plaignaient que les 
remplacés ne payaient pas exactement la prime qu'ils avaient pro- 
mise. Le général demande qu'on vérifie si le fait est vrai, et qu'on 
exige l'accomplissement des engagements pris. 

(3) Une circulaire préfectorale du 28 août 1813 décidait que les 
mutilés seraient envoyés aux pionniers, où aux compagnies d'équi- 
pages militaires, ou aux ambulances. 

Il y cut, à cette époque, des pionniers casernes à Arras. 


— 225 — 


c'étaient parfois ceux mêmes chez qui on les logeait qui 
les excitaient à déserter (1). Et la loi même qüi frappait 
de 500 fr. d'amende les parents des réfractaires, était 
impuissante à les retenir. 

Quand, par suite du sénatus-consulte du 22 février 1814 
qui ordonnait la levée de 300,000 hommes, le Préfet dut 
lancer une circulaire en date du 22 mars, pour annoncer 
que le contingent du Pas-de-Calais s'élevait à 3,000 hom- 
mes (2), on refusa d’obéir, et la résistance à main armée, 
qui d’abord avait été locale et partielle, prit, en se géné- 
ralisant, un caractère beaucoup plus sérieux. D’autres 
sujets de mécontentement se trouvèrent dans l’augmenta- 
tation de30 centimesadditionnelssurles contributions(3). 


(4) Le 18 juin 1813, le Préfet ordonna une enquête à ce sujet, 

(2) Le Préfet, dans sa circulaire, disait: « Considérant que le but 
de cette levée en masse est de garantir nos propriétés, nos foyers, 
nos familles, tout ce que nous avons de plus cher, des attentats d'un 
ennemi qui marque partout sa présence et même son passage par le 
pillage, la destruction et la ruine; Considérant que toutes les com- 
munes sont également intéressées à concourir à la formation de cette 
levée vraiment départementale qui deviendra beaucoup plus impo- 
sante par son organisation militaire; Chaque commune devra fournir 
un homme sur 200 habitants. » Pour l'entretien de cette levée et les 
secours à donner aux familles de ces hommes, les administrations 
municipales devaient provoquer des dons patriotiques, et si cette 
ressource était insuffisante, les Conseils municipaux devaient voter 
des fonds pour la remplacer. 

(3) Ce fut le 26 novembre que le Préfet fit une circulaire pour 
l'exécution du décret du 11 novembre, qui décidait cette perception 
supplémentaire et ordonnait l'exigibilité en trois mois des contribu- 
tions ordinaires de toute l'année. On n'allouait aux percepteurs et 
receveurs, pour la contribution extraordinaire, que la moitié de leur 
remise ordinaire. Dans le Pas-de-Calais, on para en plus 21 centi- 
mes pour la contribution foncière, 73 centimes en plus pour la 
contribution personnelle et mobilière, 25 centimes pour celle des 
portes et fenêtres et 27 centimes pour celle des patentes. 


— 996 — 


La bonne volonté et l'espérance, sources des dons volon- 
taires, étaient taries dans tous les cœurs. Il fallait bien 
y suppléer par de nouveaux impôts. 

Ici se place tout naturellement le récit à faire d'un 
épisode qui, dépourvu d'intérêt pour l’histoire generale 
de cette période où tant d'événements graves s'accu- 
mulent sous la plume, ne laissa pas que d’avoir une 
certaine importance locale pour nos régions. C'est l'in- 
surrection à laquelle on donna le nom de petite Vendee. 
Elle avait pris naissance le 10 novembre 1813 à Haze- 
brouck, à l’occasion d’une revue. Les conscrits réunis 
se mutinérent ; ils saccagèrent la Sous-Préfecture. Le 
Sous-Prefet n’eut que le temps de s'enfuir (1). Le 73 
décembre suivant, les mutins étaient en possession de 
Merville ; ils tenaient les campagnes et ils avaient pris 
pour chef un jeune cultivateur des environs appelé 
Louis Fruchart. On l'avait surnommé Louis XVII, soit 
parce qu’il était le dix-septième enfant de ses parents, 
soit parce que des doutes s'étant élevés à cette époque 
sur la mort de l'enfant royal au Temple, il prétendait 
travailler pour ramener Louis XVII et, groupant autour 
de lui les refractaires et les mécontents, avait fait appel 
aux sentiments d’attachement aux Bourbons restés au 
cœur de bon nombre d'habitants des arrondissements 
de Béthune et d’Hazebrouck. Des vagabonds, des contre- 
bandiers s'étaient joints à eux,et avaient fini par former 
des bandes assez importantes de révoltés qui s'étaient 
portées sur divers points du Nord, du Pas-de-Calais, de la 
Somme et de la Lys. L’'insurrection menaçant de gagner 
les pays voisins, l'autorité s’en était émue,et l'Empereur, 
prévenu par elle, avait pris,le {fr janvier, l'arreéte sui- 


(1) Le comte de Villemanzy prétendit que si les maires avaient 
accompagné leurs conscrits à Hazebrouck, leur autorité aurait fait 
avorter l'insurrection. 


— 927 — 


vant : « Le général de division Boyer (1) partira de 
Lille avec un détachement de 1,200 hommes de la garde 
et des dépôts de la 16° division militaire, pour se rendre 
dans les lieux du département du Nord où se font les 
rassemblements, et surtout dans les environs de Saint- 
Amand. Il dissipera tous les rassemblements, fera pas- 
ser par les armes ceux qui seront pris les armes à la 
inain, et forcera les conscrits à rejoindre leurs corps. Le 
general Boyer établira une commission militaire, com- 
posée de cinq officiers, qui sera chargée de juger dans 
les vingt-quatre heures tous les hommes pris les armes 
à la main,et tous ceux qui auront provoqué des rassem- 
blements armés ou y auront pris part. » 

Cette mesure énergique eût produit son effet, si les évè- 
nements militaires n'eussent appelé aux armées actives 
toutes les troupes disponibles. La colonne, moins nom- 
breuse qu'on ne l'avait annoncé, et composée en grande 
partie de recrues, n’étouffa l'insurrection que dans quel- 
ques endroits, la laissa subsister et se propager dans 
le plus grand nombre. 

Tandis qu’une correspondance tantôt officielle, tantôt 
officieuse s’échangeait à ce sujet, entre le gouvernement 
d’une part, le comte de Villemanzy et le baron de la 
Chaise de l’autre, (2) les insurgés continuaient leurs 


(1) Il commandait une division de la jeune garde et était en rési- 
dence à Lille, où le général RBrenier commandait la division militaire. 

(2) Voici la lettre tres confidentielle que le Ministre de la police 
écrivait le 2 janvier 1814 au Préfet: « Je me häte, Monsieur, de vous 
donner connaissance du décret rendu hier et qui m'a été communi- 
qué cette nuit. J'espère que Îles forces nouvelles et imposantes qui 
*- vont être mises en mouvement contre les séditieux étoufferont la 
sédition. De votre côté secondez par les renseignements que vous 
fournirez, par les secours en homines armés que vous donnerez et, 
si vous le jugez convenable, par votre présence sur les lieux, secon- 
dez, dis-je, ce mouvement armé et les exécutions militaires qui en 


— 228 — 


déprédations. Des ouvriers s’étaient rassemblés à Crépv. 
le {° janvier, au son du tambour, à l'insu et au grand 


seront la suite; la rapidité et le concert dans les mesures qui seront 
prises rétabliront la tranquillité, et des punitions exemplaires en 
imposeront aux séditieux. Il faut, par tous les moyens, empêcher 
que, chassés d'un canton, ils se portent sur un autre. J'écris dans la 
Lys et dans la Somme, dont les Préfets doivent concourir au succès 
de la mesure. J'ai également écrit à Lille d'où partiront les 1,200 
hommes pour cette expédition. C'est de Lille que vous recevrez les 
instructions de détail qui détermineront votre marche. 

» D'après les ordres de Sa Majesté, j'envoie sur les lieux M Maziez 
comme commissaire spécial. Il était naguère commissaire de police 
en Illyrie. Il vous aidera de tous ses moyens. Vous lui donnerez 
toutes les instructions de détail et locales qui pourront faciliter le 
succès de sa mission, et de l'expédition à laquelle il doit concourir. 
Tenez-moi au courant d'heure en heure des évènements. » 

Le Préfet, le 3 janvier, répondit qu'il regrettait que la difficulté 
des moyens de communication l'empêchät d'aller lui dire de vive 
voix qu'il serait infiniment fàcheux d'entreprendre une expédition 
aussi importante, aussi difficile, avec des forces aussi faibles. Qu'une 
pareille entreprise ne peut avoir quelque succès qu'avec 3 ou 4,000 
hommes et du canon. Les rebelles se sont déjà mesurés avec des 
troupes de ligne, ils les attendent, ils les appellent, ils se vantent 
hautement de s'armer à leurs dépens. Ce ne sont plus les conserits, 
ce sont les pères, les mères, toutes: les femmes, tous les enfants des 
villages, appuyés de tous les contrebandiers, des déserteurs, enfin de 
tous les brigands, de tous les ennemis de l'ordre public, qui forment, 
qui composent cet attroupement infernal qui ne parle que de brüler 
et d'assassiner. Il faut donc, ou des masses supérieures pour abattre 
celte espèce de coalition, ou temporiser et consentir à quelque 
réduction sur la levée de 300,000 hommes par la raison toute simple 
que. nous trouvant nous-mêmes à peu près sur les frontières, celte 
jeunesse bien organisée se présentera avec rapidité dès qu’elle sera 
appelée pour repousser l'ennemi en cas d'attaque, et rétablir le bon 
ordie si nécessaire à la conservation de tout ce qu'il y a de plus 
cher au monde. J'ai épuisé tout ce que j'avais de moyens pour pré- 


— 229 — 


étonnement des habitants. Une troupe de conscrits 
réfractaires, (venus de l'arrondissement de Saint-Pol, 


venir ou réprimer cette véritable insurrection, qui s'étend de la 
frontière de la Somme à celle du Nord. Nous n'avons dans nos 
dépôts que des recrues qui ne commencent qu'à peine le maniement 
des armes et qui ne seraient guère propres à faire leur apprentissage 
de la guerre contre des Français. L'exemple d'un gendarme blessé, 
abandonné dans un village qu'il convenait de réduire plutôt que de 
lui laisser ce gage de la victoire, peut devenir contagieux. Et qui 
sait où s'arrêtera l'insurrection. Il termine en disant qu'il attend des 
instructions. 

Le même jour, le baron de la Chaise écrivait au comte de Ville- 
manzy qu'il lui avait exposé verbalement la situation ; elle devient 
chaque jour plus alarmante, les rapports d'aujourd'hui m'annoncent 
que les rebelles sont munis de cartouches qui leur ont été données par 
les déserteurs. Ils parcourent les villages et demandent les armes et 
les munitions de chaque habitant. Ils cherchent aussi le cuivre, 
l'étain, mais jusqu'à présent il n'y a point eu de pillage. Il paraît 
que leurs dispositions sont faites; ils se préparent pour repousser la 
force armée, et l'on m'assure que le seul moyen qui puisse réussir, 
est de temporiser et d'user d'indulgence. J'ignore la situation actuelle 
du Nord et de la Somme, mais à moins de 3 ou 4,000 hommes et de 
l'artillerie, avec la résolution bicn prononcée de traiter ces attrou- 
pements comme la plus audacieuse révolte, on pourrait s'exposer à 
être repoussé, et dés lors il n° aura plus de sûreté ni pour les caisses, 
ni pour les diligences, ni pour les simples voyageurs 

Je ne crois pas que cet exposé vous paraisse exagéré, et je dois 
vous supplier de suspendre toutes les mesures présentes jusqu’à ce 
que vous avez déploré votre caractère de clémence dans mon dépar- 
tement. Vous parlerez paix au nom de l'Empereur, vous offrirez 
grâce, vous préviendrez le danger et vous répondrez à la confiance 
que vous avez inspirée par votre loyauté comme par vos talents, et 
votre succès a ét6 tel ici, que votre présence ouvre tous les cœurs à 
l'espérance. 

Le comte de Villemanzy lui répondit, le 4 janvier : « Je pense 
comme vous et c'est également l'opinion du général Brenier que le 


15 


— 230 — 


parcourait les communes du canton de Fruges.Là-même, 
ils avaient apposé le 3 janvier, sur l’arbre de la Liberte, 
une affiche pour inviter les brasseurs, bouchers, debi- 
tants, etc., à ne plus payer les employés de la régie. Le 
maire de la ville, au bruit de leur arrivée, avait fait 
prendre les armes à la garde nationale. Une autre bande 


général Boyer, ne pouvant marcher qu'avec une troupe de 250 à 
800 hommes, n'est point en état de faire rentrer les séditieux dans 
le devoir et que les mesures de répression indiquées pourraient avoir 
de graves inconvénients. Aussi la mission de ce général se borne à 
diriger sa troupe sur Lens, où elle tiendra garnison jusqu'à nouvel 
ordre. Il ne devra opérer qu'autant qu'il en sera requis par vous et 
à cet effet il se rendra à Arras pour se concerter avec vous. 

» Nous allons voir l'effet que produira ma proclamation (nous 
l’avons citée plus haut). Vous proposez, comme moyen d'étouffer les 
rebellions qui se manifestent, que l'Empereur veuille ou temporiser, 
ou consentir à quelque réduction sur la levée de 300,000 hommes 
par la raison, que nous trouvant nous-mêmes sur la frontière, cette 
jeunesse repousserait l'ennemi. 

» N'ayant pas de moven de répression, il faut bien temporiser. 
Quant à la réduction que vous demandez, je doute que l'Empereur 
veuille y consentir. Je pense donc qu'il serait préférable de demander 
à Sa Majesté qu'elle voulüt bien autoriser la formation d'une réserve 
composée de ceux des conscrits qui sont le plus nécessaires à leur 
famille ; elle ne serait obligée de marcher que si l'ennemi envahis- 
sait cette frontière. C'est ce que je vais soumettre au Ministre de la 
guerre. » Il ajoutait: « Nous sommes assez tranquilles dans le 
département du Nord, il n'en est pas de même dans celui de la Lys.» 

Le baron de la Chaise lui répondit, le 5 janvier, que s'il y avait 
quelqu'apparence de repos d'un côté, le mouvement augmentait de 
l'autre et qu'il persistait dans son avis de temporiser si on n'avait 
pas de forces supérieures ; et qu'il tremblait pour sa faiblesse puis- 
qu'on ne pouvait venir à son secours. Il fonde toute son espérance 
sur la proclamation vraiment paternelle du comte de Villemanzs, il 
en a reçu 1,000 exemplaires, il en demaude encore pour l'envover à 
toutes les autorités. 


— 231 — 


de 150 à 300 brigands s'était jetée sur Blangy et 
Lisbourg, battant la caisse et donnant de l’argent pour 
attirer les mécontents. Le même jour, le 3 janvier, le 
receveur buraliste de Prédefin s'était vu assaillir par une 
troupe d’insurgés qui venaient pour enlever ses fonds. 
Il leur répondit qu'il avait tout versé. Et comme ils le 
menaçaient de reparaître le lendemain en plus grand 
nombre pour s’en assurer, il s’enfuit à Saint-Pol, d’où 
son chef lui ordonna de retourner à son poste (1). Deux 
jours après, Saint-Pol lui-même était menacé et le 
directeur des droits réunis écrivait au baron de la 
Chaise, pour lui demander l'autorisation d’évacuer le 
magasin à tabacs, seul moyen, disait-il, de le faire 
échapper au pillage. Dans le canton de Pas, c'était bien 
pis encore. Le baron de Montigny, auditeur au Conseil 
d'Etat, sous-préfet de l’arrondissement d’Arras, écrivait 
le 5 janvier au Préfet du Pas-de-Calais, pour lui signaler 
l’urgente nécessité de réprimer les désordres graves et 
croissants de ce canton. A cet effet, disait-il, il fallait 
surtout s'emparer des meneurs, individus tarés par des 
délits et des condamnations. Il suggérait méme l’idée 
de recourir à la Direction des droits réunis, qui avait 
toutes facilités pour les connaitre, ou d'employer comme 
espions des agents de police déguisés qui circuleraient 
dans les communes, et soudoieraient même au besoin 
sur les fonds de la police secrète, quelques habitants, 
pour en obtenir des renseignements. L’approbation ne 
s'était pas fait attendre. Ce système entrait bien dans les 


(1) Le commissaire spécial de police écrivait que les employés du 
magasin à tabacs de St-Pol veillaient jour et nuit, qu’il faudrait 
entrer avec quelques troupes dans le canton d'Heuchin pour faire 
un exemple, que l'esprit public, heureusement, était généralement 
bon et les maires dans de bonnes dispositions, sauf quelques-uns 
qu'on surveillait et qu'on remplacerait, 


— 232 — 


idées du baron de la Chaise. Lui-même eût bien voulu 
l’employer plutôt que de recourir à la répression armée, 
surtout à une répression armée insuffisante comme l'était 
celle qui s’exerçait alors. Conformément aux ordres de 
l'Empereur et aux instructions particulières envoyées par 
le comte de Montalivet à M. de Villemanzy, le général 
Boyer s'était mis en route dès le 4 janvier, pour Carvin, 
Lens et Béthune, avec le plus d'hommes dont il avait pu 
disposer. Ce qui avait hâté son arrivée à Béthune, c'était 
le bruit, dont nous avons déjà parlé, que les insurgés 
allaient attaquer le magasin à tabacs de St-Pol, et qu'on 
avait proposé de l'évacuer. Le Préfet avait demandé au 
colonel Lacour, 25 hommes pour le défendre. La colonne 
du général Boyer était formée de 250 à 300 soldats 
jeunes et inexpérimentés (1), l'Empereur ayant fait 
partir deLille les bonnes troupes sur lesquelles on comp- 
tait d’abord. Le comte de Villemanzy ne l'ignorait pas. et 
il l’avait écrit au Ministre de l'Intérieur, en réponse 
à l’ordre de répression que celui-ci lui avait signifie. 
A défaut de la force, on essaya de l’intimidation (2). 
Le général lança un manifeste : Il voulait, disait-il, avant 
de sévir, faire réfléchir les conscrits réfractaires aux 


(1) Le comte de Villemanzy écrivait le 6 janvier 1814 qu'on ne 
pouvait envoyer plus de soldats, car ce qui restait à Lille étaient 
des conscrits ni armés, ni habillés. Il espérait que, lorsque cette 
colonne aurait forcé les conscrits à gagner leurs dépôts, on pourrait 
disposer de plus d'hommes. 

(2) Le comte de Villemanzy écrivit au baron de la Chaise de venir 
à Lens s'entendre avec le général Boyer, mais le Préfet répondit 
qu il était souffrant et envoya à sa place le colonel Lacour et M. de 
Bonnevallet, commandant de recrutement. Le Commissaire spécial 
de police M. Maziez était arrivé. Ses rapports, écrivait le préfet, 
n'ont servi qu'à me convaincre de l'impuissante faiblesse des moyens 
qui nous sont offerts: Pourtant il croyait devoir ajouter : avec le géné- 
ral Boyer nous espérons un résultat satisfaisant. 


— 233 — 


m aux qu'ils allaient attirer sur eux-mêmes et sur leurs 
familles (1). Mais ce temps de la réflexion, le gouver- 


(1) C'était une lettre adressée au Sous-Préfet de Béthune et datée 
d'Arras, le 6 janvier : « Chargé par sa Majesté de me rendre dans 
ces départements pour faire rentrer dans l'ordre les conscrits qui 
n'ont pas voulu marcher, je crois devoir vous engager à les préve- 
nir, avant d'employer les moyens de rigueur que sa Majesté a mis 
dans mes mains. Je veux bien leur donner le temps de réfléchir aux 
peines qu'ils causeraient à leurs parents et à eux-mêmes par leur 
coupable désobéissance. Veuillez donc les prévenir que, malgré la 
peine que j'aurai à sévir contre des habitants du Pas-de-Calais dont 
le zèle et le dévouement à leur patrie sont si connus, j'emploierai 
la plus grande sévérité pour les ranger à leur devoir, Si d'ici à trois 
jours ils ne se décident pas à rejoindre, je marcherai sur les com- 
munes rebelles, j'établirai une Commission militaire qui jugera et 
fera fusiller dans les vingt-quatre heures ceux dont la conduite ne 
tend qu'à troubler l’ordre, ou par de mauvais conseils à empêcher 
les conscrits de rejoindre leurs drapeaux. Signé : le général de divi- 
sion, commandant de la Légion d'honneur, chevalier de la Couronne 
de fer, commandant la 1re division des voltigeurs de la garde 
impériale, Boyer de Rébeval, » 

Le Sous-Préfet, en envoyant cette lettre aux Maires le G janvier, 
ajoutait que, d'après un arrêté préfectoral du 6 janvier, les hommes 
de la colonne mobile recevraient une indemnité de un franc par jour 
indépendamment d'une indemnité de pareille somme pour fonds 
commun. Les Maires devaient assurer ces sommes et les faire avan- 
cer, si c'était nécessaire, par les plus hauts imposés, et pouvaient 
employer pour cela les porteurs de contraintes. Le Sous-Préfet ter- 
minait en disant qu'il espérait que leur influence et celle des hom- 
mes sages et dovoués au Gouvernement ferait accueillir l'offre du 
général et que dans trois jours les retardataires se présenteraient à 
Béthune. 

Le Sous-Préfet, qui s'appelait M. Duplaquet, était très agité par 
ces évènements Après en avoir conféré avec le commissaire Maziez, 
il était d'avis d’arrèter les parents sans fortune des conscrits insou- 
mis ; cela produirait plus d'effet que de faire contre eux des frais 
considérables qui seraicat en réalité supportés par les gens aisés, 


— 934 — 


nement ne le laissait pas. Presse lui-méme par les nou- 
velles des progrès des alliés il multipliait et reitérait les 
appels aux autorités, pour hâter le départ des conserits. 
Le 7 janvier, le Ministre de l’Intérieur écrivait au Prefet, 
qu’il fallait à tout prix faire exécuter le départ du batail- 
lon de la garde nationale mobilisée du Pas-de-Calais, fixé 
au 25 janvier. « C’est de la plus haute importance, 
disait-il ; 24 heures peuvent être d’un grand prix. » Si le 
bataillon n’était pas complet, il fallait faire partir les 
compagnies aussitôt qu’elles seraient formées ; elles se 
réuniraient au lieu du rassemblement. Le lendemain. 
nouvelle lettre du duc de Rovigo, ministre de la police, 
confidentielle, celle-là. « Si jamais il a éte, dit-il, une 
circonstance où un bon serviteur, un bon adminis- 
trateur, un bon Français doive signaler son zèle et son 
dévouement au souverain et à la patrie, c’est celle-ci (1). » 
Mais que pouvait faire le malheureux Préfet (2)? Pour la 


dont la conduite et les sentiments méritent'des éloges, et à qui il 
faut laisser des ressources pour supporter les charges publiques. Il 
demandait aussi de surseoir au départ des veufs sans enfants qui 
auraient un établissement quelconque, et des conscrits mariés depuis 
les derniers appels. 

(1) I ajoutait : « On se plaint généralement de ce que les conserits 
n'arrivent pas dans les dépôts. C'est aujourd'hui la chose la plus 
importante pour le service de l'Etat ; le moindre retard, la moindre 
négligence serait funeste. Je vous invite à prendre sans délai toutes 
les dispositions les plus actives pour faire cesser un aussi préjudi- 
ciable abus, si toutefois votre département n'a pas satisfait à son 
contingent et si vous n'avez pas l'assurance de son arrivée dans les 
dépôts militaires. » 

(2) « Il n'avait plus, disait-il au duc de Rovigo, dans une autre 
lettre, aucune autorité ni sur les conscrits rebelles, ni sur la garde 
nationale requise pour faire une réserve, ni sur les conscrits qui, 
après avoir été dirigés sur leurs corps, rentraient dans leurs fovers. 
Il faudrait une force imposante que le général Boyer n'avait pu se 
procurer ; oui, je le répète avec le désespoir dans le cœur, les 


— 235 — 


première fois, il parait complétement découragé, et il 
déclare sa situation rendue impossible par ce nouvel 
appel qui va, dit-il, aggraver les embarras intérieurs 
que cause cette insurrection que la colonne du général 
Boyer est impuissante à réprimer. À M.de Villemanzy(1), 
qui lui propose de venir à Bethune se concerter avec lui 
et parlementer avec les maires du canton, pour leur 
adoucir cette terrible mesure par l'espérance de voir 
rester dans leurs foyers les conscrits les plus nécessaires 
à leurs familles, il répond en termes plus intimes, mais 
non moins navrants. Sa sante elle-même, dit-il, n’est 
plus à la hauteur des difficultes toujours croissantes 


désordres se propagent et se multiplient par l'impunité, la gendar- 
merie est trop faible, les gardes champêtres sont maltraités, les 
maires menacés, les percepteurs tremblent et cependant la déplo- 
rable contagion qui, du Nord s'est répandue dans le Pas-de-Calais, 
n'a réellement de foyer que dans un seul canton qui, par son audace 
et mon impuissance, sert d'exemple aux autres qui se disent réci- 
proquement : « Quand les conscrits de ce canton partiront, nous par- 
tirons. » Je finis, Monseigneur, par demander un secours propor- 
tionné à tant de calamites. » 

(1) Le comte de Villemanzvy, sans paraître aussi déconragé, n'était 
pas moins inquiet de la réussite de l'expédition du général Boyer. 
Il écrivait au Préfet qu'il attendait, pour faire une tournée dans ses 
trois départements, de savoir si l'Empereur consentirait à modifier 
ses ordres dans le sens qu'il lui avait proposé. Mais à Paris on se 
faisait ou on voulait se faire illusion. M. de Montalivet, ministre de 
l’intérieur, lui écrivait, le 4 janvier, que la colonne mobile ferait ren- 
trer les conscrits dans le devoir, qu'il fallait de plus réunir les 
Maires etles principaux propriétaires, et leur faire comprendre 
combien il était de leur intérût d'aider la force armée au rétablisse- 
ment de l'ordre. Le comte de Villemanzy lui répondit qu'on pouvait 
compter sur leur dévouement, mais qu'il craignait bien que le défaut 
de quelques vieilles troupes n'empêchât de donner de l'action et de 
la fermeté aux colonnes mobiles et d'en imposer aux insurgés, 


— 936 — 


dont il est environné (1). Il a reçu la nuit précédente par 


(13 Voici la lettre du Préfet, datée du 8 janvier 1814 : « Il faut bien 
vous le dire, mon cher comte, mon rhume brouille ma tête, la fievre 
brüle mon sang, mais rien n’est aussi douloureux que notre situa- 
tion, Il m'était impossible d'imaginer qu'on pût ajouter un 0 aux 
différentes charges imposées au département ! Eh bien, un décret 
impérial du 6 m'arrive cette nuit par estafette pour me prescrire de 
faire former, habiller et partir le bataillon de 840 gardes nationaux 
pour la défense de Lyon à dater du 25 de ce mois. Il faut que tous 
mes rapports, tous les vôtres soient surpris et brülés en route, pour 
qu'on me demande de nouvelles forces quand j'invoque, quand 
l'Empereur lui-même ordonne de m'en envoyer pour réduire les 
rebelles qui sont mon désespoir. 

» C'est sonner le tocsin que d'appeler ce supplément. Cependant 
je dois obéir, mais je tiendrai le très grave secret jusqu'à ce que 
vous ayez la bonté de me donner votre avis ou de me donner des 
ordres. Ce n'est qu'aujourd'huy que M. le général Boyer est parti 
pour Béthune, il a été retenu par un accident de voiture qui a fotcé 
sa belle-mère et sa jeune compagne à revenir se faire radouber. Il 
faut donc attendre l'effet moral de sa présence ; car s'il ne fait pas 
retentir le tonnerre, après sa proclamation menaçante, Dieu nous 
préserve de toute la bataille. Tous mes rapports du jour me dévoi- 
lent quelques progrès dans les tentatives de ces misérables sur des 
percepteurs, sur des gardes champêtres, sur des employés des droits 
réunis. Les maires, les principaux habitants frissonnent en les 
voyant en bandes venir leur demander du pain, de la bière, etc., de 
l'air dont on se sert sans doute avec la barbe et la lance d'un Cosaque. 

» Cependant on voudrait me faire croire que cet espèce de régime 
barbare commence à les fatiguer, mais on n'en parle pas moins de 
résistance dès qu'on pourra les attaquer. Encore une fois, attendons 
l'effet de notre entrée en campagne. Je vous rendrai le compte le 
plus exact de nos opérations. Ne risquez pas la plus grosse, la plus 
puissante pièce de notre artillerie avant d'avoir reconnu notre ennemi 
qui doit prendre une attitude quelconque à l'approche de notre 
colonne mobile. S'il commence à parlementer, s'il se dispose à se 
rendre, arrivez alors dans tout l'appareil de la puissance qui fait 
grâce, et vous ne paraitrez plus, pour ainsi dire, que pour recevoir 


— 237 — 


une estafette, un décret du 6 janvier, exigeant que pour 
le 25, 810 gardes nationaux soient transportés à Lyon, 
pour la défense de la ville. Il faut, dit-il, que « tous mes 
rapports et les vôtres aient été surpris ou brülés en 
route pour qu’on me demande de nouvelles forces, 
quand j'invoque, quand l'Empereur lui-même, ordonne 
de m'en envoyer pour réduire les rebelles qui font mon 
désespoir. » Cependant, quelles que soient les compli- 
cations qu’il redoute, le caractère prudent et tempori- 
sateur du bon administrateur se retrouve toujours. 
C’est sonner le tocsin, dit-il, que d’appeler ce supplément. 
Neanmoins il se soumettra, mais il tiendra le secret sur 
cette grave mesure jusqu’à ce qu’il ait pu juger de l'effet 
des menaces du général Boyer sur les réfractaires. 
Toute la correspondance est sur ce ton. Exigences 
sans limites et sans relâche de la part du gouverne- 
ment. Efforts désespérés de la part de l’administration 
pour y satisfaire (1). Le Préfet du Nord, le comte Beugnot 


des actes de soumission et pour délivrer des actes de grâce. Jusque- 
là plaignez ce vieil invalide qui n'a plus rien d'entier que son cœur 
et la tendresse de son ménage à vous offrir, ete. » 

(1) Le Ministre de l'Intérieur écrivait au Préfet, le 8 janvier 1814, 
qu’il était surpris qu’on ne Jui parlât plus de l'esprit de révolte qui 
régnait dans quelques communes du département; il demandait 
qu'on lui envoyât des rapports fréquents sur la tranquillité publique, 
Le baron de Ja Chaise lui répondit : « Je n'ai que de tristes répé- 
titions à mettre sous les yeux de votre Excellence. Elle aura vu dans 
les représentations que j'ai eu l'honneur de lui adresser sur le nouvel 
appel de gardes nationaux, notre véritable situation. Nous espérions 
que 1,200 hommes, selun le décret impérial du premier de ce mois, 
seraient mis sous les ordres du général Boyer pour marcher cou- 
tre les rebelles, les faire partir et faire justice prompte et punition 
exemplaire de tous ceux qui seraient pris les armes à la main. Eh 
bien, au lieu de ces 1,200 hommes de la garde impériale dont Île 
nom seul nous inspirait tant de confiance, on n’a pu nous envoyer 


était à cet égard dans les mèmes dispositions que le 


que des détachements de conscrits, la plupart du département, qni, 
loin d’en imposer à leurs camarades, finiront peut-être par se laisser 
séduire, M. le général Boyer, qui est venn passer 24 heures pour se 
concerter sur l'emploi de cette force, en a reconnu l'insuffisance pour 
attaquer des communes où on s’est déjà permis de faire feu sur la 
gendarmerie, et dont toutes les cloches sonneront le tocsin à l’appa- 
rition d’un secours. 

» Des rassemblements prompts et rapides se porteront alors sur ce 
point menacé, et il y aura résistance et bataille, si le déploiement 
d’un bataillon appuyé de deux pièces de canon, ne faisait trembler et 
tuir ces véritables brigands. Nous ne donnons pas ce nom à cette 
jeunesse entraînée par tous les déserteurs, par tous les contreban- 
diers, par tous les vagabonds et malfaiteurs qui se sont glissés parmi 
eux pour en faire des complices de pillage. 

» Après avoir profondément réfléchi, le comte de Villemanzy et 
MM. les généraux, ont reconnu qu'il y aurait de graves inconvénients 
à se porter sur le canton de Pas où se trouve le foyer d'insurrection: 
c’est donc par l'arrondissement de Béthune, que l'on a commencé à 
placer des garnisaires. La colonne mobile sera dirigée vers tous les 
villages où il y aurait résistance, et passera ensuite dans l’arrondis- 
sement de Saint-Pol, pour se porter de là dans une partie de celui 
d'Arras. Lorsque nous aurons obtenu force suffisante, nous irous dans 
les arrondissements de Saint-Omer, Montreuil et Boulogne, où iln'y 
a que défaut d'obéissance, les préserver de la contagion de plus en 
plus funeste de l’exemple et de l'impunité. 

» J'ai déjà eu l'honneur d’exposer à votre Excellence, que si dans 
ces circonstances je fais un appel des 3,600 hommes destinés 4 
l’armée du centre, non seulement je n’en obtiendrai pas un seul, mais 
l'alarme sera d'autant plus grande, qu'il sera impossible de ne pas 
appeler les gens mariés, qui seraient notre unique ressource À 
l'approche d’un ennemi qui, laissant Lille ou tout autre place en 
arrière, pourrait venir nous mettre à une affreuse discrétion. J’établis 
une correspondance avec tous les bons maires qui gémissent à la vue 
d'une troupe de misérables bandits, qui les menacent du feu au 
moindre mot, défendent aux desservants, sous peine de la vie, de 
prier pour l'Empereur, enferment et dépouillent les gardes cham- 


— 239 — 


baron de la Chaise (1). Egalement effrayé du mauvais 


pêtres, enlèvent les enseignes des employés des droits réunis. Deux 
percepteurs, ont eu leurs registres brûlés. Jamais, non jamais, nous 
ne fûmes plus près d’un soulèvement général ôu de la plus affreuse 
anarchie, etc. » 

(4) Voici sa lettre : « Lille, 6 janvier. M, le Baron, J'ai reçu la 
lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au sujet des 
tumultes et des moyens d’en tarir la source. Nous avons craint que 
l'insurrection qui a éclaté à Hazebrouck, ne s’étendit au Pas-de- 
Calais et à la Lys. Les efforts que faisaient les insurgés pour s’établir 
à Armentières, fondaient cette supposition. Nous avons été assez 
heureux ici pour neutraliser ce mouvement sans pouvoir toutefois 
nous flatter d’avoir chassé l'esprit qui l’a fait éclater J’ai vu hier 
le Préfet de la Lys et il a reconnu qu'il en était de mème dans son 
département. Nous n'avons donc plus ici de mouvement proprement 
dit. Les contributions et les réquisitions rentrent avec facilité, et il 
ne me reste de sollicitude que pour la rentrée du contingent dans la 
levée de 300,000 hommes, pour laquelle on n'es: pas plus avancé 
dans le Nord que dans le Pas-de-Calais Quelques forcés qu'aient été 
les contingents dans ces deux départements, il ne me paraît guère 
praticable d’en demander aujourd'huy l1 réduction. L'Empereur 
compte certainement parmi ses moyens de défense, et à la tête de 
ses moyens de défense, cette levée de 301,000 hommes, et Sa Majesté 
ne peut pas s'empêcher d’insister pour qu’elle s'exécute en totalité. 
Nous portons ici la peine de l’exemption de {a Belgique, quelque 
nécessaire qu'elle ait été, et si cette exemption ou quelque chose de 
pareil gagnait la Flandre et bientôt après la Picardie, le système de 
la conscription serait ruiné. Je vais donc prés?nter à M. le comte de 
Villemanzy, les moyens les plus propres à opérer sans troubles, mais 
non sans difficulté, la rentrée de ce contingent, et comine les diffi- 
cultés sont les mèmnes que dans le Pas-de-Calais, je stipulerai avec 
M. le Sénateur pour les deux départements Je suis pénétré comme 
vous de la difficulté du moment, mais je crois que sur cet article de 
la conscription nous ne pouvons nous arrêter qu’au point où un pas 
de plus en avant révolterait les départements, car si d’un côté nous 
avons grand besoin de paix intérieure et d'union, nous avons aussi 
grand besoin d’hummes à opposer à l'ennemi, qui ne paraît pas 


— 93% — 


effet produit par l’annonce du départ avancé des gardes 
nationaux, il avait demandé d'en ajourner l'exécution. 
Le comte de Villemanzy s'était vu dans la nécessité de 
s’y refuser. On formait une armée à Soissons. Toutes les 
forces militaires de la région devaient s’v concentrer. Le 
général Bover lui-méme ne devait pas tarder à y étre 
appelé. Sur un nouvel ordre reeu du ministre le ‘10 jan- 
vier, nouvelles instances du comte de Villemanzv, qui 
offre au Préfet d'aller le voir pour le seconder; nouvelles 
doleances du baron de la Chaise. « On est dans une situa- 
tion telle, dit-il, qu’il faudrait des miracles pour s'en 
tirer. Vous m'ordonnez l'impossible... Mon obéissance 
aura les plus désastreuses conséquences... J'avais an- 
noncéeune colonneimposante, composée de 1,200 hommes 
de la garde impériale, soutenus par de lartillerie. Dejà 
la terreur se répandait dans les communes les plus auda- 
cieuses. Et voilà que tout se réduit à 4 ou 500 conscrits 
inexpérimentés. On vales placercommegarnisaires, etils 
dormirontaucoindufeu,en attendantquenos réfractaires 
viennent les surprendre, les séduire ctles désarmer.» Le 
11 janvier il écrit : «Nous sommes dans une situation 
telle qu'il faudrait des miracles pour s’en tirer; plus nous 
sommes enfonces dans l'impossible, plus on nous acca- 
ble (1). » A cela, s'ajoute le tableau le plus lamentable 


disposé à s'arrêter. Nous sommes les grenadiers de l’ordre adminis- 
tratif, placés au poste d’honneur, et je m'estime fort heureux d’être 
auprès d’un Préfet qui se retrouve dans sa position naturelle, etc. » 

(1) Voici un extrait de cette lettre : « On sait que nos conscrits ne 
veulent pas se soumettre; on sait que notre garde nationale fuit semu- 
blant de partir et rentre dans son village; on sait que le décret du 
{er janvier est inexécutable et qu'en montrant si peu de forces on 
redouble celles des rebelles; c'est dans ce moment qu'on prescrit de 
faire parti 3,600 hommes pour détendre Lyon. Vous me prescrivez 
ce que vous reconnaissez impossible. Eh bien, je vais faire une répar- 
tition. Je vais ordunuer le supplément de deux cuhortes à joiudre à 


— 241 — 


des ressources dont il dispose: les places fortes toutes 


notre légion départementale, je vais redoubler les craintes et les 
alarmes ; mon obéissance aura les plus désastrenses conséquences. 
J'avais fait retentir ces 1,200 hommes de garde impériale, j'avais 
annoncé l'artillerie, des généraux, des officiers supérieurs ; déjà la 
terreur se répandait dans les communes les plus audacieuses, On 
m’annonce que tout se réduit à 4 ou 50) conscrits, la plupart de mon 
département, qu'on exerce à Béthune au maniement des armes, qu’on 
va placer en garnisaires et qui dormiront paisiblement au coin du 
feu en attendant que nos réfractaires viennent les surprendre, les 
séduire ou les désarmer. Je ne vois rien qu’un déplorable avenir. 
Nous ne pouvons même faire réparer les brèches de nos remparts. 
Nos équipages bataves de ces deux vaisseaux désarmés, sont encore 
ici. Nous avons aussi des pionniers étrangers volontaires, désarmés et 
très mécontents, plus nos 2.095 prisonniers anglais! Nos petites 
places sont encombrées d’Espagnols, nos hôpitaux remplis au-delà de 
toute proportion et toutes les caisses vides. On me demande le triple 
d’un premier approvisionnement des places du Nord. On vient de- 
mander 280 chevaux de cavalerie, tandis que je n'en aurais pas 10 à 
fournir, si je n'avais éludé l’ordre exprès. de ne point recourir au 
commerce, puisqu'il n’en existe pas d'indigènes de cette espèce dans 
le Pas-de-Calais : Tout se serait fait si on nous avait donné le temps 
convenable ; si en appelant 5,200 hommes pour la levée de 120,000 
hommes, on nous eût permis d’appeler successivement les 5000 pour 
les 300,000 hommes, mais pas exiger ce contingent en 10 jours, quand 
il en fallait 30 pour examiner les droits les plus justes à l’exemption. 
Nous forcer à appeler indistinctement toute cette masse, nous auto- 
riser à promettre des secours à des pères infirmes et des veuves, à 
des femmes que les conscrits laisseraient dans la misère, voilà les 
causes d'une révolution opérée dans lesprit public de mon dépar- 
tement qui, jusque là, s'était montré digne de confiance et peut-être 
d’admiration. 11 n’est pas une minute de mon existence, que je n’aie 
consacrée à mon prince, à ma patrie, à mes tristes devoirs ; je frémis 
de mon impuissance. J'étais décidé à attendre une décision ultérieure 
de Son Excellence sur mes très humbles représentations, mais puisque 
le comte Beugnot donne l'exemple et juge convenable d'entamer cette 
opération, je me résigne avec la douleur de ne rien espérer. » 


— 242 — 


en mauvais état, les villes encombrées de prisonniers 
de guerre Espagnols et Anglais, les hôpitaux remplis, 
les caisses vides, la difficulté de recruter des chevaux 
et les exigences exagérées des officiers chargés de cette 
mission (1), la précipitation et la confusion déplorable 
apportées dans les opérations des conseils de révision. 
On leur fait faire en dix jours ce qui en demanderait 
trente pour examiner les droits les plus justes à l’exemp- 
tion, et assurer des secours aux familles des jeunes 
conscrits laissés par eux dans la misère. Voilà, dit-il en 
terminant, les causes de la révolution opérée dans 
l'esprit public de mon département qui, jusque-là s’était 
montré digne de confiance et peut-être d'admiration. 

Tout cela étaittrop vrai, etle baron de la Chaise ne 
put que le répéter en d’autres termes trois jours après, 
le 14 janvier, lorsqu'il eut à répondre à une nouvelle 
lettre du Ministre de l’Intérieur, le comte de Montalivet. 
Cette lettre avait pour but de l’exciter à rassurer les 
populations et à les éclairer sur les véritables inten- 
tions de l’Empereur. Ces intentions, il les avait révélées 
dans un discours d'ouverture au Corps législatif. « C’est 
aux principaux fonctionnaires, ajoutait le ministre, à 
montrer au peuple que le seul moyen d'assurer le bon- 
beur et le repos de la France, c’est de seconder les hautes 
vues de Sa Majesté pour la conquête d’une paix solide 
et durable (2). » 


(1) Les officiers chargés de recevoir les chevaux sont trop difficiles, 
dit le baron de la Chaise ; on n’en a pas de meilleurs à présenter. 
Il demande qu’on délivre Arras des marins bataves et des pionniers. 
Il arrive quelques conscrits de Béthune; Dieu sait s'ils seront fidèles! 
j'en doute, mais comment s'en assurer? Il termine en disant : « Plai- 
gnez l’un de vos plus tristes et de vos plus déplorables serviteurs. » 

(2) Cette lettre est du 11 janvier 1814. En voici un extrait : « Vos 
lettres du 30 septembre, du 19 octobre et 8 novembre me donnaient 
des détails satisfaisants sur l'esprit public; depuis cette époque il est 


— 943 — 


Il semblait du reste que, à teutes ces pompeuses décla- 
mations des ministres, les évènements eux-mêmes se 
chargeassent de donner un démenti. Le 13 janvier, le 


devenu moins bon, du moins dans certaines parties du département; 
faites tous vos efforts pour le relever Sans doute de grands sacrifices 
sont nécessaires dans les circonstances où nons nous trouvons. Vous 
n'aurez pas manqué de saisir l’occasion du discours de Sa Majesté à 
l'ouverture du Corps législatif, et de sa réponse au Sénat. Ils vous 
donnent les moyens de rassurer l’opinion, d'éclairer vos administrés 
sur les véritables sentiments de l'Empereur et de les désabuser de 
quelques craintes absurdes qu'on affecte de propager. C'est aux 
principaux fonctionnaires à montrer au peuple qu'il n’y a qu’un 
moyen d'assurer le bonheur et le repos de la France, c’est de secon- 
der les hautes vues de Sa Majesté pour la conquête d’une paix solide 
et durable. Un état de faiblesse qui laisse les Etats comme les indi- 
vidus en proie à tous les genres d’injustices et d’oppression ne nous 
permettant pas d'obtenir une telle paix. » 

Le Préfet lui répondit, le 14 janvier, qu'il avait été lui-même sur- 
pris de la facilité et de l’espèce d'enthousiasme avec lesquels s'était 
opérée la levée des 120,000 hommes, mais il ajoute que celle des 
300,000 hommes, celle de la garde nationale, l’augmentation des 
contributions, 1n réquisition des chevaux avaient détruit toutes ces 
bonnes dispositions. Il ajoutait qu'on avuit mis à sa disposition des 
forces insuffisantes pour exécuter ces ordres, ce qui avait rendu inu- 
tiles les moyens de persuasion qu'il avait employés Le Ministre de 
la police générale Jui faisant les mêmes plaintes, le Préfet lui répon- 
dit, le même 14 janvier, qu'il craignait de l’affliger en lui répétant 
que tous les moyens de rétablir l’ordre n'obtenaient aucun succès, 
qu'il avait fait retentir l’appareil d’une force imposante, qu’il avait 
représenté le général Boyer comme le dieu des armées, qu'il avait 
effrayé les communes les plus rebelles en les menaçant de les faire 
foudroyer par l'artillerie ; déjà la terreur commençait à les ébranler; 
quelques-uns de ces rebelles venaient se rendre, quand on s'est 
aperçu qu'au lieu de vieilles bandes habituées à vaincre toutes les 
résistances, on n'avait affaire qu'à des conscrits novices ; il terminait 
en disant que le Ministre pouvait prendre des renseignements auprès 
du commissaire de police spécial qu'il avait envoyé. 


— 944 — 


comte de Villemanzy recevait du comte de Pontécoulant, 
Préfet de la Dyle, les nouvelles les plus alarmantes sur les 
progrès des alliés en Belgique (1).On peut juger de l’émo- 
tion qu'elles devaient produire dans nos pays, où chaque 
famille, pour ainsi dire, avait contribue aux renforts 
charges de courir à la défense d’Anvers. Désormais 
c'était notre sol même qu'il s'agissait de préserver de 
l'invasion. Le comte de Villemanzy dut se concerter à cet 
effet avec le général Brenicer, d’une part pour obtenir du 
Gouvernement le renvoi des prisonniers de guerre qui 
constituaient une lourde charge et un danger pour les 
villes où ils étaient internés, d'autre part, pour mettre 
en état de siège, sic’était nécessaire, toutes les villes de sa 
division militaire. Le baron de la Chaise, quoiqu'il soit 
moins à portée de la frontière, leur apporte le concours 
de son zéle et de son activité. L’imminence du danger 


(1) Voici sa lettre: « Bruxelles, 12 janvier. Nous sommes au 
moment d’évacuer la Belgique, l'ennemi nous presse de tous côtes et 
d'une manière sérieuse ; il a attaqué, en avant d'Anvers, hier, le 
général Maison, et avec des forces tellement supérieures, que celui- 
ci, non seulement a été obligé de céder beaucoup de terrain, mais 
même il désespère de pouvoir tenir longtemps dans ses nouvelles 
positions. Il me prévient que son projet est de faire sa retraite sur 
Lille, après avoir laissé garnison à Arras, et qu’il donne l’ordre au 
général Chamberlain de se retirer sur Condé et Valenciennes. Le 
général Maison me prie de vous écrire pour vous prévenir de cette 
disposition, dont l’exécution ne peut être longtemps diflérée ; pour 
vous prier d'employer tous les moyens qui peuvent être à votre dis- 
position pour faire assurer et approvisionner les places de notre 
ancienne frontière qui vont se trouver en première ligne. Nous vous 
envoyons des canons d'Anvers, je crains bien que nous ne soyons 
bientôt forcés d'interrompre les envois. L'ennemi s’avance aussi en 
force du côté de Liège et nous menace de sa cavalerie vers Louvain. 
C'est un plan d’invasion générale contre lequel il n'y a aucun remède 
avec le peu de forces que nous avons ici, encore s’il y en avait assez 
pour mettre les chantiers et les vaisseaux d'Anvers à couvert .. » 


— 945 — 


semble lui faire oublier la grandeur des obstacles. Dans 
une lettre personnelle et intime adressée à M. de Ville- 
manzy,il se montre vigilant et infatigable comme il 
l'était autrefois (1). Dès quatre heures du matin, dit-il, 
il est sur pied, donnant des ordres, envoyant dans chaque 
arrondissement des commissions chargées d'assurer 
l’ordre et la célérité dans l’approvisionnement des places 
fortes (2) et deshôpitaux, adjurantleConseil général de lui 
fournir les fonds nécessaires pour tenirses engagements, 
exposant aux autorites militaires la nécessité urgente 
de réparer les brèches des remparts d’'Arras,où cinquante 
Ccosaques pourraient entrer facilement sans rencontrer 
d'artillerie, ni de garnison. Sur ce point il obtient satis- 
faction. Nous voyons une commission spéciale constituée 
à cet effet, composée d'hommes sérieux et compétents: 


(1) Nous lisons dans cette lettre : « Il est écrit sur le grand livre 
des destinées que nous sommes toujours surpris par une suite d'acci- 
dents désastreux qu'il était facile de prévoir et qu'il est presque 
honteux de n'avoir point prévus ! Ce n’est point assez de galoper, il 
faudrait avoir des ailes pour arriver aussi rapidement que les cir- 
constances l’exigent. » Dès quatre heures et demie du matin, 
ajoute-t-il, il donnait des ordres, promettait de l'argent, comptant 
sur la bonté du Conseil général pour le fournir. Il avait dû faire 
aux autorités militaires ces tristes confidences, espérant que cela lui 
ferait enfin réparer les brèches des remparts d’Arras, Cinquante 
cosaques, en y passant, pourraient s'emparer de la ville d'autant plus 
facilement qu’il n’y avait ni artillerie ni garnison. 

(2) Pour approvisionner les places fortes, on demandait au Préfet 
de fournir, entr’autres choses, 400,000 litres de vin. Le Préfet objecta 
qu’il doutait que cette quantité existât dans le Pas-de-Calais, où on 
ne faisait du vin que tous les dix ans, et uvec du raisin d'espalier. 
Il se plaignait anssi de ce qu'il avait fait envoyer des fourrages pour 
la place de Douai et de ce que le commissaire des guerres les avait 
refusés, sous prétexte qu’ils étaient de qualité secondaire. Pourtant 
ils pouvaient servir et il n’était pas facile d’avoir des choses de pre- 


mière qualité, quand on ne vous donnait pas d'argent pour les payer. 
16 


— 946 — 


le colonel Lacour, commandant du département, le 
colonel Villemetz, commandant d’armes de la place 
d'Arras, le colonel du génie Noizet de Saint-Paul, direc- 
teur des fortifications, et l’adjudant de place Gavet. Par 
leurs ordres, des mesures expéditives et immédiates, les 
seules possibles en la conjoncture (1), sont prises en vue 
d’un siège prochain. Le Préfet, de son côté (2), reçoit du 


(4) On abattit les arbres des remparts ou on coucha les cimes le 
long des éboulements des brèches et on les fixa par des pierres afin 
d’embarrasser les ennemis qui voudraient passer par là, car ces brè- 
ches étaient faciles à gravir, surtout du côté de la porte Baudimont. 
Quant aux corps des arbres, on les coupa à sept pieds de long pour 
en faire des palissades pour fermer les brèches sur le terre-plein des 
remparts. Quant à celles dont l'accès n'était pas aussi facile, on 
chercha à se procurer des chevaux de frise pour les armer Si on 
n'avait pas assez de bois, le Préfet permettait d’en prendre dans les 
forêts de l’Etat. On devait établir des baraques en planches près des 
portes pour placer des sentinelles, et enfin boucher les entrées et 
les sorties des égouts et rivières, pour empêcher l’ennemi d’y passer. 

(2) Le Ministre de l’Intérieur écrivait au baron de la Chaise qu'il 
y avait nécessité de n’abandonner le chef-lieu qu’à la dernière extré- 
mité. St c'était une place de guerre, il devait s’y enfermer ; s'il était 
contraint de la quitter de concert avec l'autorité militaire et qu’il y 
eût d’autres places fortes dans le département, il devait s’y retirer 
après avoir pris toutes les mesures pour soustraire à l’ennemi tous 
moyens d'administration et de levées de deniers. Le préfet peut ren- 
dre de grands services en secondant de tous ses moyens le comwan- 
dant de place, il use de son influence et de son crédit personnel pour 
faire fournir tout ce qui peut prolonger la défense ou la résistanct. 
Si la place conserve une portion de territoire autour de son enceinte, 
le préfet continue d’en tirer tout ce qui pent ètre utile au service de 
la place, les actes de son administration régularisent et rendent 
facile ce que l'autorité militaire ne ferait pas toujours sans frotte- 
ments. 1] peut mieux que personne entretenir des intelligences au 
dehors, être instruit de ce qui s'y passe, raviver l'esprit public et 
susciter à l'ennemi tous les obstacles qui entraveront ses opérations. 
Enfin c’est de cette position que le préfet est toujours prêt à res- 
saisir l'administration du département. 

Dans une autre lettre au Préfet, le Ministre l’informait que dans 


— 2941 — 


Ministre et transmet à ses subordonnés, les instructions 
les plus détaillées sur la conduite à tenir en cas de siège, 
et, dans l'éventualité probable d’une invasion, sur la 
necessite de se replier dans l’intérieur du pays, se main- 
tenant autant que possible dans les places fortes, dans 
le chef-lieu surtout, et de soustraire à l’ennemi tout ce 
qui pourrait l’aider à s'établir. Il se concerte avec 


les instructions données au comte de Villemanzy, on lui disait que si 
l'envahissement devenait réel ou inévitable, il devait donner des 
ordres et une règle de conduite à tous les fonctionnaires civils, judi- 
ciaires, ecclésiastiques et aux administrations finaucières. Dans ce 
cas, il serait bien à désirer que, à l'exemple d’autres peuples, on pût 
ne laisser à l'ennemi qu'une terre sans habitants, mais lorsqu'il ne 
s2ra point possible d'atteindre entièrement ce but, vous concourerez 
de tous vos moyens et de toute votre influence à ohtenir que toutes 
les familles ayant assez d’aisance pour vivre momentanément ailleurs, 
quittent leur sol lorsqu'il sera souillé par la présence de l’enneini : 
des fidèles sujets manqueraient à un de leurs premiers devoirs en 
vivant sous sa domination passagère. 

Tous les fonctionnaires publics doivent donc se retirer dans l’inté- 
rieur, au moment où l'envahissement du pays se consomme, malgré la 
résistance opposée à l'ennemi. Avant le moment de leur retraite, M. le 
Commissaire extraordinaire les fera prévenir du lieu où ils doivent 
faire rentrer tous les papiers, timbres et documents de leurs admi- 
nistrations respectives. Vous comprenez combien il importe de ne 
rien laisser à l'ennemi de tout ce qui pourrait lui faciliter les moyens 
d'administration et surtout des levées de deniers. Mais il est impor- 
tant que tous les hommes honorés de la confiance de Sa Majesté, 
prouvent leur horreur pour le joug étranger mème le plus passager; 
s’il est désirable de ne laisser que des provinces sans ressources 
pour l’administration, il n’est pas moins indispensable que personne 
ne quitte son poste avant le moment où la retraite aura été jugée 
nécessaire. 

Après avoir dit que le chef lieu était le point qu’on ne devait aban- 
donner qu’à la dernière extrémité, le Ministre ajoute en terminant : 
« Vous êtes Français, votre dévouement et votre fidélité me garantis- 
sent que vous répondrez à la confiance de Sa Majesté. » 

Le Préfet répondit, le 17 janvier : « Je me fais un devoir d'assurer 
à votre Excellence, que dans toutes les hypothèses possibles et ima- 


— 948 — 


l'autorité militaire pour la nomination de commissaires 
des guerres. À Arras, il proposa de nommer M. de 
Hauteclocque (1). Tout, dans la correspondance du baron 


ginables, je ne quitterai mon administration qu’après avoir épuisé 
tous les moyens de l'exercer et de soustraire tout ce qui pourrait 
aider l’ennemi à la faire rétablir. Il existe bien dans ce départe- 
ment plusieurs places fortes, mais il n’en est aucune qui présente 
aujourd'hui la moindre défense soit en artillerie, soit en munitions 
de guerre ou de bouche. soit en garnison. Arras lui-même est dans 
un tel délabrement, qu’on pourrait y pénétrer par des brèches d’une 
étendue, d'une facilité telle que ma femme et mes enfants sont des- 
cendues par celles qui touchent an jardin de la Préfecture dans le 
fossé pour venir me voir tuer des lapins. On s'occupe de les réparer, 
mais on ne nous a Jaissé ni canons, ni affüts, et l’on vient de nous 
enlever les douze à quinze milliers de poudre qui nous restaient et 
que j'ai fait conduire à Lille par ordre du général Sorbier. Nous 
sommes loin de craindre l'invasion de ces Cosaques, de ces partisans, 
sans discipline et sans solde qui rançonnent, pillent et brülent les 
villages, etc » 

(1) Voici la correspondance officielle échangée an sujet de cette 
nomination : « Lille, le 15 janvier 1814. Monsieur le Baron, la 
16° division militaire n'ayant pas le nombre de commissaires des 
guerres qu'exigent les circonstances actuelles, je viens d’être obligé 
de faire diverses nominations provisoires de ces fonctionnaires qui 
seraient employés dans les places de cette division où leur présence 
sera jugée nécessaire. Aucun sujet ne m'ayant encore été proposé 
pour la place d'Arras, je vous prierai de me faire connaître si M. de 
Hauteclocque, habitant de cette dernière ville, qui à fait plusieurs 
campagnes en qualité d’adjoint provisoire aux commissaires des 
guerres, pourrait encore remplir les fonctions qui lui ont été précé- 
demment confiées et si on pourrait se reposer sur son zèle et son 
activité. — Signé: DE VILLEMANZY. » 

Le Préfet répondit, le 46 janvier : « Au moment où j'ai reçu votre 
lettre, j'allais vous prier moi-même d'accorder à M. de Hauteclocque 
l’autorisation de remplir les fonctions de commissaire des guerres 
dans la place d'Arras, lui connaissant toutes les qualités nécessaires 
et reconnaissant d’ailleurs depuis longtemps l’urgente nécessité 


— 249 — 


de la Chaise, à ce sujet, respire le patriotisme et l’intel- 
ligence. Et ce qui met le comble à l’admiration qu’on en 
éprouve, c’est de voir que tout cela fut l’œuvre de quel- 


d’avoir un commissaire des guerres dans notre chef-lieu. Je supplie 
donc Votre Excellence de vouloir bien donner des pouvoirs à M. de 
Hauteclocque et daignez, etc. » 

Le Prefet, qui le considérait comme un très utile auxiliaire, écri- 
vait de nouveau, le 20 janvier : « Le jeune de Ilauteclocque, dont je 
ne puis trop vous recommander les talents et les services, doit se 
rendre demain près de Votre Excellence pour vous prier de changer 
quelques expressions dans son acte de nomination. Il est censé en 
activité puisqu'il n’a qu’un congé pour blessures glacées qui ne sont 
que trop évidentes. Ce n’est qu’une continuation de fonctions que 
vous duignez coufiriner, mais en conscience vous ne pourriez user de 
vos pleins pouvoirs d’une manière plus agréable pour nous qu’en le 
faisant commissaire tout-à-fait. Ainsi-soit-il. » 

Le comte de Hauteclocque (Constantin -Gabriel) avait fait la cam 
pagne de Russie dans le premier corps commandé par le maréchal 
Ney, qui forma l'avant-garde de la grande armée et protégea sa re- 
traite. Il eut les deux pieds gelés et dut subir une double amputa- 
tion partielle de ces membres. Rendu par là impropre au service 
militaire, qui était dans les traditions de sa famille, il dut accepter 
d’autres fonctions jusqu’en 1830 pour continuer à servir son pays et 
fut récompensé par la croix de la Légion d'honneur. On comprendra 
l'intérêt particulier qui s'attache pour nous à des faits qu'il nous a 
été donné maintes fois de recueillir de la bouche même de ce rare 
survivant de la retraite de Moscou, auquel Arras a pu voir porter 
vaillamment jusqu’à l’extrême limite de l’âge (96 ans) les glorieuses 
traces de ses souffrances. | 

Deux de ses frères servirent également la France sous Napoléon Ir, 
M Stanislas de Hanteclocque, chef de bataillon du génie, assista au 
sièse de Saragosse, à la bataille d'Ehng, au siège de Dantzig et fut, 
à la fin de sa carrière militaire, commandant de l’école régimentaire 
d’Arras. M. César de Hauteclocque fit les campagnes d'Allemagne et 
d'Espagne et était chef de bataillon dans la garde royale quand il 
donna sa démission, en 1830. Ils étaient tous deux chevaliers de St- 
Louis et de la Légion d'houneur. 


— 950 — 


ques jours. En effet, il écrivait au Ministre, qu'il espérait 

que tout serait prêt pour le 17 ou 18 janvier, et quil 

attendait l'ennemi. Il cherche en même temps à stimuler 

le patriotisme de ses subordonnés, et à obtenir leur 

obéissance. Dans une proclamation adressée aux maires, 

le 17 janvier, il disait que 300 conscrits de l’arrondisse- 

ment de Béthune, grâce à la colonne du général Bover, 

avaient obtenu la faveur d’être dirigés vers le dépot des 
voltigeurs de la garde à Lille, qu'il devait aussi faire 
connaïtre aux conscrits égarés par les perfides conseils 
et subjugués par des contrebandiers, des déserteurs et 
des vagabonds que, sur 17 rebelles du Nord et de La Lys, 
14 avaient été condamnes à etre fusillés, et 3 punis des 
fers. Mais il aimait mieux les rappeler aux principes 
d'honneur et du devoir. Il leur promettait l’indulgence 
s'ils se présentaient à la préfecture et qu'il s'agissait 
pour eux, de proteger nos frontières, nos villes et nos 
campagnes du pillage affreux, de défendre leurs intéréts 
les plus chers, et si ces farouches cosaquesoffraient de les 
enrôler, ce serait pour être envoyés avec eux au fond de 
la Russie sans espoir de retour. Il ajoutait que les tribu- 
naux avaient ordre de poursuivre, que les communes 
étaient responsables, et que ceux qui oseraient résister 
ou tirer un seul coup de fusil, auraient le sort des insur- 
gés dont il parlait plus haut et feraient la honte de leur 
famille. Enfin, il terminait en disant qu'il comptait sur 
les maires pour éclairer leurs administrés (1). 

Toutes ces mesures de défense furent inutiles. On 
s'était trouvé en présence d’une fausse alerte. Dés le 14, 
le telégraphe annonçait que l’ennemi avait reculé, que 
le feu avait cessé, et que M. Otto était parti pour 
Mayence, charge de négocier la paix. Toute inquiétude 


(6) Cette proclamation fut insérée dans le Mémorial administratif 
du Pus-de-Culais, 


— 951 — 


cependant n'était pas disparue. Le 16, le comte de 
Villemanzy se plaignait du silence du préfet de Bruxelles 
sur le sort du général Maison, et de l’absence de nou- 
velles de Paris. Mieux renseigne que lui, le Préfet du 
Pas-de-Calais recevait, du Directeur des Postes d'Arras, 
communication d’un bulletin satisfaisant, publié à 
Gand, le 18 janvier, par M. Desmoncheaux, préfet de 
l’Escaut. Décidé à rassurer l'opinion publique, celui-ci 
disait : « Le général en chef Maison vient de dégager 
Anvers, de repousser et de battre l’ennemi auquel il a 
tué beaucoup de monde, et d’effectuer sa jonction avec le 
maréchal duc de Tarente. Les Anglais sesont retirés sur 
Rosendael; les Prussiens ontrepris leurs cantonnements, 
et la frontière est à l’abri de toute insulte. La paix avec 
l'Espagne est ratifiée. Le maréchal duc d’Albuféra se 
porte avec son armée sur Lyon. Le maréchal duc de 
Dalmatie dirige la sienne sur Paris. » En même temps, 
M. Desmoncheaux écrivait personnellement à son 
excellent ami le baron de la Chaise, que tout avait 
changé, de manière à assurer la tranquillité. « L’ennemi, 
disait-il, s’est replié sur Bréda. Il ne reste que les Prus- 
siens et les Anglais. Les Russes sont partis ; ou du moins 
on n’en a plus connaissance. L’émeute de Dimanche, à 
Gand, a eu pour résultat de faire établir un service de 
police qui est fort bien organisé, avec le concours de la 
garde bourgeoise. Le bruit s’accrédite d’une suspension 
d'armes. Les administrations se disposent à rentrer dans 
leurs résidences respectives. Les gendarmes et les 
douaniers regagnent leurs postes. La confiance renait. » 
Toutes ces nouvelles n'étaient malheureusement pas 
exactes. La paix en Espagne n'était pas conclue. Les 
maréchaux Soult et Suchet n’arrivaient pas au secours 
de la capitale. Mais si l’épuisement général et l’ardent 
désir de la paix portaient les populations à accueillir 
trop facilement tout ce qui paraissait l’annoncer, le bon 


— 252 — 


sens et l’expérience du Préfet ne ‘s'étaient pas laissé 
égarer (1). Il est quelquefois bien dangereux, disait-il, 
de répandre légèrement des nouvelles aussi heureuses; 
le désappointement nous expose à la défiance, fait naitre 
les plus cruelles réflexions, redouble les fraveurs et 
augmente le pouvoir des alarmistes. Et avec la sagesse 
consommée d’un bon administrateur qu'il était, se 
contentant de suspendre son opinion, se permettant à 
peine quelques espérances qui ne devaient hélas: pas se 
réaliser, il profitait du mouvement de recul des alliés 
en Belgique et du calme momentané produit par là 
dans nos contrées, pour se mettre de nouveau résolument 
à l’œuvre si difficile du départ des conscrits. Il n'avait 
du reste jamais cessé de s’en occuper, et l’un de ses 


(1) Le Préfet écrivait, le 20 janvier, au comte de Villemauzy : 
« Mille et mille actions de grâce, mon toujours plus cher Comte, pour 
vos heureuses dispositions en notre faveur ; toute la ville vous bénit 
pour nous avoir délivrés de tous nos prisonniers, pour la garnison 
que vous destinez à la citadelle, pour les moyens de défense que vous 
venez nous procurer, et surtout pour la partie des nouvelles que vous 
avez eu la bonté de me communiquer. 

» Le maire d'Arras, me dit qu’on doit nous donner des forçats pour 
remplacer nos Anglais à la citadelle ; que le ciel et notre cher Comte 
nous en préserve. Nous en avons eu trop longtemps pour ne pas 
craindre leur présence, avec d'autant plus de raison, qu’il faut tou- 
jours les tenir enchainés et la baïonnette prête pour prévenir ou 
reprimer leur révolte J'aime mieux encore que ce soient les invalides 
de la succursale de Louvain qui svient annoncés au commandant du 
département, nous pourrons au contraire nous en servir au besoin. 

» La jonction du duc de Tarente et du général Maison, nous garantit 
de l'invasion de ces pillards sans discipline et sans solde qui désolent 
les campagnes et doit furtifier l’esprit public, Que ne puis-je croire 
à cette paix d'Espagne, à cette marche des ducs de Dalmatie et 
d’Albuféra 7... Je ne puis défendre de publier et de répandre ce bul- 
letin qui m'est tombé des nains, quand j'ai su que vous n’en étiez pas 
instruit et que vous ne pouviez y croire. » 


— 253 — 


principaux soucis avait été de faire disparaitre les 
obstacles qui s’v opposaient. C’etait ainsi que, pour 
mettre fin au différend survenu entre le colonel de gen- 
darmerie Lacour et le commandant de recrutement de 
Saint-Omer, il avait demandé la promotion du premier 
au grade de général, pour lui donner plus d’autorite. 

A Béthune, d’aprés le commissaire de police Maziez, 
les mesures prises par le général Boyer avaient produit 
bon effet. Après un délai de trois jours accorde aux cons- 
crits, on avait mis des garnisaires dans les communes 
des réfractaires ; une colonne mobile envoyée à leur 
recherche, n'avait point rencontré de resistance ni 
d'attroupementsarmés.Le Général lui-même s’étaittrans- 
porté avec le Sous-Préfet dans les communes les plus 
mal disposées, ils avaient obtenu des maires la pro- 
messe de faire partir les retardataires, et à la date du 
12 janvier, le commissaire Maziez annonçait, dans un 
rapport, que l’effervescence était calmée dans ce canton. 

Il n'en était pas de mème à Arras. Nous trouvons dans 
les papiers du baron de la Chaise une série de rapports 
et de lettres confidentielles échangées entre lui et Île 
Préfet de police d’une part, et le comte de Villemanzy 
de l’autre, où sont présentées sous les couleurs les plus 
sombres, les difficultés sans nombre en face desquelles 
il se trouve, et l’insuffisance des moyens mis à sa dispo- 
sition pour les surmonter. A l’une de ces lettres, le duc 
de Rovigo lui répond de sa propre main. A defaut de 
secours, il lui envoie de bonnes paroles : « Sagesse, 
patience, constance et persévérance, lui dit-il, l'age, 
l'expérience et l'esprit donnent tout cela. Je me rappelle 
vous avoir vu dans de plus grands embarras ». (1) Le 


(1) Ceci se trouvait à la fin d’une lettre confidentielle du 8 janvier, 
répondant à ce que le Préfet disait, qu'il n'avait plus d'autorité sur 
les conscrits rebelles, sur la garde nationale requise pour former une 


— 254 — 


Préfet lui répondit le 17, en lui exposant de nouveau les 
difficultés de la situation (1).Le comte de Villemanzy, de 
son côté, offre d’aller à Arras ; les moments, dit-il, sont 
précieux, il redouble d'instances pour hâter le départ 
des gardes nationaux mobilisés, seul moyen de mettre 
aux mains de l'Empereur des forces suffisantes pour lui 
permettre d’obtenir la paix. Une première tentative faite 
dans ce but, le 8 janvier, était demeurée sans resultat. 
Il avait fallu accorder un délai. A la date du 15, le Préfet 


réserve et sur les déserteurs, Le Ministre ajoutait : « Si les circons- 
tances présentent quelques difficultés, je me flatte que le mal est 
moins grand que vous ne vous l’imaginez et qu’avec de la persévé- 
rance, vous viendrez à bout de vaincre les obstacles que vous avez 
momentanément rencontrés. » 

(1) Voici sa lettre : « Il n’appartient qu’à la force supérieure d’être 
indulgente, Si nous avions les 1,200 vieilles moustaches de la garde 
impériale, ces misérables rebelles seraient désarmés en moins de 
vingt-quatre heures, mais ils sont assez audacieux pour présenter la 
bataille aux faibles détachements que nous pourrons envoyer, et le 
premier soldat assommé par eux, devrait être vengé par l'incendie du 
village. Je le répète à Votre Exceilence, le canton de Pas, limite de 
Ja Somme, réunit le plus grand nombre de contrebandiers, de déser- 
teurs, de vagabonds, qui ont l’affreux signal du tocsin pour se ras- 
sembler ; il faudrait donc cerner les villages pour les surprendre ; 
comme tel de ces villages contient 15. 16 et 1,800 habitants, il faut 
du monde pour y parvenir.-Je joins ici la réponse du Commandant 
du département, à qui j’ai demandé ce qu'il pourrait employer pour 
cette expédition. Nous devons attendre la colonne du général Boyer, 
qui parcourt avec succès l'arrondissement de Béthune. Je viens de 
dénoncer les attentats aux procureurs impériaux, en leur recom- 
mandant les poursuites prescrites par la loi du 10 vendémiaire 
an JV. 

Les robes noires font souvent plus d'effet que nos uniformes, je 
n’en ai pas moins employé ma plume admiuistrative dans une circu- 
laire. » Il termine en disant qu’il se conformera aux inspirations du 
comte de Villemanzy. 


— 255 — 


la regardait comme également impossible.C'était exalter 
toutes les têtes au plus haut degré et jeter l’alarme dans 
50,000 familles pour ne pas avoir 30 hommes. Les nou- 
velles d'Anvers, très vivement commentées, avaient jeté 
le pays dans une grande agitation. La perspective de 
voir à tout moment des partis ennemis fondre sur notre 
territoire, produisait une terreur indescriptible. « Et 
cette terreur, disait-il, était plus que suffisante à exalter 
les têtes et à clouer les pieds des trembleurs. » (1) Le 
comte de Villemanzy lui annonçait, le 15 janvier, le 
départ d’une partie de la garde nationale mobilisée du 
département du Nord, et l’engageait à faire partir la 
sienne. Le Préfet n’était pas de cet avis et croyait qu’il 
ne ferait qu’augmenter la résistance. Loin de là, il avait 
fait suspendre toute espèce d’appel, voulant connaitre 
auparavant l’effet produit par la visite que le comte de 
Villemanzy devait faire à Béthune. Mais celui-ci, crai- 
gnaunt sans doute d’en tirer peu de résultats, tardait à se 
mettre en route. Quant aux mesures de rigueur à 
employer contre les réfractaires, le baron de la Chaise 
y est complètement hostile. Les moyens de répression, 
insuffisants, ne peuvent qu’enhardir la résistance. Il 
craint pour le pays de voir s’ajouter les horreurs de la 
guerre civile aux malheurs de la guerre étrangère. C’est 
par la persuasion, par les circulaires réitérées, qu'il 
s'efforce de ramener au devoir l'esprit public, égaré par 
la peur. L’évèque d’Arras lui apporte son concours et 


(1) Le Préfet ajoutait que l'esprit public était au dernier degré de 
corruption, il parlait encore du manque de bonnes troupes, de la 
difficulté d’approvisionner quatre places du Nord quand on ne don- 
nait pas d'argent pour fournir ces approvisionnements ; « on fait les 
demandes les plus infernales que l'usure et la défiance aient jamais 
inventées; » il terminait en disant qu'il était toussant, souffrant avec 
la fièvre toutes les nuits, sa femme l’empèche de s'absenter et 1l lui 
est impossible de repousser les idées les plus tristes, 


— 956 — 


publie un mandement où, passant sous silence les griefs 
trop fondés de l'Eglise contre l'Empereur, pour ne se 
souvenir que des services rendus par lui à la religion, il 
exhorte les conscrits à se rendre à l’appel de la cons- 
cience, de l'honneur et de l'interét, pour arriver à 
conquérir la paix si ardemment désirée (1). 

Tant d'efforts ne demeurèrent pas sans effet. Du 6 au 
17 janvier, 204 conscrits S’etaient présentés et avaient 
été dirigés, les fantassins sur Lille et Douai, les cava- 
liers sur Versailles où le 11° régiment de hussards avait 
reçu de plus un contingent de 109 chevaux fournis aux 
frais du département. 

Mais cela ne suffisait pas encore, et le comte de Ville- 
manzy, pour hater l’accomplissement de l’œuvre à 
laquelle il se dévouait tout entier, s’était décidé à venir 
à Béthune se concerter avec le Préfet du Pas-de-Calais; 
il convoque à la Sous-Préfecture de cette ville, les 
Maires et les conscrits de cet arrondissement et 
engage le Sous-Préfet de St-Pol à amener quelques 
Maires de son arrondissement. Cette réunion eut lieu 
le 18 janvier. Elle produisit d'assez bons résultats. S'ins- 
pirant sans doute des conseils de son ami, le comte de 
Villemanzy fit profession d'une grande modération. Il 
promit qu’on traiterait avec la plus complète indulgence 


(1) Ce mandement ordonnait des prières pour que Dieu bénisse les 
armées françaises. On y lisait : « Dieu, qui a donné tant de fois des 
preuves éclatantes de la protection qu’il accorde à la France, a voulu 
paraitre un instant nous abandonner à nous-mêmes, pour nous faire 
sentir que lui seul il instruit nos mains au combat, et que ce serait 
outrager sa toute-puissance que de se reposer uniquement sur un 
bras de chair. » Après avoir fuit l’éloge ordiuaire de Napoléon, res- 
taurateur du culte, il répétuit encore : « Rendez à César ce qui appar- 
tient à César, car c’est un commandement de défendre sa patrie; 
mettez-vous en mesure de répondre à l’appel que vous font l’honneur 
et la religion, et vous aurez la paix. » 


— 257 — 


les conscrits qui se présenteraient jusqu’au 24 janvier. 
Dans le but d'apporter quelqu'adoucissement à la levée 
de 300,000 hommes, il fit entrevoir l'espoir de laisser 
dans leurs fovers ceux dont l’absence réduirait les 
familles à l’indigence et au désespoir, les hommes veufs 
avec des enfants et les hommes mariés dans l'intervalle 
des appels du 9 octobre et du 15 novembre, sans toute- 
fois que ces exceptions eussent d'effet rétroactif sur les 
conscrits déjà partis. Mais le conseil de révision devait 
siéger en permanence pour juger les exemptions néces- 
saires. Cetarrété valut à celui qui en était l’auteur, les 
chaleureuses félicitations du baron de la Chaise (1). A 
celui-ci, du reste, les évènements qui s'accomplissaient à 
ce moment méme sur d'autres points du département, 
ne donnaient que trop raison. Les nouvelles douteuses 


(1) Voici un extrait de sa lettre : « Partout où vous serez, partout 
où on pourra vous entendre, vous éprouverez la plus douce satis- 
faction puisque vous êtes précédé par la plus intime confiance dans 
vos paroles comme dans vos indulgentes bontés J’ose vous remercier 
au nom de tous les Français, au nom des pères et des mères de nos 
malheureux jeunes gens entrainés dans la désobéissance par nos plus 
perfides ennemis ; ils gémissent eux-mêmes de se voir enchaînés par 
de véritables brigands qui les menacent de la mort et du feu s'ils 
rentrent dans le devoir. 

» Je viens d’épronver un instant de bonheur en voyant revenir 
d'Hébuterne quatre conscrits avec le fils de leur maire. Ils ont bravé 
tout espèce de danger de la part de leurs ci-devant camarades, pour 
invoquer leur pardon au point de ne voyager que la nuit dans la 
crainte d’être assommés, je les ai reçus comme l'enfant prodigue. On 
voulait Jeur faire craindre d’être garottés et conduits aux pionniers, 
je leur ai donné 5 fr à chacun pour boire à la santé de l'Enipereur, 
jugez de leur joie. Ils sont partis pour le 7° hussards. » Il espère que 
cet exemple sera suivi. Hébuterne, cité comme foyer de rébellion, a 
été la première commune à donner l'exemple de la soumission. 

En etlet, les habitants de cette commune, fatigués d'entendre tou- 
jours parler d'eux comme des chefs de la rebellion, firent, le {er février, 


— 958 — 


du succès de nos armes n'étaient pas de nature à raffer- 
mir l’opinion.Dans le canton de Pas, la rebellion prenait 
des proportions inquiétantes. En vain le général Boyer 
avait-il donné ordre au colonel Lacour de faire marcher 
sur ce canton 300 hommes du 46° de ligne disponibles à 
Arras, le commandant du département déclara cette 
force insuffisante et, de concert avec le Préfet, demanda 
qu’on y adjoignit 300 hommes de Béthune. Le général 
Boyer nue les envoya pas, et l’expédition n'eut pas lieu. 
Enhardies par l'impunité, les bandes sillonnaient le 
pays, molestant les conscrits, portant partout le pillage 
et l'incendie (1). 

À St-Pol, le 26 janvier, jour d’une foire importante, 
on dut envoyer une colonne mobile pour faire évacuer 
et proteger le magasin de tabac, contre lequel oncraignait 
un coup de main. Bientôt, dans les environs de Béthune, 
les choses prirent une tournure tragique. Un faible 


escorter le contingent qui leur était attribué pour l’approvision- 
nement de la citadelle d’Arras, et ils repoussèrent des brigands qui 
s'étaient rassemblés sur la route pour piller les voitures. 

(1) Les agents du gouvernement représentent ces insurgés comme 
un ramassis de contrebandiers, de déserteurs, de vagabonds et de cons- 
crits égurés par de mauvais conseils D'après le colonel de gendar- 
merie, ils se faisaient donner de l’argent et des vivres, désarmant 
les gardes champêtres, faisant trembler les maires, défendant aux 
percepteurs de recevoir l'impôt, menaçant les employés des droits 
réunis et jetant l’épouvante dans toutes les familles. D’après le Préfet, 
les maires n'osaient plus parler, les prêtres chanter ; on ne respectait 
ni les fonctionnaires, ni les propriétés, ni les diligences, ni les 
courriers, ni les voyageurs. L'impunité rendait ces insurgés d’une 
insolence inconcevable, et leurs chefs disaient qu'ils brûleraient les 
maisons des parents des conscrits qui les abandonneraient pour se 
rendre aux exhortations du Préfet. C'était à Hébuterne, Puisieux, 
Bucquoy, Foncquerillers et Hannescamps qu'ils étaient les plus 
nombreux. 


— 959 — 


détachement de 31 vuitigeurs fut l’objet de l’attaque de 
ces bandits. Ceux-ci, sous la conduite d’un certain Séné- 
chal, arrivés à Ames, puis à Nédonchel où la petite 
colonne avait campé la veille, se font servir à boire et à 
manger, ils désarment les habitants, les forcent à se 
joindre à eux, et se dirigent sur Westrehem. La, ils 
trouvent les voltigeurs installés depuis midi, en vue de 
protéger une réunion tenue par le maire et les princi- 
paux habitants, pour aviser au départ des conscrits. A 
deux heures, au moment où ils étaient assemblés, les 
insurgés envahissent en un clin d’œil la place du village, 
saisissent le factionnaire du poste etcommencent à tirer 
des coups de fusil sur le corps de garde. Latroupe riposte. 
Un soldat tombe, dit-on, frappé mortellement d’un coup 
de feu dans la poitrine. Deux des assaillants sont bles- 
ses (1), les autres s’enfuient, menaçant d’un incendie 
général la commune qui a refusé de leur prêter main- 
forte. On juge de la consternation du Préfet à cette nou- 
velle. C’était précisément le jour où, comme nous le 
verrons plus loin, le général Boyer recevait l’ordre de 
partir pour Soissons avec une partie de ses forces. C'était 
raison de plus pour ne pas laisser l’autorité militaire 
sous le coup d’un pareil échec. Jusque-là, on n’avait pas 
imité, dans le Pas-de-Calais, la sévérité déployée dans le 
Nord et dans la Lys (2). Le Préfet et le général Boyer 


(1) Ils cachèrent d’abord leur nom, mais on sut qu'ils s’appelaient 
Churles Prin, de Tilly, et Joseph Masclet, de Pierremont. 

(2) Les instigateurs de la rebellion d’Hazebrouck avaient passé 
devant un conseil de guerre ; les uns avaient été condamnés à être 
fusillés, les autres aux travaux publics. Dans le département de la 
Lys, 17 insurgés furent traduits devant une commission militaire, 
4 furent condamnés à mort, 13 aux fers. Deux des premiers furent 
passés par les armes, on demanda à l'Empereur la grâce des deux 
autres. On avait donné de la publicité aux peines sévères infligées, 
inais cela. il faut l'avouer, avait produit peu d’eftet. 


— 980 — 


avaient plus de confiance dans la persuasion que dans 
la rigueur (1). Mais on vit qu'il fallait agir avec énergie 
après cette attaque audacieuse. Le général se rend lui- 
inéème à St-Pol avec un appareil de forces imposant. De 
là, il lance 120 hommes à la poursuite des brigands. Le 
21 janvier, la colonne revient à Bethune, ramenant neuf 
prisonniers enlevés dans six communes differentes, 
presque toutes de l'arrondissement de St-Pol. Trois 
étaient désignés comme chefs, prenant le titre de com- 
mandant ou de capitaine, le quatrième comme ayant pris 
part aux rassemblements, trois autres comme parents 
de conscrits rebelles, et les deux derniers, dont une 
femme, comme ayant reçu chez eux des séditieux. Le 
général Boyer réunit aussitôt une commission militaire 
pour les juger, et après avoir expédié ses troupes sur 
Lille, le 22, il resta lui-même à Béthune, jusqu'au juge- 
ment qui eut lieu le 27. Les deux principaux coupables 
de l’échauffourée de Westrehem furent condamnes à 
mort. C'était le sieur Paternel, âgé de vingt-huit ans, 
ancien maire de Prédefin, chef de la bande, et Leprétre 
Isidore, âgé de trente-trois ans, accusé d'en avoir éte le 
tambour. Il fut sursis à la condamnation des autres 
jusqu’à plus ample informé. Cette fois encore, le Préfet 
plaida la cause de la clémence. S’adressant au general, 
il disait qu’il appartient à la plus brillante valeur de 


e 


(1) Le général Boyer pensait qu'il ne fallait pas aïigrir les esprits 
par trop de sévérité au moment où on obtenait sans trop de difficultés 
les résultats désirés. 11 s'était borné à envoyer des garnisaires duns 
plusieurs communes et à arrêter quelques parents des conscrits les 
plus indociles et ceux-ci, en se présentant, les avaient fait rendre à 
la liberté. Les autres arrestations qu'on avait faites pour l’exemple 
n'avaient frappé que des individus ayant tenu des propos séditieux ou 
cache des réfractaires. On les avait relâchés après quelques jours de 
prison et des admonestations sévères. 


_ EEE CS er 


— 261 — 


s’unir à la plus généreuse indulgence (1). L’un et l’autre 
étaient d'avis de surseoir à l’exécution des deux condam- 
nes et de demander leur grâce à l'Empereur, à la condi- 
tion expresse que leurs familles useraient immédiate- 
ment de toute leur influence pour faire partir les conscrits 
réfractaires. Mais le comte de Villemanzy refusa d’entrer 
dans ces vues. L'Empereur, disait-il, l’avait blâmé d’avoir 
usé d’une trop grande indulgence dans un cas analogue. 
Et le 31 janvier, les deux condamnés furent fusillés sur 
l’esplanade de Béthune, en présence d’une foule sympa- 
thique et consternée (2). 

On juge, en présence de pareilles circonstances, dans 
quels embarras était plongé le baron de la Chaise par le 
départ des troupes du général Boyer. Vainement avait-il 
demandé que ce départ fût ajourné jusque après la paci- 
fication de l'arrondissement de Béthune et le départ 
des conscrits des cantons de Lilleet de Carvin. Les ins- 
tructions étaient formelles. Le général Drouot, aide de 
camp de l'Empereur, avait donné l’ordre au général 
Boyer de se trouver rendu à Soissons, le25 janvier, avec 
deux bataillons de 500 hommes chacun. Cet ordre avait 


(1) Il ajoutait : « Rien de plus politique, rien de plus sage que de 
faire dépendre la vie des chefs de la soumission de leurs complices. 
J'attends avec impatience la proclamation qui doit faire connaître 
cette décision. » 

De son côté, le général Boyer écrivait au Préfet, le 31 janvier, 
qu’il était bien fâché qu’on ne lui eüt pas laissé user d’un moyen sur 
lequel il comptait beaucoup. Le Préfet lui répondit, le 1° février, 
combien il attribuait de prix au succès de ses sages et très politiques 
dispositions en faveur de ces deux malheureux : « L'espérance luit à 
peine et disparait sans retour », 

(2) Le jugement ne porte pas que les parents des condamnés de- 
vaient être présents à l'exécution, comme le dit le chanoine Cornet 
. dans son Histoire de Bithune Ce jugement fut inséré dans le Mémo- 
ria administratif du Pas-de-Calais pour effrayer les séditieux. 

11 


— 962 — 


déjà subi trois jours de retard. Le comte de Villemanzy 
n'osa accorder aucun sursis. Bien qu'il n’y eùt pas 
mille hommes de disponibles au dépôt de Lille, 700 hom- 
mes partirent le 23 pour aller coucher à Douai. Le 
général Boyer écrivait de Béthune, au Préfet, qu'il n'avait 
plus qu’une cinquantaine d'hommes, autant dire rien, 
qu'il allait retourner à Lille avec le chevalier de Petit- 
Pierre, qu'il tâcherait d’y rassembler quelques forces, si 
cela était possible, et viendrait encore à sonsecours s'il le 
pouvait. Son départ ne lui permit même pas de le tenter. 
A défaut de force véritable, on cherchait à susciter 
l'enthousiasme. Le 30 janvier, le baron de la Chaise rece- 
vaituu nombre important d'exemplaires d’une adresse 
emphatique présentée à l'Empereur par la garde natio- 
nale de Paris. Il était prié de la communiquer aux gardes 
nationales des principales villesdeson département, pour 
les encourager à imiter cet exemple. Mais hélas ! on n’en 
était plus là. Le temps des illusions et des perspectives 
de gloire était passe. Lorsqu'on parcourt les lettres confi- 
dentielles par lesquelles le Préfet du Pas-de-Calais expose 
ses doléances à celui qui était à la fois pour lui un supé- 
rieur etun ami, on est navré de voir à quel point de 
découragement et d’abattement il était parvenu (1). Usé 


(1) Le Préfet écrivait au comte de Villemanzy : « On va revenir au 
point où on en était avant l’arrivée du général Boyer, puisque ce 
brave général est obligé de nous quitter avec sa jeune garde impé- 
riale dont la présence commençait à produire le meilleur effet Cette 
position devient encore plus fâcheuse que celle antérieure puisque 
cette force nous est enlevée au moment où les rebelles ont osé la 
combattre, au moment où nos garnisons vont s’aflaiblir chaque jour 
par l’absence des hommes destinés à la conduite des prisonniers, et 
au moment où on allait ajouter au mécontentement général en fai- 
sant un appel de 3,600 gardes nationaux. » Le Préfet avait demandé 
qu'on suspendit cet appel, mais l'Empereur avait fait répondre par 


— 963 — 


de corps, consumé de soucis, épuisé de ressources, de 
quelque côté qu'il se tourne, il ne trouve que désastres 
a prévoir, échecs à subir, ruines à constater. 

À celà, le comte de Villemanzy ne trouveà luirépondre, 
le 30 janvier, que par l’aveu de son impuissance à sou- 
lager les mèmes maux dans les autres départements 


son Ministre de la guerre, le 21 janvier, d'assurer avec les colonnes 
mobiles la prompte souiuission des réfractaires, et cela au moment où 
on dissolvait ces colonnes Cependant le baron de la Chaise, en pré- 
sence du mécontentement de l'Empereur, au sujet des observations 
qu’il avait présentées, avait fait une circulaire pour ordonner cette 
levée, se procurer les objets d’habillement et d'équipement, réparer 
les anciens fusils et faire fondre des balles de calibre de fusil de 
chasse, mais il était impossible de soumettre ces hommes si on n’obte- 
nait pas du Gouvernement ou de nouveaux secours, ou des adoucisse- 
ments aux décrets. Le comte de Villemanzy lui répondit le 22 janvier 
qu'il fallait tout attendre du temps, peut-être sera-t-il possible de 
remplacer les torces qu'on a fait partir. Le Ministre avait écrit au 
Prétet le 20 janvier qu’il fallait, en redoublant d'activité, suppléer aux 
moyens qui manquuient; « je ne doute pas, disait-il, que votre zèle 
n'obtienne quelque succès ». De son côté le commissaire de police 
Moriez (1). écrivait aussi an Préfet une lettre le 21 janvier, où après 
avoir rendu justice aux talents du Sous-Préfet de Béthune, il ajoutait 
qu'il était fâcheux de quitter des opérations si bien acheminées et 
combien cette suspension nuisait à l'esprit public, et encourageait 
l'insoumission des conscrits au moment où elle allait cesser, surtout 
si, comine on l'avait espéré un moment, le commandant du dépôt 
de Ja jeune garde d'Amiens avait pu, sur la demande du général 
Boyer, envoyer un détachement sur Saint-Pol. 

Voici une autre lettre du Préfet du 29 janvier 1814 : « Quelqu'idée 
que j'aie pu vous donner de notre déplorable situation, je suis loin de 
vous avoir mis encore dans toutes nos confidences. Je dois donc vous 
réveler que tout espoir d'administration va se trouver incessamment 
paralysé. — Article militaire : Nos conscrits d'abord effrayés par la 


(1) Pages 228, 232, 233 et 253, lire : le commissaire Moriz et non 
Maziez, 


— 964 — 


confiés à ses soins, le regret de ne pouvoir satisfaire 
aux requêtes incessantes du gouvernement pour obtenir 
des hommes et de l’argent, des souhaits de patience etde 
courage dans l'attente de jours meilleurs. Mais ces 
jours meilleurs ne devaient pas luire pour le régime qui 


colonne mobile se rendent à Arras pour prendre leur feuille de route, 
et ne se rendent pas à leur destination. — Garde nativnale : L'espé- 
rance de la garder pour notre défense m'a fait suspendre son appel, 
et je suis forcé de répondre au général commandant la 16: division 
militaire, que le régiment que le major du 50eattend pour comman- 
der ne peut commencer à se former que dans les premiers jours du 
mois prochain. — Article financier : Je viens de me convaincre que 
ni receveur général, ni payeur n’ont de fonds à ma disposition pour 
les besoins les plus urgents du soldat. J'ai cependant l’ordre exprès 
de faire fournir par urgence tous les objets d’habillement et d'équi- 
pement dont il a besoin. 

» Je m'en suis convaincu ce matin par le refus de M. le Receveur 
général de donner un acompte de 3,000 fr. au bataillon du 43e régi- 
ment passant ici en poste pour se rendre à Soissons, sur une ordon- 
nance d'une somme de 10,000 fr. destinée à son transport en poste 
de Gravelines à Soissons. Le 46° n'a pu trouver aucun crédit pour 
les capotes de son 4: bataillon, parti hier pour la même destination, 
que sur mon engagement formel et personnel d’en payer le montant. 
C'est surtout en m'occupant de nos hospices que j'éprouve la plus 
douloureuse de toutes les afflictions ; vous la partagerez en apprenant 
que celui d'Arras en est réduit à mettre deux malheureux malades 
dans le même lit, qu’il n’existe pas le moindre petit asyle qui ne soit 
occupé, que la dépense de chaque jour monte à plus de 4,500 fr., que 
l'administration ne peut trouver le moindre crédit, que je viens de 
puiser dans toutes les caisses étrangères aux contributions et aux 
recettes du Gouvernement pour subvenir à cette dépense, que je suis 
enfin réduit à l'impuissance absolue de venir à leur secours, et c'est dans 
ce moment où nous sommes tous dignes de pitié que le commissaire 
ordonnateur annonce au Maire d'Arras un nouveau convoi de je ne sais 
combien de malades. Je me garde bien de laisser pénétrer personne 
dans ce secret, ce serait vraiment désespérant, mais je ne dois rien 
laisser ignorer à la puissance et à l'umitié de son Excellence, etc.» 


= 06 


gouvernait alors la France. II ne restait plus dans le 
Pas-de-Calais qu’un faible contingent de troupes, qu’on 
confia aux mains du chevalier de Petit-Pierre, adjudant- 
commandant (1), chef d'état-major de la 3 division de 
la jeune garde, attaché au général Boyer. Cet officier, 
plein d’ardeur, envoya une colonne mobile dans le 
canton d’Auxi-le-Château, et réussit, avec l’aide du Sous- 
Préfet de Saint-Pol, homme actif et énergique, à faire 
partir les réfractaires de cet arrondissement. Il projetait 
de réduire ceux du canton de Pas, et réclamait,à cet effet, 
le concours de l'autorité préfectorale pour tenir en 
respect les insurgés de Pas et des communes de Mirau- 
mont et d’Albert, sur les frontières de la Somme. Mais il 
n'eut pas le temps d'effectuer cette opération. Selon les 
prévisions que lui avait exprimées le baron de la Chaise, 
en mème temps qu'il le félicitait de son zéle, il ne tarda 
pas à être appelé, lui et sa compagnie, à aller rejoindre le 
général Boyer sur le théâtre de la guerre. Leur départ et 
la situation militaire, qui devenait de plus en plus mau- 
vaise, rendirent inutiles les bons effets produits par les 
colonnes mobiles, et l’effroi causé par la condamnation 
d'insurgésarrétés danslesenvirons deBéthune,àEstaires, 
et à Merville. Plusieurs chefs de rassemblement avaient 
offert de négocier leur soumission. Les nouvelles deve- 
naient inquiétantes du côté de la Belgique. Les Français 
avaient fait un mouvement rétrograde. Le 2? fevrier, 
M. de Villemanzy écrivait au Préfet du Pas-de-Calais 
que, places devant l’éventualité probable de leur voir 
abandonner à bref delai la ligne de la Dvle, de l’'Eunappe, 
de l'Escaut et de la Lvs, il s'agissait désormais d'assurer 
la protection de nos frontières par l’approvisionnement 
des places fortes. Ypres et Neuport étaient pourvus. 
Ostende l'était insuffisamment.Mais Bergues, Dunkerque, 


(1) Il avait le grade de colonel, 


— 066 = 


Hazebrouck et Boulogne ne l’étaient pas (1). Où trouver 
l'argent ou le credit nécessaire pour y pourvoir ? Com- 
ment, d'autre part, relever le courage des gardes nätio- 
nales mobilisées, seul espoir de la défense de ce côte? 
En vain le vaillant administrateur du Nord prodiguait- 
il sa personne. Il passe à Lille la revue de la garde 
nationale sédentaire mobilisée, et propose de venir en 
faire autant à Arras (2). Sur ces entrefaites, éclate la 
nouvelle de la bataille de Brienne. Présentée d'abord 
comme une victoire, elle ranime un instant les courages. 
Le baron de la Chaise, lui-mème, se reprend à espérer. 
« Si nous avions réellement fait un si grand nombre de 
prisonniers, écrit-il; si nous avions pris 40 ou 50 pieces 
d'artillerie, nous oublierions toute la Belgique, pour 
pousser des vivats et chanter des Te Deuin ; quelle que 
soit notre position, si le bulletin confirmant une si 
brillante victoire nous arrivait ce soir, nous y gagnerions 
la soumission d'une grande partie de nos rebelles (3). » 


(1) Le comte de Villemanzy disait qu'il était inquiet pour l’appro- 
visionnement d'Ostende ; on s’occupait de ceux de Ypres et Neuport, 
mais il n’en était pas de inème de ceux de Bergues et de Dunkerque. 
L'arrondissement d'Hazebrouck était « négatif » et celui de Boulogne 
n'avait encore rien fait, malgré l'ordre donué il y avait huit jours par 
le sous-préfet. Il espérait bientôt avoir des nouvelles consolantes, 
on en avait grand besoin pour retremper l'esprit public et soutenir 
notre crédit, à défaut des moyens qui vont encore devenir plus rares, 
en raison des pertes que nous avons faites et de l'épuisement où vont 
se trouver les pays conquis. « Continuons donc de nous armer de 
courage et de déployer toutes nos forces, quoiqu'il soit bien temps 
de nous reposer. » 

(2) Le comte de Villemanzy avait nommé pour Arras un nouveau 
commissaire des guerres, M. Baudurand. 

(3) Cette lettre du Préfet est du 4 février. Il ajoute : « Il me sem- 
ble qu'une victoire aussi brillante nous serait arrivée par le télégra- 
phe et que vous nous auriez mis dans votre confidence... Jusqu'ici, 
je ne puis invoquer votre présence puisque je n’ai pas l'intime assu- 


— 267 — 


Le bulletin n’arriva pas, et il fallut porter toute son 
attention sur la Belgique, où de fâcheux évènements 
s'étaient accomplis depuis quelque temps, en dépit des 
dépêches optimistes par lesquelles on cherchait à 
tromper les populations. Le général Maison, envoyé 
pour remplacer le général Decaen, auquel l'Empereur 
reprochait d’avoir trop légèrement abandonné Wilhelm- 
stadt et Bréda, s’était efforcé de faire face aux périls de 
tout genre qui lentouraient. Profitant de l'instant où il 
avait eu à sa disposition les divisions de jeune garde 
Roguet et Barrois, il avait fondu sur les Anglais du 
général Gresham et sur les Prussiens du général Bulow, 
et les avait obligés à s'éloigner d'Anvers ; nous avons 
vu quel enthousiasme avait suscité la nouvelle de ce 
mince succés. Mais bientôt, privé de la division Roguet, 
réduit à la division Barrois et à quelques bataillons 
organisés à la hâte dans les dépôts de l’ancien 1* corps, 
disposant tout au plus de 7 à 8,000 hommes de troupes 
actives, Maison s'était vu dans l’alternative de s’enfermer 
dans Anvers ou de se détacher de cette place, pour 
essayer de couvrir la Belgique. Prenant ce dernier parti, 
de beaucoup le plus sage, il avait laissé dans Anvers 
une garnison de 12,000 hommes avec Carnot, dont 
J'Empereur avait accepté les services, s'était reporté sur 
Bruxelles, puis sur Mons et sur Lille (1), jetant çà et 


rance du premier départ de notre garde nationale mobilisée. Je vou- 
drais vous montrer un beau détachement, vous présenter nos cohortes 
municipales et la base de notre légion de police, et ces diflérentes 
opérations exigent au moins quatre à cinq jours. Je m'épuise à 
presser les approvisionnements, je gémis de me trouver sans force, 
mais je veux au moins nous mettre à l'abri des cosaques, et le service 
de ja place vient d'être enfin organisé suivant les règlements mili- 
taires par tous nos bons habitants d'Arras. » 

(1) C’est le 7 février que le comte de Villemanzy informa le Préfet 
que le général Maison avait, le 6, son quartier général à Ath, où il 


— 968 — 


là dans les places du Nord, les vivres qu'il pouvait 
ramasser et les conscrits à demi-vétus et demi-armés 
qu’il parvenait à tirer de ses dépôts. Anvers fut bom- 
bardé, mais la flotte ne fut pas atteinte et le dommage ne 
fut pas grand. Ce fut ainsi que le général Maison, 
manœuvrant avec une poignée de soldats entre les 
autres places du Nord de la France, parvint à préserver, 
autant que les circonstances le permettaient, notre fron- 
tière, gardant toujours une force assez active pour 
attaquer les détachements ennemis qui se présentaient 
à sa portée. Grâce à lui, notre département ne reçut que 
la visite de quelques corps isolés, et ne fut ni attaqué, ni 
occupé sérieusement. A la vérité, les alliés, à ce moment, 
concentraient tous leurs efforts sur Paris, et l'Empereur 
aux abois eût peut-être préféré que le général Maison 
lombât par derrière sur les troupes qui, de Cologne, 
avaient marché sur la Champagne (1). 

Les -dangers les plus grands pour nos régions ne 
venaient pas seulement du dehors. Les sanglantes 
exécutions que le baron de la Chaise avait vainement 
cherché à empêcher, étaient loin d’avoir calmé les 
esprits. Dès le 7 février, la brigade de gendarmerie de 
l’Arbret s'était vue attaquée avec succès par une bande 
d'insurgés. C'étaient, disait-on, des réfractaires de la 
Somme, poursuivis par la colonne mobile du géneral 


resterait aussi longtemps que possible, mais on pensait qu'il ne 
pourrait y tenir que deux ou trois jours et après il viendrait à Lille 
jusqu’à nouvel ordre. Il fut question de transporter alors de cette 
ville à Arras le chef-lieu de la division militaire. Le général Maison 
était, le 9 février, à Tournay, d'où il viut passer vingt-quatre heures 
à Lille ; il espérait tenir quelque temps dans la première de ces villes 
bien que ses forces fussent inférieures à celles de l'ennemi. On disait 
que les ennemis se conduisaient si mal en Belgique que les popula- 
tions regrettaient les Français. 
(1) Thiers, Histoire du Consulat et de l’Empire, livre LII. 


— 269 — 


Poret de Morvan. Celui-ci avait demandé au chevalier de 
Petit-Pierre de se concerter avec lui, et de venir du can- 
ton d’Aubigny où il se trouvait à ce moment, coucher 
ce même jour, c’est-à-dire le 7 février, à Doullens dans 
l'attente de nouveaux ordres (1). Ces ordres devaient 
émaner du commandant supérieur des départements du 
Nord. On pense que le comte de Villemanzy était tout 
disposé à exercer une vigoureuse répression; mais où 
trouver les éléments nécessaires à la formation de la 
colonne mobile qu’il fallait, pour cela, joindre à celle de 
la Somme. Le Pas-de-Calais avait épuisé ses ressources 
en hommes et en argent. 

Obligé de lever àce moment même (6 février), sur l’or- 
dre du Gouvernement, une énorme réquisition sur ses 
administrés pour l’approvisionnement de Versailles (2), 
le malheureux Préfet du Pas-de-Calais ne pouvait 
répondre aux invitations les plus pressantes que par les 


(1) Le sous-préfet de St-Pol, en annonçant le départ de cette com- 
pagnie pour Doullens, écrivait au préfet que l'esprit public devient 
affreux, qu’il est sans argent et qu’il lui est de toute impossibilité de 
demander un sol. « On ne veut plus payer pour les deux chevaux 
requis pour l'Etat ; je ne sais si j'en finirai, je crains Lien d'être peu 
écouté pour Cambray (approvisionnements à fournir). Que pouvez- 
vous demander ? Seulement des productions indigènes, Je donnerais 
mille écus pour voir arriver mon successeur. Il m'est impossible de 
m'occuper de l’intérieur, mes employés et moi-même sommes sur 
les dents. Il faut mon dévouement pour l’'Émpereur et pour mon pays 
pour tenir dans ma position. La garde nationale m'inquiète, les 
dépôts reviennent ou ne partent pas. Je suis décidé à tout pour main- 
tenir la tranquillité, n’importe l'évènement ou sa cause. » 

(2) Le département avait à fournir 150,000 hectolitres d'avoine. 
C'était énorme, car on calculait que le Pas-de-Calais en avait récolté, 
en 1813, 2,017,346 hectolitres. La consommation annuelle était 
de 4,711,566 hectolitres pour la nourriture des animaux. Il fallait 
réserver pour la semence 133,042 hectolitres. Il ne restait donc dis- 
ponible que 162,738 hectolitres, 


— 270 — 


plus navrantes descriptions du dénüment où il se trou- 
vait (1). Le général Boyer, qui depuis les évènements de 
Westrehem était resté en observation à Béthune avec 
un nombre insuffisant d'hommes à sa disposition, avait, 
avant dequitter le Pas-de-Calais, reçu du général Brenier 
l'autorisation d'emprunter à la garnison de Saint-Omer 
3 à 400 hommes du 28° de ligne. On devait y juindre des 
gendarmes et la légion de police, et la colonne se serait 
ainsi trouvée constituée. Mais, à ce moment méme, arriva 
la nouvelle de récents désordres dans les environs d'Ha- 
zebrouck. Les troupes sur lesquelles on comptait furent 
appelées à completer un corps de 8 à 900 hommes, des- 
tiné à agir dans cet arrondissement, et le Préfet du Pas- 
de-Calais fut invité à se creer des ressources ailleurs. 
Vainement, sur son ordre, le colonel Lacour parvint-il à 
concentrer sous les ordres du genéral Boyer quelques 
troupes tirées du 11° hussards, du train d'artillerie et de 


(1) Nous lisons dans une lettre qu'il écrivait au comte de Ville- 
manzy : « Je vous plains, il est également impossible de se faire une 
idée de ma déplorable situation. Je trouve purtout indifférence, inertie 
eu résistance. Je m’épuise en efforts inutiles, l’esprit public se cor- 
rompt d'heure en heure, de minute en minute. Je ne puis trouver 
crédit nulle part pour nos «pprovisionnements qui forment un capital 
de 150,000 fr. Plus un écu pour les hospices. obligé d'emprunter sur 
mon engagement personnel pour payer les ouvriers des fortifications, 
et pourtant il y a des ordounances du Ministre de la guerre pour 
23,000 fr. Il faut ajourner les dépenses d'administration les plus ur- 
gentes. Voyez si votre pauvre vieil ami est réduit au désespoir ! Si je 
n'étais que chargé de fers, je pourrais les rompre, mais plongé dans 
les impossibles me paraît le plus dur de tous les supplices » 

Le baron de la Chaise ne cessait pas de réclamer des fonds pour 
les hospices, le conte de Villemanzy lui répondait qu'il ne fallait pas 
compter sur le Gouvernement pour de l'argent, mais qu'il fallait 
avoir recours aux dons volontaires, et s’ils étaient insuffisants, exiger, 
comme à St-Omer, des contributions forcées réparties d’après lu 
fortune des imposés. 


— 271 — 


la légion de police. Boyer reçut l’ordre de partir le 11 
février pour Paris. La colonne du général Poret de Mor- 
van dut agir seule. Elle le fit avec énergie, peut-être 
méme plus qu'avec justice et intelligence, car une lettre 
du Maire d’Hébuterne nous apprend que, dans cette 
commune, la population s’était réunie pour mettre à la 
raison une poignée de bandits qui, revenant de l’Arbret, 
s'étaient, malgré le desservant, emparés de l’église et 
mis à sonner le tocsin. Néanmoins la colonne mobile 
arrivant cinq jours apres, ils furent accusés d’avoir pris 
part à l'affaire de l’Arbret; des postes furent placés aux 
extrémités du village, même contre l'église, au risque 
d'y mettre le feu. La commune fut frappée de réquisi- 
tions au-dessus de ses ressources et d’une contribution 
en argent de 519 fr. payable de suite (1). 

En mème temps, la situation générale s'assombrissait 
de plus en plus. «Les nouvelles de Paris sont détestables, 
écrivait le comte de Villemanzy au Préfet, le 11 fevrier. 
Comment, ajoutait-il, est-il possible que la nation reste 
inerte et que nous nous trouvions à la veille d'être la 
proie de nos ennemis. Nos enfants ne pourront le croire.» 
Et il accompagnait ces considérations des plus pres- 
santes sollicitations au Prefet, au sujet de la prompte 
organisation des compaguies franches (2) et de tous les 
moyens de défense locale, qu'il prévoyait devenir bientôt 
nécessaires. Vainement quelque nouvelle victoire venait- 
elle encore parfois éclairer ce sombre horizon. Le Gou- 
vernement ne manquait pas de s’en servir et de la 


(4) Le Préfet, le 13 février, écrivait anx maires de recueillir Îles 
armes abandonnées. 

(2) I lui conseillait confidentiellement, pour les conscrits que la 
ville d'Arras devait fournir à la garde impériale, comme plus sûr, de 
les enrôler au 28: de ligne, à St Omer, ou au 13e, à Béchune, ou au 
46°, à Arras. Ils pourront de plus détendre ainsi le département s'il 
était attaqué. 


— 272 — 


grossir pour relever l'esprit des populations. Ce fut 

ainsi, qu'à l’annonce de la bataille de Champaubert, fut 

placardée par toute la France l'affiche suivante: «Jamais 

les troupes n'ont montré plus d'ardeur; toute l’armée de 

Blücher a été culbutée, l'ennemi enfermé de toutes parts 

est dans une déroute compléte; les résultats sont immen- 
ses ; l’armée russe est détruite; l'Empereur se porte à 
merveille (1). » Puis, quelques jours après, le 16 février, 
le comte de Villemanzy écrivait encore que le télegraphe 
annonçait une nouvelle victoire remportée sur les Russes 
et les Prussiens, le 14,à Montmirail : on leur avait tué ou 
pris 10,000 hommes, 10 canons, 10 drapeaux. Et il ajou- 
tait : « Ne serait-il pas possible, si l’on veut nous englou- 
tir, que l'Autriche fût des nôtres. Ce serait un bien grand 
coup de fortune. » Ce coup de fortune, Napoleon y avait 
songé. [l l’avait même préparé par son union avec une 
princesse de cette Maison, mais sa décheance était des 
lors arrètée dans le concert des puissances européennes. 
L’Autriche y était elle-même trop intéressée pour ne pas 
y prendre part. 

Mais revenons à nos pays du Nord. La, l'insurrection 
commencée depuis la fin de 1813 durait toujours. For- 
mant un demi-cercle dont les points principaux étaient 
Béthune, Pernes, Arras, Cassel, Bailleul, Armentières 
et La Bassee, elle entretenait une agitation qui, à la 


(1) Le Préfet écrivait le 24 janvier au comte Real, que selon ses 
ordres il avait fait afficher cette dépèche et il ajoutait que la joie 
avait été grande ; que la publication en avait eu lieu aux cris de: 
Vive l'Empereur! «et avait fait un heurenx effet sur tous les citoyens 
qui espèrent des succès ultérieurs, » Le Préfet reçut aussi très rapi- 
dement cette dépèche : « L’enneini a été attaqué à Montereau et a 
repassé la Seine vivement poursuivi; on lui a fait 3,000 prisonuiers 
et pris 5 canons. » Une dépêche du 2% disait: « Affaire des plus 
brillantes de cavalerie, pris 2,000 ennemis et 8 canons. » On voit 
que le télégraphe n’annonçait jamais que des victoires, 


— 273 — 


faveur du voisinage des graves évènements de la fron- 
tière, menaçait de prendre de formidables proportions. 
Commandée, nous l’avons vu, par un certain Fruchart, 
un simple paysan qui, se prévalant des souvenirs et des 
regrets laissés par la bienfaisante dynastie des Bour- 
bons, se faisait appeler Louis XVII, elle voyait chaque 
jour ses forces s’accroitre des mécontents du nouveau 
régime. Par delà la frontière, les alliés qui, nous lavons 
dit, proclamaient qu'ils faisaient la guerre, non pas à la 
France, mais à Napoleon, lui tendaient les mains. Dés 
le 16 février, le baron de Geismar lui avait amené un 
renfort de cavalerie légère formé de 600, selon les uns, 
suivant les autres, de 1,200 cosaques, hussards et volti- 
geurs détachés de l’armée russe. En même temps était 
répandue à profusion dans le pays une note ainsi conçue: 
« On fait savoir que tous les conserits et tous autres qui 
voudraient se battre pour la cause des Bourbons seront 
commandés par Louis Fruchart, surnommé Louis XVII, 
qui marche avec un corps de troupes alliées sous les 
ordres du soussigné. Ils seront bien nourris, habilles 
et payés. Signé : baron de Geismar, colonel aux gardes 
de Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies, cheva- 
lier de plusieurs ordres, etc. » On juge de l'effet produit 
par cette proclamation. C'était l'invasion qui s’annon- 
çait, et avec elle la guerre civile qui se ravivait. Les 
sombres prévisions du baron de la Chaise n'’etaient que 
trop réalisées. Trois jours après, le 19 février, ce corps 
russe de cavalerie légère passe la Lys entre Aire et St- 
Venant. Il traverse la route de St-Omer, et arrive à 
10 heures du soir à St-Pol. Fruchart est avec lui. Le 
commissaire de police Moriez nous le dépeint : un mi- 
sérable vêtu d’une rouillére bleue, coiffé d’un assez mau- 
vais chapeau, sur le devant duquel s'étend un grand 
papier portant le nom de Louis XVII, un personnage 
grossier et féroce. Un autre rapport le traite de manne- 


— 274 — 


quin, sauvage. M. Derode, au contraire (1), en fait un 
homme aux traits réguliers sur lesquels se retlétent 
une gravité et une noblesse au-dessus de sa condition. 
Sa voix, qui était forte et accentuée, avait à la fois quel- 
que chose de dominant et de fascinateur. Il domptait 
les chevaux les plus rebelles et était d’une stature et 
d’une force peu commune (2). Quel qu'il fût, son aspect 
et la compagnie dans laquelle il se présentait étaient 
propres à inspirer la terreur à des populations pour les- 
quelles le nom seul des Cosaques devait rester synonyme 
de ruine et de dévastation. À leur apparition à St-Pol, 
la garde nationale ne tente mème pas de résister, le 
Sous-Préfet, Desdorides, éperdu, s'enfuit et court se 
réfugier dans Hesdin, abandonnant son mobilier, ses 
effets personnels et jusqu'à ses portefeuilles. À la faveur 
de l’affolement général, l'ennemi put sans coup ferir 
s'emparer de toutes les caisses publiques. Celle du rece- 
veur de l’arrondissement contenait 5,900 fr. Dans les 
autres, celles des droits réunis, du receveur municipal, 
du directeur des postes, restaient des sommes moins 
importantes. Le commandant de Geismar et ses officiers 
respectérent les propriétés particulières, mais il n'en fut 
pas de même des Cosaques et des hussards. La sous- 
préfecture fut livrée au pillage des soldats et Fruchart 
lui-même fut accusé de s’être attribué le costume du 
sous-préfet pour s’en revétir. 


(1) Histoire de Lille. 

(2) Le commissaire de police Moriez faisait suivre Fruchart par 
des espions, aussi fut-il sur le point de s'en emparer à Merville, le 
20 janvier, ainsi que de deux de ses lieutenants: l’un s'appelait Rem- 
blaut, l’autre était un déserteur. La troupe de Fruchart montrait de 
la bravoure, mais l'artillerie lui faisait grande peur, Elle ne se dis- 
persa qu'après le retour des Bourbons. D'après M. l’abbé Cornet, 
dans son Histoire de Béthune, elle compta jusqu’à 20,000 hommes 
disséminés dans le Nord et ls Pas-de-Calais. 


— 275 — 


L’émotion fut grande dans le monde administratif à 
la nouvelle de cet évènement. Sans perdre un instant, le 
baron de la Chaise se hâta, dès le lendemain, 20 février, 
d'adresser aux sous-préfets, ses subordonnés, les ins- 
tructions les plus précises pour surveiller la marche de 
l'ennemi, chercher à pénétrer ses projets, lui couper la 
retraite et protéger les communes rurales (1). En même 
temps, il écrivait une circulaire aux maires du départe- 
ment pour porter à leur connaissance les faits qui 
s'étaient passés à St-Pol ct les engager à ne pas imiter la 
déplorable facilite avec laquelle on s'était laissé sur- 
prendre. Au sombre tableau des vexations et réquisi- 
tions de toute nature auxquelles la ville avait été sou- 
mise, il ajoutait les plus pressantes exhortations à une 
Ans énergique (2). Enfin, pour relever le courage 


(1) Ces instructions sont du 20 février. Le Préfet disait qu'il s'en- 
tendrait avec le comte de Villemanzy pour garantir le département 
de ces hordes moitié sauvages, moitié barbares : « On ne peut pren- 
dre, ajoutait-il, trop de précautions pour connaître leur marche et 
leurs projets. Ce sont les malheureuses communes qu'il faut protéger 
avant tout, et c'est aux Maires à établir une surveillance pour ne pas 
être surpris. Lorsqu'on aura fait connaître à l'autorité les points 
envahis ou menacés, on réunira une force suffisante pour attaquer 
l'ennemi, lui couper la retraite et l'envelopper pour en être débarrassé 
à jamais, Îl ne peut qu'être en petit nombre, etc. » Pour donner le 
courage de résister il terminait en disant : « Les victoires de Napo- 
léon se succèdent et donnent la plus heureuse confiance dans notre 
auguste Empereur. Les canons de Nangis frappent nos ennemis sur 
toute l'étendue de l'Empire. Bientôt que deviendront ces hordes 
errantes sans secours, sans asyles, sans chefs et sans but lorsqu'elles 
serontenfin abandonnées par les armées dont elles se disent appuvées ?» 

(2) Voici un extrait de cette circulaire qui fut insérée dans Île 
Mémorial administratif du Pas-de-Culais, n° 216 : « Le 20 février 
l'ennemi vient de souiller notre territoire. Il s'est élancé des fron- 
tières du Nord, a traversé la distance de Bailleul à Saint-Pol et s'est 
emparé de cette ville. Son séjour a été marqué par l'enlévement des 


— 276 — 


des habitants des campagnes et les exciter à se défendre, 
il n’hésitait pas à faire briller à leurs yeux, sur la situa- 
tion générale et les prétendues victoires de l'Empereur, 
des illusions qu'il ne partageait pas lui-mème. Le comte 
de Villemanzy, de son côté, ne restait point inactif et, 
habitués que nous sommes aux lenteurs administratives 
dont nous sommes témoins de nos jours, on est vrai- 
ment émerveillé de voir avec quelle rapidité s'elaboraient 
les systèmes de défense et les mesures de protection en 
ces temps où la vapeur et l'électricité n'étaient pas encore 
connues dans leurs merveilleuses applications (1). Quant 


caisses publiques. Les réquisitions sans nombre, les fournitures de 
toutes espèces avaient paru satisfaire les chefs ; mais le soldat s'est 
livré à toutes sortes d'exactions et de pillages Les menaces, les 
insultes, les mauvais traitements, les voies de fait ont signalé son 
passage. Son séjour et son départ nous ont prouvé de la manière la 
plus cruelle que les rapports sont au-dessous de la vérité. » Apres 
avoir cité la proclamation du baron de Geismar, le Préfet parle de 
Fruchart et il ajoute : « C'est avec des paroles de paix et de dou- 
coeur, que ces hordes armées ne manquent jamais de vous adresser, 
qu'elles espèrent pouvoir surprendre la confiance de nos bons habi- 
tants des campagnes. Que le funeste exemple de Saint-Pol montre 
ce qu'on doit en attendre. Oui, Monsieur le Maire, la dévastation, 
la ruine, tels seraient les fruits de votre fatale crédulité. L'Adminis- 
tration se charge de poursuivre ces ennemis, mais dans les paisibles 
bourgs et villages qui ont le malheur de les recevoir, il n'est pas un 
seul individu qui n'ait à gémir de leur audace, de leur débauche et 
de leur rapacité. Aidez-nous donc à les repousser. Armez vos admi- 
nistrés de fusils, de sabres, de piques, de tous moyens de défense et 
de destruction. Faites placer des sentinelles qui vous avertissent, 
envoyez au galop prévenir le Préfet ou le Sous-Préfet de leur appa- 
rition afin qu'ils puissent voler à votre secours. » Il termine en en- 
gageant les conscrits trompés à regagner leurs dépôts; avec un peu 
d'énergie ils éviteront les outrages dont on voudrait nous accabler 
et bientôt les victoires qui se succéderont amèneront la paix. 

(1) Le comte de Villemanzy décida le 20 février 1814 : 1° de met- 
tre un poste à Lens ; 2° un autre au Pont-Maudit, sur le canal de 


— 2717 — 


au malheureux Sous-Préfet de St-Pol, il se livra à tous 
les efforts d’un zèle impuissant à excuser sa conduite, et, 
si les circonstances n’eussent été si graves, le baron de 
la Chaise eût pu sourire à la lecture de la lettre où il lui 
exposait sa piteuse situation. Surpris par l’arrivée d’une 
poignée de cavaliers qui se présentaient comme l’avant- 
garde d’un corps d’armée plus considérable, contre lequel 
toute résistance eût été impossible, il avait jugé prudent, 
disait-il, de sortir de la ville pour gagner Hesdin afin de 
mieux étudier la position des ennemis. Il avait erré toute 
la nuit à travers les terres labourées et gelées. Grâce à 
sa connaissance du pays, il avait évité d’être pris par les 
patrouilles et les partis ennemis dont il s’approchait 
néanmoins pour en connaitre l'importance. Arrivé à 
Hesdin à 7 heures du matin, harassé de fatigue, il y avait 
trouvé tout le monde trés effrayé par les récits d’un cui- 
sinier du général Vandamme, échappé aux mains des 
Russes occupés à piller un château que ce général possé- 
dait dans les environs de Cassel, récits qui confirmaient 
la nouvelle de l’approche de forces ennemies considéra- 
bles à la suite de celles qui étaient entrées la veille à St- 


Lille à Douai; 3° d'écrire au général Brenier de placer un poste à 
Carvin. Ces trois postes étaient destinés à protéger la route de Lille 
à Arras, à éclairer le pays et à rendre compte de la marche de l’en- 
nemi ; #° de confirmer les ordres donnés aux commandants d'armes 
de Saint-Omer, Saint-Venant, Béthune et Aire et d'appliquer ces 
ordres aux places d'Hesdin, Ardres et Bapaume (inondation des 
entours des places fortes), on déléguera un commandant d'armes 
pour Bapaume ; 5° faire transporter des poudres d'Aire à Arras, de 
manière à ce que ce qu'on en prendra dans cette ville ne puisse 
nuire à ses propres moyens de défense; 6° Les commandants de 
Saint- Venant, Béthune et Hapaume devront éclairer le pays et en- 
vorer un rapport journalier au commandant du département ; Te les 
hommes isolés sortant des hôpitaux seront de suite incorporés dans 
le 46° régiment. 


18 


— 278 — 


Pol. A cette nouvelle, M. Desdorides avait recouvre son 
énergie pour se concerter avec le maire d'Hesdin, 
M. Prevost, qui était aussi chef de cohorte, et prendre 
toutes les mesures nécessaires à mettre la ville en état 
de défense, relever les ponts-levis, mettre de l'eau dans 
les fossés, placer des piéces de campagne au-dessus des 
portes. Enfin il affirmait que sans obusiers la cavalerie 
russe ne prendrait pas Hesdin (1). 

A cette lettre, le Préfet fit la réponse qu'elle méritait. 
Il donna à M. Desdorides l’ordre de rentrer à Arras, etil 
le fit suppléer à St-Pol, comme sous-préfet, par M. Da- 
verdoingt, maire de la ville. Un moment méme il fut 
décidé que la sous-préfecture serait transférée à Hesdin. 
Les habitants de St-Pol, désolés de voir cette humiliation 
s'ajouter pour eux aux dommages de l'invasion, adres- 
serent leurs réclamations à M. de Villemanzv. Celui-ci 
leur répondit assez durement, que pour le moment il 
s'agissait pour eux de témoigner leur obéissance et leur 
devoûment à l'Empereur en faisant partir les conserits 
réfractaires. 

La vérité était que la ville d'Hesdin se montrait dans 
la conjoncture presente, plus digne que celle de Saint- 
Pol de la bienveillance de l’administration. Il est vrai 
qu'elle était sauvegardée par des fortifications. Le maire 
et chef de cohorte Prevost, écrivait au Préfet, le 
20 février, que : malgré les bruits alarmants semes de 
tous cotes, à Hesdin l'esprit public est excellent ; on est 
dispose à se defendre, on est à l'abri d’un coup de main. 
On a fait armer le plus possible d’habitants. Un certain 
nombre d'entre eux veille chaque nuit. L'autorité mili- 


(1) Le Sous-Prefet disait aussi qu'à Saint-Pol, sous une apparente 
douceur, les ennemis avaient commis d'horribles vexations et méme 
violé des femmes. Des soldats français debandés, venant de Nor- 
mandie, parcouraient les campagnes. 


— 279 — 


taire a fait délivrer des gargousses, des boulets et 
50 fusils de rempart. 

D'autre part on faisait partir, le 21 fevrier, de Lille 
pour Armentières et Bailleul, sous les ordres du général 
Saulnier, une colonne de cavalerie, bientôt après suivie 
d’une colonne d'infanterie. Et le même jour une 
autre colonne venue également du Nord sous les ordres 
du général Henrion, formée de la garde impériale à 
laquelle, en passant à Arras, s'étaient adjoints des déta- 
chements du 46° de ligne, du 11° hussards, de la légion 
de police, des compagnies franches (1) et quelques volon- 
taires, Se mesurait avec les ennemis dans un combat 
indécis, à Ste-Marguerite, entre Arras et Doullens. Les 
employées des droits reunis y jouent un rôle important 
si nous en croyons M. d'Hermilly, leur capitaine (2). Ces 


(4) La compagnie franche se composait d'employés à cheval des 
droits réunis, elle avait pour capitaine M. d'Hermillr et relevait de 
M. Cézeaux, directeur de cette administration pour le Pas-de-Calais. 

(2) Comme les exploits militaires des agents des contributions 
indirectes sont rares, voici un extrait de ce rapport : Sur un ordre du 
comte de Villemanzy transmis par M. Cézeaux, le 20 février à 11 heu- 
res 1/4 du soir, le capitaine se mit en route le 21 à 7 heures du 
matin avec les 24 employés de la surveillance et quelques soldats du 
train placés sous son commandement ; ils se réunirent dans la cour 
du Grand-Quartier avec 200 hommes de la garde commandés par le 
lieutenant-colonel de Saint-Clair. À 9 heures la colonne se mit en 
marche, le colonel donna ordre au capitaine de prendre la droite et 
d'éclairer la marche sur les flancs et en avant. A l'Arbret 2 emplovés 
vinrent compléter la colonne. Ce ne fut qu'à Sainte-Marguerite que 
les éclaireurs reconnurent l'ennemi et s'engagèrent avec lui; le colo- 
nel donna ordre de le pousser jusqu'à une maison, mais l'ennemi pré- 
vovant ce mouvement avait renforcé ses tirailleurs, eton fut accablé 
d'une gréle de balles. Un homme est culbuté d'un coup de lance; 
l'avant-garde charge pour le dégager, la résistance étant vive tout 
le peloton charge au galop ; l'ennemi fuit, mais bientôt revient avec 
des renforts et recommence à tirailler. Un peluton d'infanterie étant 


— 280 — 


ennemis n'étaient autres que ceux qui avaient surpris 
Saint-Pol, deux jours auparavant. Enhardis par un suc- 
cés trop facile, le baron de Geismar et sa troupe avaient 
quitté Saint-Pol dés le lendemain et s’étant dirigés sur 
Doullens, ils avaient capturé près de cette ville un convoi 


arrivé, le capitaine ordonne la charge et on s'empare de la maison, 
un cheval est blessé. L'ennemi augmente ses forces et développe 
environ 100 hommes en avant et sur les flancs. Le colonel ordonne 
de charger à nouveau et de pousser l'ennemi jusqu’à la hauteur qui 
domine Doullens, en face de la ferme de Beaurepaire, et de main- 
tenir la position près du bois. Soutenu par l'infanterie, le mouve- 
ment est exécuté avec rapidité. L'ennemi alors fait sortir du bois 
200 hommes de troupes fraîches qui se préparent à la charge, le 
peloton d'infanterie se barricade dans une maison, alors l'ennemi 
charge et la compagnie franche doit battre en retraite au galop, 
perdant { homme tué et 2 prisonniers. Le colonel fait reprendre 
l'offensive, l'infanterie bat la charge, on reprend le bois, alors arrive 
de Doullens le reste des ennemis, environ 250 hommes ; le colonel 
ordonne de s'appuyer au bois. Ce mouvement est exécuté aux cris 
de : Vive l'Empereur ! L'ennemi se déploie sur la route en face de 
nous, son aile droite déborde nos derrières, la position devient diff- 
cile, mais la nuit approche pendant que la fusillade s'engage. Deux 
hommes, partis en éclaireurs, sont coupés par un peloton ennemi ; 
l'ua reçoit deux coups de lance et est pris ; l'autre, poursuivi par 
deux lanciers, est atteint d'un coup de lance et d'un coup de sabre ; 
mais lui-même tue, d'un coup de sabre, un des poursuivants et fuit 
vers Pas. Un maréchal des logis de hussards et {3 hommes du peloton 
traversent le bois pour protéger l'infanterie, mais coupés par l'en- 
nemi, 1ls sont obligés de gagner la plaine et de se diriger vers Pas. 
Un homme est blessé en tombant de cheval. Le reste de la colonne, 
avec le capitaine d'Hermilly et 3 hommes de son peloton, guidé par 
un paysan, effectue sa retraite, vers 9 heures du soir, sur le village 
de Sainte-Marguerite. Par ordre du colonel, ces cavaliers forment 
l'arrière-garde, puis ils partent pour Larbret pour faire hâter par le 
maire le départ des vivres qui ont été requis, et de là le capitaine 
gagne Arras pour presser le départ d'une colonne de gendarmerie de 
la garde qui s'y trouvait. A Arras, il vit arriver le peloton qui s'était 


— 281 — 


d'artillerie (1). Là, comme à Saint-Pol, depuis longtemps 
les Cosaques étaient un objet de terreur, aussi le Sous- 
Préfet avait-il fui à leur approche. Les principaux habi- 
tants s'étaient réfugiés dans la citadelle avec leurs fem- 
mes et leurs enfants. Le Maire était resté dans la ville. 
Celle-ci avait été livrée au pillage, et si l’on en croyait 


dirigé vers Pas et avait fait une marche de nuit de cinq heures. Les 
chevaux étaient exténués de fatigue, presque tous déferrés. Aussi 
ne put-on se remettre en route. Le maréchal des logis et les deux 
hommes qui avaient également pris la fuite passèrent la nuit dans 
une ferme et regagnèrent le lendemain Ste-Marguerite, d'où le 
colonel les renvoya à Arras. M. d'Hermilly termine en disant : « Tel 
est le résultat des journées des 21 et 22 février, dans lesquelles nous 
avons à regretter de braves employés, de généreux pères de famille, 
à la tête desquels je dois placer le légionnaire Martet qui a disparu 
dans la dernière charge sans que personne puisse donner de rensei- 
gnements. » 

(1) On avait organisé par voie de réquisition un convoi pour trans- 
porter du matériel d'artillerie de Douai sur Paris; des habitants 
d'Arras en faisaient partie. Il devait coucher, le 20 février, à Doul- 
lens, mais on fut prévenu qu'un corps de partisans marchait sur 
cette ville et le convoi partit à 4 heures du soir pour Amiens. La 
queue, composée de quinze voitures faisant partie du 14° bataillon 
du train en garnison à Douai, portant la caisse, les papiers et les 
effets d’habillement, était restée en arrière et ne devait arriver à 
Doullens qu'à 5 heures 1/2 du soir. Aussi cette partie du convoi 
tomba dans les mains des ennemis à une lieue et demie de cette 
ville et fut pillée. Le lieutenant Berteau, qui le commandait, fut fait 
prisonnier et dépouillé de son argent, ce qu’on fit également aux 
convoyeurs. On leur prit aussi leurs sabres et carabines et même, 
à quelques-uns, leurs chaussures et leurs vêtements. Les partisans 
se partagèrent l'argent et une partie des effets, et jetèrent le reste au 
peuple. Quant aux chevaux et voitures on les avait emmenés à 
Doullens et le baron de Geismar les envoya à St-Pol chercher les 
réquisitions qu'il avait commandées, mais les conducteurs, au lieu 
d'aller dans cette ville, se sauvèrent à Arras. 


— 282 — 


le rapport du lieutenant Berteau, les Cosaques y 
avaient commis de coupables excés. tandis que les 
Saxons se comporterent bien ; plusieurs personnes fu- 
rent maltraitées mais aucune ne fut tuée. Les caisses du 
Gouvernement avaient été pillées. Le 21, la citadelle se 
rendait, le baron de Geismar affecta la modération et, 
par un systéme que nous connaissons trop pour l'avoir 
vu de nos jours appliquer par les Prussiens, il fit peser 
toutes les charges de l'occupation, non sur la ville de 
Doullens, de peur d'y susciter une trop grande irrila- 
tion, mais sur la malheureuse ville de St-Pol et les com- 
munes environnantes, qu'il savait hors d'état de se 
défendre. S'adressant donc au maire faisant fonctions de 
sous-préfet, le 23 fevrier, il lui signifia l’ordre de faire 
transporter à Doullens, dans les vingt-quatre heures, 
sous peine d'exécution militaire, d'énormes réquisi- 
tions de toute nature. Il pensait sans doute séjourner à 
Doullens (1). Ainsi se trouvaient réalisées les justes 
appréhensions du baron de Ia Chaise dans sa récente 


(4) Voici cette réquisition traduite en français : Le baron de 
Geismar, colonel aux guides de Sa Majesté l'Empereur de toutes les 
Russies, chevalier de plusieurs ordres et commandant d'un corps de 
cavalerie légère, requiert M. le Maire de Saint-Pol, faisant fonctions 
de Sous-Préfet, de faire transporter à Doullens dans les vingt-quatre 
heures sous peine d'exécution militaire les quantités de : 1° 300 vaches, 
20 150 porcs, 3° 4,600 bouteilles d'eau-de-vie, partie en piéces, 
4° 600 livres de chandelles, 5° 15,000 boisseaux de pommes de terre, 
6° 600 livres de beurre, 5° 10,000 boisseaux de pois, 8° 10,000 bois- 
seaux de haricots, 9° 50,000 bottes de foin ou de trèfle, {0° 50,000 bottes 
de paille, 119 36,000 quintaux de froment, 12° 1,250 cordes de bois, 
13° 100 livres de sucre, 14° 50 livres de café, 15° 50,000 boisseaux 
d'avoine. 

Sont exceptées de cette réquisition les communes du Souich, d'Iver- 
gnies et de Sus-Saint-Léger déjà imposées par le maire de Doullens. 

Donné au quartier général à Doullens, le 23 février 1814. 

Signé: Baron de Geismar. 


— 283 — 


circulaire aux maires Où, les mettant en garde contre 
les paroles et les apparences de douceur d’un ennemi 
toujours implacable, il leur montrait que dans la résis- 
tance seule, Ie pays pouvait trouver honneur et profit (4). 
Mais cette fois cependant, la situation était tellement 
mauvaise que lui-méme n’osa pas la conseiller. Le 
maire de Saint-Pol ayant appris, le jour même où 
il avait livré les réquisitions exigées, qu’un nouveau 
corps de troupes ennemies parti de Cassel se dirigeait 
sur la ville, écrivit au Préfet pour demander la marche à 
suivre et des troupes pour résister; il en reçut pour toute 
réponse qu’il n'avait pas un conscrit à lui fournir ni un 
conseil à lui donner. De tous côtés les réfractaires, 


(4) Le 24 février, le Préfet avait adressé aux habitants du Pas-de- 
Calais une proclamation que nous trouvons dans le Mémorial admi- 
nistralif n° 216. La voici : « Lisez les ordres qu'un colonel russe 
d'un régiment de #4 à 500 chevaux ose donner. Jugez de ce que nous 
devons attendre d'un corps d'armée ! Vous ne voyez que les réquisi- 
tions que les lois de la guerre permettent au vainqueur d'imposer au 
vaincu, mais frémissez des vexations, des pillages, de toutes les atro- 
cités du soldat isolé. Vous laisserez-vous enchainer, insulter, ruiner, 
deshonorer par 500 cosaques ? Il s'agit de protéger, de sauver tout 
ce que vous avez de plus cher au monde. Il s'agit de l'honneur des 
familles, aucune excuse n'est possible puisqu'il n'est pas un seul 
d'entre nous qui ne puisse mettre du pain dans ses poches, prendre 
une arme, arriver au pas de charge à Arras d'ou l'on volerait vers 
Doullens, que les braves de la Somme environnent, pour faire expier 
à cette troupe audacieuse son insultante témérité, Oui, citoyens de 
tous âges, votre Préfet vous conjure de vous montrer dignes de vous- 
mémes, votre Préfet vous attend. » 

On était trop découragé et on resta sourd à cet appel. Pourtant 
M. Daverdoingt, maire de Saint-Pol qui, craignant le retour des 
ennemis avait prudemment fait des réquisitions pour les nourrir, 
écrivait au Préfet que l'exaspération était grande et qu'on jurait de 
se venger. Si c'était bien là le sentiment du pays, la peur empéchait 
la résistance. 


° — 284 — 


encouragés par l’impunité, refusaient le service. Le 
sous-préfet de St-Omer signalait également le passage 
sur les glacis de Cassel, le 29 février, d’un peloton de 
50 hommes, avant-garde d’un corps de 8,000 (1). Il di- 
sait être dans l’impossibilité de leur barrer le passage, 
ne rencontrant autour de lui que révolte et inertie dans 
un pays qui ne se considérait plus comme français. Le 
baron de la Chaise ne savait plus que faire pour exécuter 
les ordres du Gouvernement et la surprise de Doullens 
lui avait causé un découragement dont il ne cachait pas 
l'impression dans sa correspondance officielle (2). 

Mais revenons à cette ville. La, les choses prenaient 
une tournure inattendue. Maitres du pays qu'ils sillon- 
naient dans tous les sens, les alliés paraissaient devoir 
y rester longtemps. Aussitôt la citadelle rendue et éva- 


(1) Le sous-préfet, dans sa lettre du 23 février, disait que la procla- 
mation du préfet préchant la résistance produisait peu d'effet, 
l'inertie règne partout, surtout dans les villes. Il cherchait à la faire 
cesser, On est obligé de tout se procurer par réquisition. Il en est 
réduit, vu le manque d'officiers, à faire l'office de commissaire des 
guerres. Le préfet lui répondit, le 24 février, en stigmatisant les 
misérables égoïstes qui se refusent à la commune défense. 11 fallait 
appeler à St-Omer tous les gardes champêtres pour les enrégimenter; 
s'ils refusaient de venir, on en enverrait une partie à Lille, servir 
dans les hôpitaux, on destituerait les autres en les signalant au 
mépris public et on les remplacerait par de braves militaires estro- 
piés. Ces mesures ne pouvaient être exécutées et elles ne le furent 
pas. 

(2) Le préfet écrivait aux Ministres directeurs de l'administration 
de la guerre et du trésor public, le 25 février: « Je suis profondé- 
ment affligé de l'exécution des ordres du Gouvernement, tant pour 
l'approvisionnement des places de guerre et le recouvrement des 
contributions, que pour toutes les autres parties du service, mais 
telle est la fatalité de ma position que je suis réduit à l'impossible 
par l'inertie du plus grand nombre et par la plus complète résistance 
d'une partie notable de ce département. Le funeste exemple d'Haze- 


— 285 — 


cuée, comme nous l’avons vu, le 21 février, ils s’en 
étaient servis pour y entasser les immenses approvi- 
sionnements de vivres pour les hommes et les chevaux 
qu'ils s'étaient procurés par voie de réquisition à St-Pol 
et ailleurs. Tout à coup ils apprennent que, à la suite de 
l’affaire de Ste-Marguerite, la colonne du général Hen- 
rion, encouragée par un demi-succes et renforcée de 
150 gendarmes et de quelques pieces d'artillerie, pour- 
suit sa marche d'Arras vers Doullens. A cette nouvelle, 
le colonel de Geismar, craignant sans doute d’être enve- 
loppé, donne l’ordre du départ, et le 24 février, vers 
trois heures de l'après-midi, il quitte la ville pour gagner, 
par une route de traverse, Amiens et Péronne, faisant 
courir le bruit qu'ilse dirige sur Paris. À Doullens, il 
laisse la citadelle à la garde d’un commandant et de 


brouck, qu'il était important de réprimer dès le principe, a répandu 
l'esprit de révolte dans les arrondissements de Béthune, Arras et St- 
lol. Ceux de Montreuil et de St-Omer ont même éprouvé quelques 
effets de cette contoyion. Des rassemblements armés se sont succes- 
sivement formés pour s'opposer au départ des conscrits et de la garde 
nationale, pour entraver la perception des impôts, pour piller les 
caisses publiques, pour favoriser l'entrée de l'ennemi en France !!! 
Un misérable, nommé Fruchart, l'un des principaux chefs des in- 
surgés, a réussi à faire pénétrer dans ce département un parti de 
7 à 800 cosaques, en leur promettant 16,000 auxiliaires. Îls ont 
souillé le sol du Pas-de-Calais et sont maintenant retranchés dans la 
citadelle de Doullens. Sous peine d'exécutions militaires, ils lèvent 
des réquisitions sur les communes qui les environnent, ils ont pille 
les deniers publics à St-Pol, ils enrôlent les conscrits parmi eux et 
en font les complices de tous leurs crimes. Le mal est à son comble, 
je sollicite depuis longtemps des forces pour nous délivrer et nous 
sommes encore abandonnés à nos propres forces Puis il parle du 
petit corps qu'on vient d'organiser et termine en demandant à leurs 
Excellences d'appuyer auprès du Ministre de la guerre ses instantes 
sollicitations jour obtenir des forces suffisantes, car l'exposé de 
la situation est loin d'être exagéré. 


— 9286 — 


150 hommes d'infanterie, prisonniers anglais et espa- 
gnols évades. Le lendemain, la colonne française arri- 
ve et elle met ficrement le siège devant la citadelle. 
Le commandant, soimmé de se rendre, répond d'abord 
par un refus. Mais bientôt la voix du canon le force à se 
rendre à discrétion (1). A six heures, les Français entrent 


(1) Le Moniteur parla de la surprise de Doullens en quelques 
mots. Voici le récit plus complet du Journal de la Somme: « C'est 
le 20 février qu'un parti de 900 à 1,000 hommes de cavalerie, com- 
mandé par le baron de Geismar, avant-garde du 3° corps d'armée, 
est entré à Doullens. Le Sous-Préfet, prévenu seulement quelques 
heures avant l'arrivée de ce corps, qu'il était parti de St-Pol avec 
l'intention de s'emparer de la ville et de la citadelle, a pris toutes 
les dispositions que lui a permis un intervalle aussi court pour 
approvisionner la citadelle et la mettre en état de résister. Défendue 
par 12 hommes, elle a tenu quelques jours et ses braves défenseurs 
ont obtenu une capitulation honorable. Pendant ce temps, la troupe 
militaire, secondée par tous les moyens que l'administration civile 
a pu mettre à sa disposition, s'est concertée avec celle d'Abbeville et 
avec celle du Pas-de-Calais pour chasser l'ennemi. Celui-ci en ayant 
été informé, évacua la ville le 24 février, à quatre heures du soir, 
après avoir mis dans la citadelle une garnison. Des détachements de 
troupes de ligne et de gardes nationaux devaient partir simultané- 
ment d'Amiens, d'Abbeville et d'Arras pour envelopper l'ennemi. 
Celui d'Arras, sous le commandement du baron Henrion, a été plus 
heureux.Aussi le 26, à cinq heures après-midi, 1l a attaqué à lui seul 
la citadelle qui céda au bout de deux heures à une force de 
600 hommes. Le détachement d'Abheville arriva le 27 au matin 
comme c'était convenu. Celui d'Amiens, apprenant la reddition de 
la citadelle, retourna sur ses pas. La garde nationale était pleine 
d'entrain comme la compagnie d'Amiens. À son arrivée à Doullens, 
l'ennemi avait distribué avec profusion des proclamations où on 
promettait protection aux habitants du pars. Mais sa conduite n'a 
que trop démontré combien ce 'angage était imposteur. D'énormes 
réquisitions ont été faites par lui et il n'u que trop prouvé qu'il n'y 
a de sûr et d’honorable qu'une énergique résistance. » 


— 287 — 


dans la citadelle, délivrent quelques-uns de leurs com- 
patriotes enfermés sans doute pour quelque fait de 
résistance aux alliés, et la garnison de transfuges saxons, 
anglais et espagnols est dirigée sur Arras (1). Une com- 
mission militaire est instituée pour juger les traitres. 
Un sieur Fropot, maréchal-ferrant à Wavrans, prés de 
Lumbres, convaincu d’avoir colporté la proclamation de 
Geismar et de lui avoir servi de guide, est condamné à 
mort. On devine avec quel empressement le baron de la 
Chaise se hâte de porter ces nouvelles à la connaissance 
de ses administrés. Une chaleureuse proclamation, 
adressée par lui le 27 février à tous les maires, les 
exhorte à donner la plus grande publicité au succès de 
Doullens. Il les encourage plus que jamais à résister aux 
exigences d’un ennemi dont la puissance, dit-il, consiste 
dans la terreur qu’il produit et dans la perfide confiance 
qu’il cherche à inspirer. Il faut réagir contre ce sen- 
timent. « Faites publier le succès de Doullens et agissez 
sur l'esprit public par vos exhortations. » 

Mais si la reprise de Doullens avait ramené un peu de 
calme dans les esprits sans cesse obsédes de la perspec- 
tive de voir arriver les Cosaques, il s'agissait mainte- 
nant, pour l'administration supérieure, de prendre les 
mesures nécessaires à prévenir le retour de pareilles 
inquiétudes. Le général Maison, désormais hors d'état de 
tenir tète à l'invasion, se repliait sur Lille le 28 février. 
Le même jour le comte de Villemanzy en sortait pour 


(1) Il y avait près de Doullens un établissement industriel impor- 
tant, dirigé par un sieur Mourgues. Depuis 1812, on lui avait donné 
comme ouvriers des prisonniers de guerre. Quand il apprit l'arrivée 
du baron de Geisinar il les remit au commandant de la citadelle pour 
les enfermer. Mais quand le chef ennemi les eut délivrés, il eut peur 
qu'on luifit un mauvais parti et il l'invita à diner, pour lui demander 
une sauvegarde pour son établissement, ce qui fit fort mauvais effet. 


— 988 — 


venir organiser la défense de Douai, sans cesse inquietee 
par les éclaireurs ennemis. De Bailleul, une colonne 
russe forte de 1,200 hommes passant par Cassel, mena- 
çait St-Venant. ville dépourvue d'hommes et de muni- 
tions (1). Il fallut faire rentrer dans les sous-préfectures 
les hommes des légions de police et de gendarmerie 
pour, de là, les porter sur les points les plus menacés (2). 
Il fallait aussi assurer l’habillement et l’équipement de 
la garde nationale (3), la paie et l’habillement de la 
légion de police(4). Par les soins du baron de la Chaise, 
les places fortes du Pas-de-Calais étaient pourvues 


(1) Le Sous-Préfet de Béthune écrivit de suite au maire de Saint- 
Venant de faire bonne résistance avec sa petite garnison et ses gardes 
nationaux, d'inonder les approches de la ville. Quant à Béthune, 
comme ses fortifications laissaient à désirer, il demanda que l'au- 
torité militaire en tit inonder les abords. Saint-Pol n'était pas défen- 
dable, le colonel Lacour proposa au Préfet, le 19 février, d'envoyer 
les forces de cette ville à Saint-Venant et à Aire. 

(2) Le comte de Villemanzy écrivait le 13 mars : « Nos places 
fortes sont tellement dénuées de troupes qu'il a fallu avoir affaire 
aux compagnies de la légion de police pour augmenter leurs moyens 
de défense. Pourtant, le 6 mars 1814, il y avait dans les dépôts du 
Pas-de-Calais 3,849 hommes, savoir 223 au 11e hussards ; 663 aux 
pionniers ; 271 aux gardes côtes ; et 1,692 hommes aux 13°, 23e, 28°, 
36° et 46° de ligne, mais c'étaient des conscrits trop peu instruits 
pour offrir une résistance sérieuse. 

(3) Arrêté du 6 février 1813 — Le 18 mars, le comte de Villemanzy 
était prévenu par le baron de la Chaise, que la garde départementale 
avail déjà coûté 260,000 fr., et qu'il faudrait encore dépenser 
400,000 fr Les recettes pour cet objet ne produiraient pas plus de 
150,000 fr. 11 devait donc y avoir un déficit de 500,000 fr Une addi- 
tion de 5 °/, aux contributions produirait 240 à 250,000 fr. On 
pourrait se procurer la somme manquante, au moyen d'une taxe sur 
le remplacement dans cette garde nationale. 

(4) Arrétés des 9 février et 12 mars 1813. 


— 289 — 


d'approvisionnements, de vivres (1) et de munitions. Il 
s'occupait aussi du logement des troupes (2), et le comte 
de Villemanzy, le félicitant d’avoir stimulé le zèle des 
maires à y concourir (3), ajoutait : « Il ne faut pas que 


(1) C'est le 5 et le 14 mars 1814, que le Préfet prit de nouveaux 
arrêtés pour l'approvisionnement des places du Nord Il fallut fournir 
6,862 quintaux métriques de froment, 2,052 de seigle, 5,454 de farine 
de froment, 3,306 de farine de méteil, 235 rations de biscuit; riz pour 
distribution ordinaire 23 quintaux métriques ; rizen remplacement 
de salaisons 1,133 quintaux métriques ; légumes secs 743 quintaux ; 
sel 997 quintaux; viande fraiche 8,437 quintaux; bœuf salé 
685 quintaux ; lard salé 1,065 quintaux ; foin pour les chevaux et 
bestiaux 18,278 quintaux ; paille pour les bestiaux et le couchage 
8,847 quintaux ; avoine 157,591 hectolitres ; vin 448,262 litres ; 
eau-de-vie 158,307 litres; vinaigre 48,011 litres; bois de chauf- 
fage et de cuisson pour le pain 4,582 stères ; charbon de terre 
86,541 quintaux ; chandelles 347 quintaux ; huile à brüler 42 quin- 
taux. Le tout pour approvisionner Lille, Douai, Cambrai, Dun- 
kerque, Bergues, Gravelines, la citadelle d'Arras, Calais, St-Omer, 
Aire, Ardres et Versailles. 

(2) Le Préfet demanda au directeur des fortifications de faire 
évacuer À Arras le petit Louvre, qui n'était occupé que par le garde- 
magasin des lits militaires et où on logeait autrefois les officiers de 
la garnison. Le Préfet voulait y placer les vétérans et leurs officiers, 
qui arrivaient de Louvain et soulager ainsi les habitants d'un loge- 
ment continuel et dispendieux. On pouvait y mettre 200 hommes. Le 
directeur du génie exigea pour y consentir un ordre du Ministre 
de la Guerre. 

(3) Ces approvisionnements se faisaient par arrondissement ; ils 
étaient fournis par voie de soumission et en cas d'insuffisance par 
voie de réquisilion, suivant une répartition basée sur la quantité 
de terres labourables de chaque commune Ces fournitures devaient 
être payées comptant, mais faute d'argent on mettait le paiement à 
une époque ultérieure. La rapidité des évènements, la crainte de n'être 
pas payé, la difficulté de se les procurer fit qu’une partie de ces 
approvisionnements ne fut pas fournie.Le comte de Villemanzy, pour 
favoriser cette mesure, avait pourtant détendu l'exportation des grains. 


— 929 — 


nos enfants puissent dire un jour que, faute de courage 
et d'énergie, des citoyens enfermés dans des murs ont 
cessé d'être Français. » Les moyens de défense naturels 
ne devaient pas étre négligés non plus. Par ordre de 
l'administration les abords des villes de St-Omer, Bé- 
thune, Aire, St-Venant et Arras furent inondés. Toute- 
fois le baron de la Chaise était trop sense pour ne pas 
comprendre que ce n'étaient là que temporisations et 
attermoiements impuissants à sauver la France, et que 
du côté où se trouvait l'Empereur, étaient engages les 
intéréts genéraux du pays. Il avait, en conséquence. pris 
des arrangements pour que la station télegraphique 
de Thelus le mit promptement au courant des nouvelles 
du théatre de la guerre. Ce fut par cette voie qu'il fut 
informé, le 6 mars, d’un nouvel engagement victorieux 
à Lissy-sur-Ourcq. Mais c'étaient là des triomphes à la 
Pyrrhus. Le flot de l'invasion montait toujours. L'Empe- 
reur reclamait sans cesse de nouveaux renforts. Et les 
conscrits se montraient de plus en plus récalcitrants. 
En vain, pour les tenter, leur faisait-on des offres de 
paye invraisemblables. 

À l’instigation du Préfet, le Conseil municipal d’Arras, 
le 22 mars. promettait aux volontaires 100 francs au 
départ, plus une allocation de 1 franc par jour dont 
50 centimes pour secourir leur famille (1). Pour faire 


(1) La ville d'Arras avait à fournir 103 hommes pour la levée de 
300,000 hommes d'après une répartition faite par le Préfet le 
12 mars. 

Les maires engageaient parfois les ouvriers des villes à se proposer 
comme remplaçants. La ville de Béthune avait à fournir 32 hommes 
pour la levée en masse. Elle trouva, le 31 mars, 32 habitants de Lille 
qui consentirent à former ce contingent, moyennant pour chacun 
d'eux { fr. 75 par jour et 400 fr. une fois payés. C'était le jour où 
les alliés entrèrent dans Paris, et leur bonne volonté fut inutile. 


,° 


— 291 — 


réussir la nouvelle levée de 300,000 hommes, le baron 
de la Chaise tenta un dernier effort(1). Par arrêtés du 18 et 
du 2% mars, il appelait tous les hommes valides de 18 à 
50 ans, tous ceux qui avaient été exemptés de la garde 
nationale, qui étaient restes comme soutiens de familles, 
engageant les municipalités à prendre à leur charge les 
familles qui resteraient dans l’indigence (2). Mais cet 
appel ne trouva pas plus d’écho que les autres (3). Le pays 
était épuisé d'hommes et d'argent, et le patriotisme 
semblait anéanti. Ge n’était pas seulement des hommes 
mais de l'argent que demandait le gouvernement tou- 
jours avec plus d’insistance, Le Ministre de l'Intérieur 


(1) Pour exciter l'ardeur de la garde nationale, le Préfet écrivit au 
Ministre de la guerre, le 12 mars 1814 : « Lorsque la garde nationale 
a été mise en activité, tous les chefs se sont empressés de me deman- 
der des aigles pour orner leurs étendards, J'ai soumis cette prière à 
M. le général comte Rampon, qui m'a autorisé à leur donner non 
pas des aigles dans la forme de ceux que sa Majesté a données aux 
troupes de ligne, mais une espèce de plaque ayant sur ses deux faces 
la forme d'un aigle. Je ne crois pas devoir le faire sans l'autorisa- 
tion de votre Excellence, qui est vivement suppliée de nous accorder 
cette honorable décoration. » 

(2) Si les volontaires étaient en nombre insuffisant, l'administra- 
tion municipale désignait ceux qui devaient partir. On accordait à 
ceux à qui c'était nécessaire une indemnité de 2 fr per jour 
pour leur famille: « Vous savez, Monsieur le Maire, disait le Proôfet, 
qu'il s'agit de notre commune défense et de protéger notre territoire 
d'une invasion barbare dont vous connaissez les excès et la férocité.» 

(3) On avait fait trop a’appels successifs. Après avoir pris presque 
tous les célibataires de 20 à 25 ans pour le service actif, la garde 
nationale avait pris les homines plus âgés, et une partie des sou- 
tiens de famille et des hommes mariés, c'est là qu'on avait puisé 
pour le recrutement de l'armée active. Pour consoler les conserits 
on en faisait entrer une partie dans la garde. Dans le Pas-de-Calais, 
1,392 v étaient entrés sur les classes de l'an XI à 1807 et 1,623 sur 
les classes de 1808 à 1814. 


— 999 — 


pressait la rentrée des contributions, et le Préfet enga- 
geait les maires à user dans ce but de leur influence car 
il s'agissait surtout du salut de l’armée et de la defense 
des places fortes (1). 

Les évènements prenaient chaque jour une tournure 
plus grave. Lyon avait éte abandonné par Augereau. 
Soult, après la bataille d’Orthez, battait en retraite devant 
Wellington. Plus près de notre département, Blücher 
s'emparait de la Fère. Les batailles de Bar-sur-Aube et 
de La Ferte obligeaient les Français à se replier sur la 
Seine. Le 2 mars, Soissons, mal défendu par les recrues 
inexperimentées qui de tous nos départements du Nord 
y avaient été envoyées au prix de mille difficultés, 
ouvrait ses portes à Bulow. Bien que frappé de tous 
côtes à la fois par des revers aussi inouïs que l'avaient 
éte ses triomphes, Napoleon ne s’en montre point accable. 
Il tente un suprème effort. Le 5 mars, de son quartier 
général de Fismes, prés de Reims, il lance un décret 
pour convier la nation tout entière à prendre les armes, 
à défendre Île territoire par tous les moyens, à sonner le 
tocsin à l'approche de l'ennemi, à couper les ponts, à in- 
tercepter les routes, etc. Le récent exemple de l'Espagne 
est là pour montrer ce que peut un peuple décidé à 
repousser l'étranger. Mais en France la situation n’est 
pas la mème. Le gouvernement qu'il s’agit de défendre 
est desormais consideré comme le p re ennemi du pays. 
A peine les quelques provinces foulées par les exactions 
des alliées, telles que la Lorraine et la Champagne, se 
soulévent-elles contre eux, incendiant leurs convois, 
pillant leurs bagages, fusillant leurs trainards. Le reste 
de la France, nos provinces du Nord plus que toutes les 


(1) Un décret du 11 mars 1813 avait décidé qu'on retiendrait 
29 p °/. sur le traitement des fonctionnaires, receveurs et employés 
du Gouvernement. 


— 293 — 


autres, n’aspirent qu’à la paix, à une paix quelconque 
qui leur permette de panser leurs plaies et de sécher 
leurs larmes. En vain l'Empereur accomplit-il des pro- 
diges. À Craonne, avec 30,000 hommes, il en défait 
100,000. Obligé de rentrer à Soissons à la suite du combat 
indécis de Laon, il trouve moyen de se ressaisir de Reims 
dans sa retraite. À Arcis-sur-Aube, nouvelle affaire 
indécise. Trahi par Murat, son beau frère, séparé par la 
bataille de la Ferté-Champenoise, des corps de Marmont 
et de Mortier, contraint de se replier encore, faute de 
forces suffisantes, et désespérant d’opérer la levée en 
masse qu'il a décrétée, il fait un nouvel appel de 
160,000 hommes sur la classe de 1815. Mais sa voix reste 
sans écho. En vain, il croit tenir la fortune en échec ; de 
tous les points de la France se réveillent les vieilles tra- 
ditions d'amour et d’attachernent pour les Bourbons, 
tandis que vont s’évanouissant les éblouissements de la 
gloire de Bonaparte. Le 12 mars, Bordeaux, ruinée par 
la guerre et le blocus continental, ouvre ses portes au 
duc d'Angoulème et arbore avec enthousiasme le dra- 
peau blanc. | 

Dans le Nord, la défense organisée, comme nous l’avons 
vu, d’une manière sérieuse par le comte de Villemanzy 
et le baron de la Chaise, et soutenue par leur vigilance, 
ne devait guère durer plus longtemps. Une diversion 
militaire était tentée par l’envoi d’un petit corps d'armée 
pour reprendre Bruges et Ostende, mais il s'était arrêté à 
Menin et on s'attendait à le voir rentrer à Lille. Une 
expédition heureuse, partie de Maubeuge, délivre 450 
prisonniers français. Le général Maison tenait toujours 
la campagne en Flandre. Lille avait promis de se con- 
duire comme en 1792 (1). Valenciennes s’était protégée 


(1) Le nombre des canonniers, dit le Moniteur, a doublé, les pom- 
piers ont été augmentés, ils sont prêts à marcher, La garde natio- 


19 


— 294 — 


contre toute surprise par l'inondation des campagnes 
environnantes. L’ennemi, repoussé des murs de Mau- 
beuge et de Landrecies, le 20 mars, avait dü quitter 
Orchies le 22 après s’y étre livré à toutes sortes d'ex- 
cès (1). Mais derrière lui venait le roi Louis XVIII. En la 
personne de celui-ci, la Monarchie apparaissait aux 
populations comme le seul refuge contre les horreurs 
d’une invasion que l’Empire était impuissant à repous- 
ser après l’avoir attirée. 

Le 23 mars, une proclamation datée de Tournay était 
lancée par le marquis de Chabannes, investi des pouvoirs 
de Sa Majesté pour les trois départements du Nord, du 
Pas-de-Calais et de la Somme (2). Le Roi y était présenté, 


nale entière est sous les armes, les canons garnissent les remparts, la 
citadelle et la ville sont défendues par des palissades et toutes les 
précautions sont prises en prévision d'un siège. Un corps de 500 
hommes avec de la cavalerie a fait une reconnaissance sur Lille et 
s'est retiré devant une sortie de la garnison. 

Le comte de Villemanzy écrivait le 4 mars : « Les esprits, à Lille, 
pe sont pas rassurés, les nouvelles de Paris, surtout les nouvelles 
particulières ne sont pas bonnes, espérons des jours plus heureux. » 
Il voudrait aller à Ostende, à St-Omer, etc., mais il faudrait avoir de 
l'argent pour répondre aux réclamations, aussi il attendra un temps 
moins rigoureux et va retourner à Arras. 

Le 12 mars il écrivait au baron de la Chaise : « En Espagne Îles 
choses vont mal par suite de la perfidie la plus abominable, etc. » 

(1) D'après le Journal du Nord, on s'accorde pour dire que les 
habitants ont tout souffert, excepté la mort. 

(2) Voici cette proclamation : « Français, le moment de votre déli- 
vrance approche. Votre Roi. accompagné de la fille de Louis XVI 
et suivi du prince de Condé et du père du duc d'Enghien, est prèt à 
arriver parmi vous. M. le comte d'Artois, frère de Louis XVIITet 
ses augustes fils l'ont devancé dans l'Est, l'Ouest et le Midi de la 
France. Ils annoncent les intentions de votre roi et vous garantis- 
sent, en son nom, le retour du bonheur et de la paix, sous un règne 
protecteur des lois et de la liberté publique. 

» Que le cri de : vive lo roi ! si cher à vos pères, s'élève de toute 


— 995 — ® 


entouré des princes de sa maison, comme le libérateur 
de la France, le restaurateur de tous les droits, le paci- 
ficateur de l’Europe. Avec lui il apportait l’intégrité du 
territoire, la réduction des impôts, la suppression de la 
conscription,le bon ordre dans les finances, la conserva- 
tion des droits acquis, la pair enfin. Cette paix depuis 
si longtemps désirée, si souvent promise et jamais 
atteinte. À partir de ce jour, la destinée de Napoléon est 
accomplie. Lui seul conserve encore quelques illusions. 
Son entourage montre autant de promptitude à lPaban- 
donner que naguère il mettait d’empressement à le 
servir. 

Le 27 mars, le Conseil de régence décide le départ de 


part, qu'il retentisse dans tous les cœurs ; que le drapeau blanc 
flotte sur vos cités, qu'il annonce aux habitants des campagnes le 
retour de l'ordre, la renaissance du commerce, la sécurité des 
familles, l'union des Français. 

» Vous n'aurez plus à redouter la guerre, les abus odieux de la 
conscription et des droits réunis; tout ce qui fait le malheur de la 
nation disparaitra avec le tyran. 

» Le roi conservera la garde impériale,et à tous généraux.,otficiers, 
sous-officiers et soldats qui embrasseraient sa cause, leurs grades, 
soldes et appointements; et à tous chefs, employés dans la partie 
administrative qui se déclareront pour lui, les places qu'ils occupent, 
et il donnera des récompenses méritées. La religion recouvrera toute 
sa splendeur, les propriétés la garantie qu'elles sollicitent, rien ne 
troublera désormais l'accord qui doit unir tous les Français et le roi 
en donnant, ainsi que sa famille, l'exemple des sacrifices, conci- 
liera les droits et les intérêts de tous les Français ; voilà cette contre 
révolution telle qu'elle va s'accomplir pour votre bonheur et le 
repos du monde. Toute l'Europe s'est empressée de rétablir les Sou- 
verains légitimes. Scriez-vous les seuls à rester sous la plus humi- 
liante tyrannie? Vive le Roi! braves Français, Artésiens, Picards. 
Recevez en même temps l'hommage de l'estime de celui qui a le 
bonheur de vous transmettre les vœux et les intentions de votre roi. » 


2 — 296 — 


l’Impératrice et de son fils. Ce départ s’effectue le lende- 
main 28. Les ministres, la cour les suivent.ll n’y a plus 
de Gouvernement. Le canon tonne aux portes de Paris. 
L’agitation est extrême. Marmont capitule le 30 mars, et 
le 31, les alliés font leur entrée dans la capitale (1). L'Em- 
pereur, qui accourait à son secours, n’a que le temps de 
se retirer à Fontainebleau où quatre jours plus tard, il 
fait en faveur de son fils un acte d’abdication qui restera 
sans effet (2). Dès le 2 avril, le Sénat, réuni sous la pré- 
sidence de Talleyrand, a déclaré Napoléon Bonaparte 
et sa famille, déchu du trône.Le lendemain, 77 mem- 
bres du Corps législatif adhèrent à cette déclaration et 
une députation est envoyée à l’empereur Alexandre pour 
la lui notifier. Celui-ci, poursuivant la même politique 
qu’il a énoncée à l’ouverture de la campagne, répond 
que, disposé à faire avec la France une paix solide et 
durable, à lui rendre même les prisonniers faits en 


(1) Le 31 mars, le prince de Schwarzemberg, au nom des puis- 
sances alliées, adressa aux habitants de Paris, une proclamation où 
il disait: Depuis vingt ans, l'Europe est inondée de sang et de 
larmes, le pouvoir qui vous opprime est un obstacle insurmontable 
à la paix. Les souverains alliés cherchent à donner à la France une 
autorité salutaire qui puisse cimenter l'union de toutes les nations 
et de tous les gouvernements. Il ajoutait : il est urgent d'accélérer 
la paix du monde, etc. Puis il promettait protection à la popula- 
tion, exemption du logement militaire, etc. Il terminait en disant: 
L'Europe en armes s'adresse à vous, répondez à la confiance qu'elle 
met en votre amour pour la patrie et en votre sagesse. 

(2) Le 1er avril, le Conseil municipal et départemental de la 
Seine publia une proclamation où il disait : « Vos magistrats seraient 
traitres s'ils comprimaient plus longtemps la voix de leurconscience, 
elle vous crie que vous devez tous les maux qui vous accablent à un 
seul homme, c'est au nom de vos devoirs les plus sacrés que nous 
abjurons toute obéissance envers l'usurpateur pour retourner à nos 
maîtres légitimes. » 


— 297 - 


Russie, il refuse seulement de traiter avec Napoléon et 
sa famille, et demande qu’on organise un Gouvernement 
provisoire. Le Sénat, toujours empressé à obéir à qui 
sait parler en maitre, se réunit sous la présidence du 
vice grand électeur et procède à la nomination d’un 
gouvernement provisoire composé de cinq membres. 
Le premier acte de ce Gouvernement est de délier la 
France et l’armée de tout serment de fidélité envers 
l'Empereur. Napoléon voit qu’il ne peut plus trouver 
de place sur ce sol de l’Europe, qui s’était un jour 
trouvé trop petit au gré de son ambition. Le 11 avril, il 
abdique définitivement, il quitte Fontainebleau et se 
dirige vers l'ile d’Elbe que les puissances lui ont assi- 
gnée pour retraite. 


mette tte tete 


UN ARCHEOLOGUE POITEVIN 


PAR 
M. l'Abbé RAMBURE 


Membre résidant. 


ET 


Se est de mode parfois, dans le monde de ceux qui aiment 
D mieux effleurer la science que l'approfondir, d'accueillir 
avec un sourire dédaigneux les découvertes archéologiques. 
Les uns en contestent l'authenticité, les autres l'importance ; 
ceux qui se croient les plus habiles s’inclinent avec un res- 
pect simulé, et par une superstitieuse déférence à l’égard de 
la Fortune, attribuent volontiers à cette divinité toujours 
honorée, ce qui est le fruit de l'initiative et de l'intelligence 
humaines. 

Et, de fait, il y a des archéologues heureux ; mais leur 
bonheur, loin d’être le produit du hasard, est la conséquence 
logique d’études patientes, modestes, sérieuses, poursuivies 
loin de la foule et du bruit. Cela est surtout frappant lorsque 
les découvertes de ce genre se multiplient sous la direction 
d’un seul homme, vouant sa vie à la résurrection du passé, 
et recevant souvent,comme unique récompense, l’admiration 
de quelques-uns et la vague estime de la foule stupéfiée. Je 
voudrais le démontrer en esquissant les traits d'un archéo- 
logue poitevin, le R. P. de la Croix, que des découvertes 
variées, multiples et de la plus haute importance, ont rendu 
justement célèbre. 


— 299 — 


a 


Le R. P. Camille de la Croix, de la Compagnie de Jésus, 
est né au château du Mont-Saiïint-Aubert, près de Tournai, 
en 1831. Belge de naissance, il appartient à la France par 
sa famille maternelle, originaire de l’Artois, par sa résidence 
et celle de plusieurs de ses proches, et surtout par les fouilles 
qu'il a réalisées avec tant de succès en Poitou, l’une des 
Terres promises de l’archéologue. 

Connu en Alsace par la construction de plusieurs églises, 
il voit sa notoriété devenir universelle, au temps où il habite 
Poitiers : c’est véritablement un chercheur de race, dont 
M. de Nouvion a tracé, au physique, le portrait suivant, 
avec une pointe d'humour qui appelle plus d’une réserve (1): 
& Ïl ne manque pas de faire suivre sa signature des célèbres 
iniliales S. J. Il vient aux réunions (du Congrès des Socié- 
tés savantes) en soutane, il porte toute sa barbe. M. de la 
Croix est un jésuite à part. C’est un archéologue, un fouil- 
leur passionné. I] lui faut des villes à exhumer, et je crois 
bien qu'il donnerait Loyola, Suarez et Escobar, pour un 
cirque ou un balnéaire... Sur le terrain il quitte la soutane, 
chausse de grandes bottes, allume sa pipe, et guide ses 
ouvriers le pic en main, piochant avec plus d’ardeur qu’un 
terrassier de profession. » 

Tel est l'inventeur (2). Parcourons maintenant l'immense 
domaine archéologique qu’il a exploité et continue d’exploi- 
ter, et groupons ses découvertes selon l’art auquel elles se 
rapportent, l'art paien et l’art chrétien. 


(1) Revue politique et littéraire, avril 1882. 

(2) Le R. P. de la Croix se conforme à l'usage strict de la langue 
française, en nrenant le titre d’ « Jnventeur des fouilles de Sanxay. » 
Ce mot, d'après le Dictionnaire de Littré (v° Inventeur), n'est pas 
réserve pour désigner celui qui crée de toutes pièces : il a en plus le 
sens spécial qui lui est donné ici: « Celui qui trouve une médaille 
dans la terre, un monument enfoui, etc. » 


AG 


Par une curieuse coïncidence, les premiers succés du 
P. de la Croix l’ont merveilleusement préparé à ses grands 
travaux de Sanxay. Dans Poitiers même, il trouve un tem- 
ple de Mercure ; puis, il poursuit et reconstitue en 1878, à 
travers un dédale de rues, de caves, de jardins, et jusque 
sous l’église St-Germain, l'immense quadrilatère qui limite 
des thermes (1). Mais ces découvertes sont à peine sensibles, 
elles n’atteignent que le public érudit ; celle de 1881, au con- 
traire, s'adresse à tous, et permet non de s’imaginer, mais 
de constater, par une vue d'ensemble, l'influence romaine en 
Gaule, aux premiers siècles de notre ère, et d'admirer les 
monuments qui la démontrent. 

Notons d’abord les circonstances et l'emplacement de la 
découverte de Sanxay; nous décrirons ensuite les trois 
grands édifices mis au jour, et leur sort depuis dix ans; 
nous indiquerons enfin les opinions émises pour expliquer 
ce curieux groupement, 

En 1865, M. de Longuemar, président de la Société des 
antiquaires de l'Ouest, reçut une lettre de M. Pignoux, 
ancien maire de Sanxay, le prévenant qu'on avait trouvé 
près de la Vonne des substructions très anciennes.Une com- 
mission se rendit sur les lieux ; elle comptait dans son sein 
M. de Longuemar et Mgr Barbier de Montault ; elle fit 
explorer près de vingt hectares, trouva des briques, des 
tuiles, des morceaux de chapiteaux corinthiens, puis en 
resta là, faute de fonds. Seize ans plus tard, sur sa fortune 
personnelle, le P, de la Croix reprit les fouilles, et aidé de 
l'expérience du passé et de ses propres trouvailles, réussit 
admirablement. Le chantier s’ouvrit le 14 février 1881, et fut 
fermé le 127 novembre 1883 ; avec quel entrain, quelle intel- 


(1) Voir Bulletin monumental, 5° série, t. vi, texte et planches, 
pp. 462-473. 


— 301 -—- 


ligence il fut dirigé, des témoins oculaires me l'ont rap- 
porté, et la contrée entière en garde le souvenir. 

Il n’est pas très facile de se rendre à Sanxay ; aussi les 
visiteurs, qui furent au nombre de huit mille pendant la 
première année, el qui affluërent au moment de l'Exposition 
universelle de 1889, se réduisent-ils chaque semaine à quel- 
ques unités : il faut être Anglais ou Américain, en général, 
pour connaître les merveilles archéologiques de la France. 
La première partie du trajet se fait en chemin de fer, jusqu’à 
Poitiers, puis jusqu’à Lusignan, deuxième station sur la 
ligne de Poitiers à Niort ; de là à Sanxavy, il reste quatorze 
kilomètres à franchir dans un véhicule primitif. Appelé dans 
le Centre par le Congrès pédagogique de Montmorillon, 
j'eus l’avantage de faire cette excursion, le 21 août 1893. 

Le paysage est agréable, surtout au départ et à l’arrivée, 
et rappelle, comme aspect général, la partie du Pas-de- 
Calais située entre Hesdin et Montreuil : pays verdoyant, 
assez boisé, où des collines à pentes raides rompent la mono- 
tonie de l'horizon. En sortant de Lusignan, si l’on se 
retourne vers le bourg, un joli point de vue, qui a tenté 
plus d’un peintre, se déroule devant le touriste : c'est, à 
gauche, la jolie vallée de la Vonne, que nous verrons tout 
à l'heure de plus près; sur la droite, au premier plan, le 
majestueux viaduc du chemin de fer; au fond, Lusignan, 
avec son mail, sa belle église romane, et surtout avec les 
légendes de la fée Mélusine et les souvenirs de ses comtes, 
qui devinrent rois de Jérusalem. 

Pour oublier la poussière et la chaleur, — c'était une des 
plus écrasantes journées d’un été torride, — je cause avec 
le cocher. Il me parle du P. de la Croix avec un enthou- 
siasme très justifié, mais un peu... subjectif ; il me raconte 
que les fouilles de Sanxay ont fait son bonheur : il s’est 
marié là-bas, dans l'auberge qui se nomme aujourd’hui 
pompeusement, mais justement, l'hôtel du Bien-venu, et 
pendant deux ans, son commerce de louage a prospéré au 


— 302 — 


point de ne pas lui laisser savourer sa félicité ; il a mainte- 
nant trop de loisirs à son goût : l'influenza a chassé les 
étrangers | 

En causant, nous avons atteint Jazeneuïil et longé son 
magnifique châleau ; nous sommes à Sanxav, mais pas 
encore aux fouilles. Après un kilomètre et demi à travers 
des pâtures, dont les arbres plient sous le poids de leurs 
pommes, j'arrive devant une masure qui porte cette inscrip- 
tion : Gardien des fouilles. On crie, et un brave paysan 
poitevin, en sabots, en vêtements de toile bleue et en cha- 
peau de paille, arrive avec un trousseau de clefs ; c'est le 
père Potel, et je préfère pour ma part ce bon vieux avec son 
langage pittoresque, aux ciceront galonnés, qui gâtent par 
leur verbiage plus d’un monument historique. 

Nous descendons ensemble; mon guide ouvre un cadenas, 
entrebaille la porte d’une cloison en lattes qui entoure les 
terrains réservés et qui rappelle les barrières des chemins 
de fer en construction ; c’est une fermeture morale; d’ail- 
leurs, il n°y a rien à soustraire, sauf un tas de tuiles oubliées 
après la construction d'un hangar neuf, el que, grâce à la 
rapide patine du temps, les novices pourraient prendre pour 
des objets romains, de mème forme et de même structure. 

Nous sommes, au point de vue géographique, dans le 
domaine de la Æ?otssière, hameau d’Æerbord, commune de 
Sanxay, à la limite de la Vienne et tout près des Deux- 
Sèvres ; au point de vue historique, nous foulons le sol 
d'une ville ou d’une station romaine, et l’on ne s’en doute- 
rait guère : il faut, en effet, descendre jusqu’au fond de la 
vallée où serpente gracieusement la Vonne, dans un cadre 
de peupliers et de saules, pour apercevoir... le hangar 
prosaïque qui protège, en l'étouffant, le balnéaire. Mais, en 
avançant, l'impression change, et l’ensemble se dégage peu 
à peu, à mesure qu'on gravit la pente douce qui devait don- 
ner un cachet pitloresque, et très saisissant, au temple et 
au balnéaire superposés, 


— 303 — 


Tout l’ensemble, orienté Est-Ouest, est séparé en deux 
parties par la Vonne : sur la rive gauche, presque tous les 
monuments découverts, le temple, — les hôtelleries, — la 
place devant le temple, — les thermes et habitations conti- 
guës, — le balnéaire d’eau de rivière ; sur la rive droite, sa 
grande façade presque parallèle à la Vonne, un seul monu- 
ment, mais de premier ordre: le théâtre. 


a 


Arrètons-nous quelques instants devant chacun des trois 
principaux monuments, pour les décrire et en indiquer les 
usages ou les particularités (1). 

Le TEMPLE est précédé d’une enceinte sacrée, ou peri- 
bolos, très monumentale, qui forme un immense quadrila- 
tère dont les côtés étaient des galeries ; par devant on arrive, 


(1) Les fouilles de Sanxay ont fait naître une foule de mémoires, 
études, récits, et malheureusement suscité quelques vives polémi- 
ques. On trouvera dans le consciencieux article que M. J. B. (J. 
Berthelé, archiviste des Deux-Sèvres) a public dansle Polybiblion, 
en 1884 (t. xL, pp. 356-367), la bibliographie complète et critique 
du sujet, Les deux principaux ouvrages à consulter sont évidem- 
ment ceux du P. de la Croix: Mémoire archéologique sur les décou- 
vertes d'Herbord, dites de Sanxay (lu à la Sorbonne, le 29 mars 
1883). Niort, 1883. — Paysages et monuments du Poitou, xu°-xive 
livraisons in-folio, Sanxay, avec notices par le P. de la Croix. 
Motteroz, 1884. Les notices les plus complètes sont ensuite celles 
de MM. de la Marsonnière (Bull. monuim., 5° s., t. 1x, pp. 876 à 
884) ; Delaunay (Bull. monum., 5° s., t x, pp. 572-585); Palustre 
{ibid , t. x, pp. 750 à 357); Mazard (Revue archéologique, avril 
1882, pp. 197-202). Pour les reproductions, consulter les photogra- 
vures artistiques de Marius Vachon (Les ruines de Sanxay, Paris, 
Baschet, 1883) et les photoglypties, très exactes, éditées par la 
maison Goupil d'après Robuchon, pour la seconde publication du 
P. de la Croix, citée plus haut. 


— 304 — 


par trois escaliers dont les marches usées attestent la popu- 
larité du sanctuaire, à un péristyle de 76 m. 12 de longueur, 
les bases, encore conservées, des 66 colonnes ordonnées sur 
trois rangs, donnent une idée du caractère imposant de cet 
accès. 

A partir de l'entrée, dans l'intérieur du quadrilatère, se 
dessine à angles droits un quadruple portique qui a la forme 
d’une croix latine, disposition qui nous frappe aujourd’hui 
en vertu d’une coïncidence purement fortuite avec nos 
monuments chrétiens. On a constaté la même particularité 
à Chassenon (Charente), dans le temple exhumé en 1844 par 
M. l'abbé Michon (1},et à Ville-Toureix (Dordogne), selon 
les indications de M. Anthyme Saint-Paul. 

Entre les galeries et les portiques, — destinés sans doute 
à recevoir les objets d’art, statues ou ex-voto, et à protéger 
les pèlerins contre les intempéries, — quatre cours à ciel 
ouvert se développent ; au centre des portiques, est érigé le 
naos, sanctuaire proprement dit, aux dimensions restreintes 
(7 m. 85 sur 7 m. 75), habituelles chez les anciens et si con- 
traires à nos usages (2); il est hexagonal à l’intérieur et 
octogonal à l'extérieur. 

Près de là, débouche un souterrain auquel on a cherché 
des attributions mystérieuses, mais qui semble être une 
simple conduite déversant les eaux de pluie en dehors de 
l'enceinte. 

Nous avons préjugé la destination du monument en l'ap- 
pelant temple ; assurément, la forme de ces substructions, 
qui aujourd'hui ne dépassent plus le sol et qui dessinent, 


(1) Bull. monum., 5° s.,t, x, planche avant la p. 751. 

(2) M. de la Marsonnière, dans son étude qui vient d’être citée, a 
commis une singulière erreur d'arithmétique, en parlant d'un « tm- 
mense préau.. . occupant une surface de quatre-vingt-quutre mé- 
tres carrés; » il semble avoir confondu la surface totale avec la 
surface approximative, et très restreinte, du naos : 84 mêtres carrés 
ne forment pas une « immense » surface, 


— 395 — 


comme un plan par terre, une croix latine, est faite pour 
séduire l’imagination et l’incliner à cette solution. Toutefois 
il y a desraisons autrement pressantes dans ce sens. M. Lisch, 
inspecteur général des monuments historiques, y avait 
d’abord vu un château d’eau destiné à alimenter le bal- 
néaire qui est en contre-bas ; mais cette théorie n’est pas 
soutenable, depuis que le P. de la Croix a découvert les 
aqueducs et les conduites d’eau, qui sont directes et évitent 
l’enceinte du monument. Il y a, d’ailleurs, des preuves in- 
trinsèques contre cette théorie. On a retrouvé, à l’intérieur 
du naos, de petits fragments d’une statuette de bronze doré, 
un ex-voto de caractère absolument gaulois, comme il en 
existe au Musée de St-Germain (un rat grignotant un fruit), 
et des morceaux de stèle avec ces lettres : [con] SECR...….. 
Vlotum Soloit Libens Merito] (1). Enfin, à quoi auraient 
servi cette monumentale entrée, ce déploiement d’architec- 
ture, pour cacher un château d’eau ? 

Mais le temple est-il un temple d’Apollon ? Le P. de la 
Croix le pense : non loin du monument, en effet, on a trouvé 
dans la muraille d’un ingénieux Poitevin, heureux d’en ré- 
parer les brèches à peu de frais, un bloc de pierre portant les 
trois lettres : POL, en magnifiques capitales de 0 m. 18 c. de 
hauteur ; il a pu faire partie d’un fronton, et d’une dédicace 
à Apollon (2). 

Entre le temple et le balnéaire, s'étend une immense cour, 
avec deux portiques non symétriques et une cella ronde au 
centre (c’est la forme classique des temples de Vesta). Ceux 
qui prennent Sanxay pour une ville, font de cet emplacement 
un forum. Le P. de la Croix y voit une cour d'attente pour 


(1) Cette dernière restauration semblers moins hypothétique, si 
l'on se souvient que la formule ne se composait que des majuscules 
initiales : Y. 8. L. M., citées en abrégé selon les traditions épigra- 
phiques. 

(2) M. Palustre (Bull. monum . 5°s.,t. x, p. 756) fait observer 
que ces lettres peuvent se rapporter à un autre nom de divinité. 


ne 


les jours où quelque solennité amenait une affluence consi- 
dérable de pèlerins. En tous cas, il est frappant qu'on n'y 


ait rien trouvé, les fouilles semblent avoir été poussées 
moins loin de ce côté. 


À la suite et en contre-bas de cet espace, se développent 
les THERMES ; leur vaste enceinte comptait trois cours 
(jardins, stade ?), et surtout un immense édifice de 110 m. de 
longueur sur 60 de largeur moyenne, avec front sur la 
rivière et péristyle orné de quatorze magnifiques colonnes, 
dont il ne reste qu’un chapiteau. 

C’est un balnéaire très complet, principalement avec les 
remaniements qui y ont été opérés. On accède d’abord dans 
l’exèdre, ou vestibule, de 23 m. sur 15, où des niches à forme 
encore visible étaient disposées. Il a été retrouvé, outre les 
fornaces, huit kypocaustes, et trois séries de salles à la dis- 
position et à la forme classiques ; on sait en effet, sans qu'il 
soit besoin d’insister sur ces détails communs à tous les 
balnéaires, qu’une salle avait ordinairement la forme ronde 
(frigidarium), une autre la forme d’un rectangle terminé 
par un hémicycle (caldarium), et qu'une troisième, inter- 
médiaire (tepidarium), permettait la transition du bain froid 
à l’étuve (1). 

Les hypocaustes sont particulièrement bien conservés (2) 


(1) Tous ces détails sont exposés, décrits et figurés, dans le Dic- 
tionnuire des antiquités grecques et romaines, de  Daremberg et 
Saglio, vo Balneui. 

(2) On ravonte à Sanxay, que l'un d'eux s'écroula au moment 
d'un sondage, et que l'inventeur des fouilles, dans un moment de 
découragement bien explicable, envoya au loin, d'un geste, la pipe 
qu'il était en train de fumer ; quoi qu'il en soit de l'authenticité de 
ce récit, les fouilles ont été menées avec autant d'intelligence que 
d'activité. 


— 307 — 


et donnent, une fois de plus, la meilleure idée de la puis- 
sance et de la solidité des constructions romaines. Le sol est 
pavé d’une sorte de mosaïque rudimentaire, formée de 
ciment et de tuile rouge concassée, dont l'effet devait être 
très heureux quand elle était polie et complète. 

Cet établissement balnéaire aurait-il été utilisé pour des 
eaux thermales, et faudrait-il, selon le mot bien choisi de 
M. Delaunay, faire de Sanxay le Vichy du Poitou ? Dans 
ce cas, l’Apollon du temple serait l’Apollon guérisseur, le 
Borcos des Gaulois, qui a donné son nom à plus d’une sta- 
tion encore célèbre, comme Bourbon-l’Archambault et Bour- 
bonne-les-Baïins. Cette hypothèse est fort séduisante, mais 
elle ne supporte guère l'examen : l'eau, amenée par sept 
sources qu’on a retrouvées, n’a actuellement aucune vertu 
particulière ; bien plus, sa minéralisation n’a pu exister 
autrefois et avoir disparu depuis lors, car les tuyaux égale- 
ment retrouvés ne sont encrassés par aucun sel. 

11 faut donc conclure que l’eau de Sanxay était une eau 
naturelle ; mais l’hydrothérapie était pratiquée dans le bal- 
néaire, d’une façon aussi développée et aussi compliquée 
que dans certains établissements en vogue de nos jours. 
L'eau, l'air, y étaient employés à trois températures ; la pré- 
sence d’un tuyau de plomb démontre qu’on y donnait des 
bains de vapeur, en projetant de l’eau sur le sol presque 
brûlant de l’hypocauste ; d’autres dispositions prouvent que 
les douches en pluie y étaient connues ; à l'extrémité supé- 
rieure, s’élendait une splendide piscine natatoire de 20 m. 
sur 5 m. environ, dallée et entourée en belle pierre de Dissais; 
enfin, à l’extrémité inférieure, le balnéaire était complété, 
près du lit voisin de la Vonne, par un autre édifice de cent 
mètres de long, permettant de prendre des bains de rivière. 
Quelle meilleure installation pourrait-on souhaiter, mème 
aujourd’hui ? 

Ne quittons pas la rive gauche de la Vonne, sans dire un 
mot des groupes d’habitations secondaires. L’un, près de la 


rivière, se compose seulement de quelques maisons : l’une 
d'elles, composée de deux salles et de dix-neuf pièces assez 
petites, correspond par un souterrain avec le balnéaire ; en 
raison de la similitude de disposition par rapport à une mai- 
son de Pompel, on croit être tombé sur ce que M. de la 
Marsonnière appelle « des témoins non contestables de la 
fragilité des mœurs romaines. » 

L'autre groupe, vers le Nord, longe le balnéaire. Il con- 
tient des habitations du type régulier : un atrium, deux ran- 
gées de salles, et des places d'intérieur ; une de ces maisons, 
sans doute plus luxueuse, contenait une piscine. Dans une 
autre où existait un puits, on a fait une piquante trouvaille, 
de nature à réjouir les amateurs de pomologie. En déclinant 
toute compétence, nous laissons la parole à M. de la Mar- 
sonnière : 

« Outre diverses poteries grossières retrouvées à l’état de 
fragments, le puits contenait, entre autres objets, un débris 
végétal dont la présence permet de rectifier une erreur qui, 
contrairement aux dires de Columelle et de Pline, parait 
s'être accrédilée en pomologie. On a prétendu que le pêcher, 
originaire de la Perse, avait été importé de l'Orient en 
France vers le XIIIe siècle. Or, au fond de ce puits, clos par 
un mur romain, construit du II au Ve siècle, le P. de la 
Croix a trouvé un noyau de pêche, de petite dimension, 
semblable à ceux des pêchers qui croissent dans nos vignes 
à l’état demi-sauvage. Ce fait, intéressant pour l'histoire de 
l’arboriculture, confirme donc les témoignages de Columelle 
et de Pline, qui attestent que la pèche avait été importée en 
Europe par les Perses, avant les premiers siècles de notre 
ère (1). » 


(1) Bull, monum., 5° s.,t 1x, p. 882. 


— #09 — 


45 


Sur la rive droite de la Vonne, adossé à une colline qui 
de ce côté resserre le bassin de cette petite rivière, se trouve 
le THÉATRE. 

Sa façade s’étendait sur une longueur de 84 m. 80 c., et 
l'épaisseur du mur démontre qu’elle s'élevait à une hauteur 
considérable, de façon à ce que son couronnement füt sur 
le mème plan que celui des cunei. Le grand axe mesure 
90 mètres, mais les dispositions acoustiques sont si parfaites, 
que du sommet des gradins il m'était facile de causer sans 
effort avec le guide, resté près de la rivière. 

La surface utile des gradins pouvait recevoir huit à neuf 
mille spectateurs ; ce n’est pas considérable, si on la compare 
aux dimensions d’autres édifices,àcelles du théâtre de Vérone, 
par exemple, qui en contenait presque trois fois plus, et 
surtout à celles du Colysée, qui a vu dans son immense 
enceinte de quatre-vingt-dix à cent mille spectateurs. 

Je ne m'attarderai pas à décrire ce qui est commun à ce 
théâtre et aux autres monuments similaires. Arrètons-nous 
seulement un instant aux particularités. Tout d’abord, 
l'édifice est un théâtre, non un amphithéâtre, puisque les 
gradins sont en hémicycle; mais ïil a certainement 
servi à plusieurs usages. La forme ronde de l'arena, très 
rare dans un théâtre, permettait les courses (1); le postsce- 
nium (qui devait être en bois puisqu'on n’en retrouve plus 
trace) était en retrait, en dehors de l'édifice. Enfin les 
vomitoires, au lieu d’être concentriques, étaient parallèles 
à la façade; cette singulière disposition semble avoir eu 
un but d'économie, et résulter aussi de l’emplacement du 
terrain. Les gradins ont disparu ; ils étaient donc en bois, 


(1) La trouvaille de fers à cheval corrobore cette hypothèse. 
20 


— 310 — 


d'où la quantité considérable de clous retrouvés çà et là. 
Vraisemblablement, un velum pouvait couvrir l'édifice, à en 
juger d’après les trous de scellements, semblables à ceux 
qui, conservés encore à l’amphithéâtre de Nimes, servaient 
à cet usage. 


Tels sont, dans leur ensemble, ou plutôt tels furent les 
monuments principaux de Sanxay. Il est difficile de suivre, 
à travers l’histoire, leur lamentable destinée. 

Sous terre, les massives maçonneries ont bien résisté aux 
injures du temps ; mais l'architecture a disparu ; quelques 
moulures, un chapiteau, un demi-füt cannelé, démontrent 
que les constructions se rapportent à la période Antonine, 
plutôt après l’an 120 qu'auparavant. Les modifications 
apportées au plan primitif sont relatées dans le Mémoire du 
P.de la Croix (1) ; elles ont enlevé de l’élégance au peribolos 
du temple, agrandi le balnéaire, sans changer rien d’essen- 
tiel ; elles semblent avoir précédé le règne de Constantin. 

La nature des fouilles et des objets trouvés fait conclure, 
par comparaison, à une destruction violente, due au feu et 
à la sape, nivelant tout jusqu’au sol sans se préoccuper de 
ce qui y était caché : elle aurait eu lieu dans la première 
moitié du cinquième siècle, probablement pendant l'insur- 
rection des Bagaudes, de 436 à 439. 

Pendant des siècles, Sanxay fut considéré par les habitants 
du pays comme une vaste carrière de pierres à bâtir ; deux 
fours, où l’on a retrouvé des sculptures à demi calcinées, 
indiquaient encore, au moment des fouilles, be triste sort des 
monuments. La nature fit le resle, et des bois sauvages 
plongèrent dans l'obscurité, et presque dans l'oubli, tout ce 
qui avait élé le théâtre d’une vie si active et si animée au 
temps des Gallo-Romains. Ce n'est guëre qu’en 1730 que la 
culture commença à reprendre le dessus. 


(1) Mémoire archéologique, pp. 44-50. 


— 311 — 


Nous avons dit, au début de cet essai, l'historique des 
fouilles. A mesure qu'elles s’acheminaient vers leur fin, se 
posait cet inquiétant problème: Que deviendront-elles ? 
Tandis que l'archéologie accomplissait son devoir, la pro- 
priété, on le comprend,revendiquait ses droits. De là, litiges, 
procès, suspension des fouilles, jusqu’à ce que l’Etat, après 
une longue attente, source de bien des angoisses pour 
l« inventeur », achetät les terrains utiles. Il faut dire que 
la presse parisienne, que des hommes politiques de tous 
les partis, essayèrent de hâter la décision et la rendirent 
définitivement favorable : ce qui présentait un minime 
intérêt, comme les habitations particulières, fut recouvert 
et comblé. L'emplacement des trois monuments fut acheté 
trente-huit mille francs : l'Etat en donna dix-huit mille, 
M. Bischoffsheim neuf mille, des archéologues et des 
Sociétés savantes onze mille. 

Depuis lors, quelques mesures de conservation ont été 
prises ; la modicité du crédit dont on pouvait disposer les a 
rendues nécessairement incomplètes. Le temple et le théâtre 
restent naturellement à ciel ouvert ; le premier, dont nous 
avons comparé les ruines à un plan par terre, frappe le visi- 
teur par ses dimensions et la forme très rare de son enceinte; 
le second est vraiment majestueux ; il fait grande impression 
par son ensemble, et par les lignes harmonieuses de son 
arène et de ses gradins assez bien conservés. 

Le balnéaire a beaucoup souffert depuis douze ans : l’ac- 
tion de l’atmosphère, les intempéries de plusieurs saisons 
très rigoureuses ont fait tomber les enduits colorés qu’on 
retrouvait en 1881 et 1882 dans toute leur fraicheur ; les 
ciments se sont crevassés ; les belles pierres de la piscine 
ont «claqué, — me dit le guide dans un langage encore 
plus énergique et plus imagé, — comme du verre. » La plus 
grande surface est protégée par un hangar : sa masse vaut 
bien les quatre mille francs qu'il a coùtés, mais rien ne sau- 
rait rendre l'impression de malaise qu’éprouve le touriste, 


— 312 — 


quand il examine le couronnement rustique de bois et de 
tuiles, que le XIX° siècle a placé sur ce monument où l'art 
romain laisse son indélébile empreinte. 

Pour achever de connaître Sanxav, il faut retourner à 
Poitiers, et visiter le Musée archéologique où sont conservés 
les objets trouvés dans les fouilles. Au-dessous d'une carte, 
aux vastes dimensions, une vitrine présente les objets habi- 
lement groupés, qu’on pourrait espérer plus nombreux, si 
l'on ne songeait à la destruction violente de Sanxavy ; tou- 
tefois beaucoup de trouvailles sont très intéressantes. En 
voici l’énumération (1), d’après M. Delaunar: 

« Une série nombreuse de vases de fabrication locale, 
quelques-uns avec des marques de potier, et présentant des 
formes intéressantes ; des vases importés, dont plusieurs ne 
manquent pas d'élégance (il y en a qui offrent des figures 
en relief}; un mortier avec son broyeur sphérique ; des 
verres, deux intailles sur agate, ayant servi de chatons de 
bague et présentant des figures de divinités, l'une assise 
(Minerve tenant une Victoire ailée), l’autre debout (femme 
coiffée du Pétasus, tenant dans sa main gauche une corne 
d'abondance) ; un liëvre de bronze ; une statue de dieu assis 
coiffé du bonnet phrygien ; des perles de bronze en quantité; 
des fibules, unies ou ciselées, ou émaillées ; des épingles 
pour les cheveux (acus comatoriæ); des monnaies gau- 
loises ; une série de monnaies romaines allant d'Auguste à 
Constantin ; un édicule ayant servi d'ex-voto surmonté d'un 
fronton triangulaire,où l’on voit en bas-relief un rat grigno- 
tant un fruit : c’est un sujet bien connu des archéologues 
pour appartenir à la mythologie gauloise. — Dans le temple 
on a recueilli des fragments de bronze doré provenant d’une 
statue et une stèle, dont on a le piédestal et quelques mor- 
ceaux de la partie supérieure. » 


(1) Bull. monum., 5° s., t. x, p. 576. 


— 313 — 


4% 


Quelle était la destination de ces monuments, auxquels 
menaient plusieurs voies romaines retrouvées par le P. de 
la Croix (1), et particulicrement une route encore visible, 
allant de Poitiers à Saint-Maixent °? 

Nous avons déjà indiqué plusieurs opinions très diverses. 
L'opinion de M. Mazard, dans la Reoue archéologique, et 
de M. Hild, auteur de deux articles de polémique dans le 
Bulletin de la Faculté des Lettres de Poitiers (2), voit dans 
Sanxay une ville ordinaire, jusqu'ici inconnue ; elle prétend 
que les habitations seront retrouvées en grand nombre, — et 
les fouilles poussées à quatre kilomètres à la ronde n'ont 
révélé que les deux petits groupes dont nous avons parlé, — 
ou qu’elles ont péri dans le cataclysme, — et le mode de 
destruction des barbares, qui ne touchaient guère aux fonda- 
tions, comme on le constate dans les monuments de Sanxay, 
contredit cette hypothèse. 

D'autres, avec M. Delaunay, voient dans Sanxay une 
station thermale (3), ou encore, en raison de la passion 
extraordinaire des Romains pour les bains (4), un établis- 
sement complet d’hydrothérapie : on a retrouvéainsi,comme 
le rappelle M. Hild (5), des balnéaires sans eau minérale à 
Badenweiler, à Allenz, à W'asserliesch (près de Trèves), 


(1) Mémoire archéol., pp. 62-68. cf. Bull. monum., 5° 8.,t. x, 
p. 914. 

(2) Bull. de lu Fac. des Leltres de Poitiers, 1883, pp. 238-251 et 
294-296. 

(3) Bull. monum , 5° s.,t x, notamment p. 582, Nous avons 
réfuté cette théorie. 

(4) Il y en avait jusque dans les villages ; dans Rome seule, 
Agrippa en ajouta cent soixante-dix nouveaux ; la ville impériale 
en contenait plus de huit cent cinquante. 

(5) Bull, de lu Fuc. de Pouliers, loc cit., p. 247, en note. 


— 314 — 


et jusque dans l’ancien pays des Daces. Il y a une difficulté 
considérable à admettre une station permanente, avec un 
nombre d'habitations si restreint. 

La troisième opinion, celle du KR. P. de la Croix, est ingé- 
nieuse et frappante. Comparant le petit nombre des habita- 
tions, et l’importance considérable des monuments retrouvés, 
il propose de considérer Sanxay comme le lieu des réunions 
extraordinaires des chefs des Pictons, qui y auraient ainsi 
séjourné transitoirement. Leur civcitas était une des plus 
étendues des Gaules, et leurs assemblées devaient avoir une 
réelle importance ; le temple, le balnéaire, le théâtre étaient 
indispensables à cette époque, pour de telles réunions. On 
peut rappeler à titre de comparaison (1), que le Sénat des 
trois Gaules se réunissait certainement à Lyon; que les 
assemblées des civitates eurent lieu jusqu'au VS siècle ; qu'à 
un autre point de vue, un bas-relief de la colonne Trajane 
représente une délibération des chefs Germains assemblés 
avant la guerre (2). 

Cette théorie, bien que combattue à cause de sa nou- 
veauté, a mérité l’approbation d'une foule d’archéologues 
distingués. Elle a l’avantage incontestable d’être soutenue 
par celui qui connaît Sanxay dans ses moindres détails, et 
que ses études antérieures, comme le succès de ses fouilles, 
ont le mieux préparé à juger les questions pratiquement, et 
de oisu. Puisse-t-il, dans l'ouvrage complet qu'il promet 
depuis longtemps, donner une solution qui satisfasse tous 
ses adversaires, en mème temps qu’elle comblera les désirs 
de ses nombreux admirateurs | 


(4) V. Jullien, Gallia, pp. 64-67 et 69. — Toutefois, M. Hild, 
loc. cit., a justement diminué la valeur de l'argument que le P. de 
la Croix tire d'un passage de César (de Bello gallico, vi, 13). 

(2) Il y a une difficulté de détail, qui reste sans explication, dans 
la disproportion entre les dimensions du temple et du théâtre, des- 
tinés à huit ou neuf mille hommes, et celles du balnéaire qui ne 


pouvait guêre recevoir dans une journée plus de cinq cents per- 
sSOnnes, 


— 315 — 


A 


Nous nous sommes longuement étendu sur la découverte 
de Sanxay, parce qu’elle a plus de notoriété que les autres, 
et qu’elle a exigé de son auteur plus d’efforts, de travaux et 
de sacrifices de toute sorte ; mais il serait injuste de ne pas 
mentionner, au moins en abrégé, les découvertes chrétiennes, 
qui sont naturellement pour le R. P. de la Croix ses décou- 
vertes de prédilection. 

La première en date est celle de l’hypogée-martyrium de 
Poitiers : elle fait connaitre, par des documents presque 
uniques, des détails du plus haut intérêt sur la liturgie et 
sur le culte des morts aux premiers siècles de l'ère chré- 
lienne. Nous l’analysons d'après l'ouvrage de grand luxe 
publié en 1883, par le R. P. de la Croix (1). 

En 1878, M. Rothmann, commandant du génie à Poitiers, 
fit faire des fouilles pour la construction de magasins à four- 
rages, sur des hauteurs avoisinant la ville ; on y trouva une 
nécropole gallo-romaine, contenant 313 sépultures des quatre 
premiers siècles, dont les objets les plus intéressants furent 
envoyés au Musée de Cluny. 

Au centre de cette nécropole païenne, un lieu dit Camp 
des Martyrs, où Chiron-Martyr (2), attira l’attention, tou- 
jours éveillée, du P. de la Croix. Au milieu de trente-sept 


(1) Monographie sur l'hypogée-martyrium de Poitiers, texte et 
planches, grand in-#°, publié chez Didot, en 1883, avec dessins de 
l'auteur, 

(2) Dans le langage du pays, on donne le nom de chiron à un 
tas de pierres, amoncelées dans les champs, qui dénote une sépul- 
ture gauloise. | 


— 316 — 


sarcophages violés, il découvrit les restes d’une chapelle 
souterraine rasée jusqu’au sol. Lorsque tout fut déblayé, on 
put se rendre compte du prix de la découverte, dont on n’a 
trouvé que trois types similaires : à Rome, à Reims et à 
Montmartre. 

L'hypogée consiste essentiellement en une chambre basse, 
profonde de 2 m. 80, et large de 2 m. 95; la longueur est 
d’un peu moins de 5 m. Dans ce modeste espace sont, pour 
ainsi dire, entassés les plus précieux souvenirs archéolo- 
giques. Une sorte de couloir, ou vestibule étroit, fait péné- 
trer, en contre-bas, jusqu'à la porte de l’hypogée. Sur le 
linteau, une inscription de hasse latinité rappelle le souvenir 
d’un abbé Mellebaud, fondateur de ce monument qu'il destine 
à sa sépulture {1}, et où l’on vient prier. Sur les montants de 
la porte, trois autres inscriptions ; la première fait allusion 
au jugement dernier, dont on redoute la proximité (2); la 
seconde est presque illisible, on y découvre le nom du Christ. 
La troisième, et la plus importante, raconte au long la pen- 
sée pieuse qui a inspiré Mellebaud, affirme sa foi, et maudit 
ceux qui violeraient son tombeau : « Zn nomine Domini ego 
hic Mellebadis reus et serous Christi institui mihi ispe 
juncoia ista ubi jacit indigni sepultura mea quem feci in 
nomine Domini nostri J.-C. Quem amaci in quod crededi… 
Dignum est confetilri] dominum oic[um] [cujus] gloria 
magna est. Ubr par, fedis, caritas est : ipse deus et homo est 
et deus in illo. Si quis qui non hic amat adorare D. N. J. C. 
et distruit opera ista sit anathema. Maranatha (3) usquid 
in sempiternum. » 


(1) Memoria Mellebaudis abb. reum (débiteur ?). Christus hic est. 
Drvoli veniunt un [di] que ad ipso pro dictionc animis qui remiant 
annualim. 

(24 et Q — Inilio et finis Quia quidquid quodtidiæ pejus et 
pejus, quia jamjam finis appropinquat. 

(3) En Svriaque : « Dominus venil. » 


— 9317 — 


Sur le seuil de la porte, est gravé le curieux anagramme 


suivant : 
GRAMA GRVMO ° 


ANA AXCAXPIX 


On a essayé de lexpliquer de différentes façons. La 
manière dont on doit lire la partie ANAGRAMA, de bas en 
haut, guide le lecteur pour la partie de droite, que le R. P. 
de la Croix, en prenant les X pour de simples lignes de sépa- 
ration, interprète ingénieusement ainsi: AGRVM CARVM 
PIO. C’est fort simple, et absolument conforme à la desti- 
nation du monument. 

Quel est le Mellebaud de ces inscriptions ? Serait-il le 
Mérobaude, originaire de Poitiers, en faveur duquel saint 
Martin accomplit un miracle ? Le P. de la Croix propose 
cette attribution. 

Entrons maintenant dans l’hypogée : il est divisé en deux 
parties : l’une moins large, contient deux sarcophages en 
pierre, avec couvercles sculptés ; c’est l'emplacement de 
l'assistance. L'autre, le sanctuaire, est plus large et donne 
lieu à une série d'observations d’un vif intérêt. On y accède 
par une marche sculptée, que continuent les bases de deux 
colonnettes fuselées. Un dallage à rosaces se laisse encore 
apercevoir Çà et là ; le fond du sanctuaire est peint en gris 
jaune, avec des encadrements bleus et rouges, et percé, en 
son milieu, d’une fenestella. Dans les côtés, trois arcosolia, 
avec des chässes sculptées : l’un représente huit person- 
nages inconnus ; un autre, saint Mathieu, saint Jean, et 
deux anges, parmi lesquels Raguel, dont le nom ne se trouve 
point dans l’Ecriture et dont le culte fut proscrit sous Char. 
lemagne. Le troisième, objet unique en France, laisse aper- 
cevoir très distinctement deux martyrs crucifiés. 

Des inscriptions, dont une palimpseste, tracées au vermil- 
lon sur l'arcosolium de gauche, nous apprennent que les 
corps de soixante-douze martyrs furent transférés dans 
cette sépulture, et relatent les jours (3 et 19 décembre), mais 


— 9318 — 


malheureusement sans ajouter l’année. On y lit notamment 
ces mots : (« Afartheres Domint. — .… Martherum romi- 
num LXXII. — Ingressio sancltorum hic est. » Une indi- 
cation plus précieuse encore donne les noms de plusieurs de 
ces martyrs : (« Æilarius … Sostanos … Ænanus … Lanpri- 
tus … Vapregatus ..… Helarius … Martinius. » Rien, ni dans 
les martyrologes, ni dans l’histoire ecclésiastique,ne permet 
d'être renseigné davantage sur l’époque de ces martyrs. 
Selon le P. de la Croix, ils ont dù périr dans la persécution 
de Maximin, à la fin du [ile siècle, — car plus tard il n'y 
eut plus d’exécutions en masse ; — Mellebaud aura trouvé 
leurs corps et les aura transférés dans l’hypogée au VI siè- 
cle (1); selon l’idée chère à ses contemporains, il aura fixé 
le lieu de sa sépulture dans ce sanctuaire consacré par la 
présence des reliques, et il aura été imité par un bon nombre 
de fidèles, ce qui explique la présence des ossements appar- 
tenant à 35 personnes, qu'a reconnus l'examen médical dans 
plusieurs sépultures recouvertes de pierres plates. 

La décoration de cette précieuse chapelle se compose de 
rosaces, de rinceaux, de serpents, de dauphins, de branches 
de lierre, de croix ; mais le plus curieux spécimen de l’art 
mérovingien qu'on ait rencontré est assurément le nombre 
considérable de cabochons, — plus de mille, — en verre 
coloré, dont on a retrouvé les trous d’incrustation. 

_ Nous avons réservé pour la fin la description du monu- 
ment central : au milieu du sanctuaire, se dresse un autel. 
Il est séparé de la muraille du fond par un modique espace 
de 0 m. 72, ce qui ne laisserait guère supposer que le prètre 
pût, selon la liturgie primitive, offrir le Saint-Sacrifice, la 
face tournée vers le peuple. La base a 0 m. 82 sur 0 m. 65; 
la hauteur est de 1 m. 10. L’autel repose, non comme d’ordi- 


(1) La forme des croix nombreuses et variées, qui figurent dans 
l'ornementation de l'hypogée, a permis de fixer approximativement 
cette époque. 


— 319 — 


naire sur une colonne, mais sur un massif. Il est peint dans 
les mêmes tons que le fond de la chapelle, et présente, sur sa 
face antérieure, une grande croix décorée. Les dimensions 
de la table sont très restreintes, puisque la surface atteint 
seulement O0 mq. 5330 ; mais l’autel célèbre de Tarascon, n'a 
pas mème la moitié de cette surface (0 mq. 2382). 

À quelle époque a disparu l’hypogée ? Peut-être lors de 
l'invasion sarrasine. En tous cas, il a été simplement rasé, 
et ce qui restait sous le sol, avec ses peintures encore très 
nettes, a permis au P. de la Croix, dans le grand ouvrage 
dont nous nous sommes inspiré, une vivante reconstitution. 


a 


La dernière découverte chrétienne du P. de la Croix, la 
plus récente par sa date, est celle du Baptistère Saint-Jean, 
à Poitiers; c'est l’œuvre d’une admirable patience, qui 
n'était pas achevée encore l’an dernier, et qu’il serait déloyal 
de déflorer, puisque l’auteur en fera certainement l'objet 
d’une communication scientifique. Contentons-nous donc 
d'indications sommaires. 

Le touriste et le pélerin qui visitent les merveilles de l’art 
religieux à Poitiers s'arrétent avec étonnement, près de 
l'église Ste-Radegonde, devant ce qu'on appelle vulgairement 
« le temple Saint-Jean. » Comment l’anachronisme qui 
réunit l’idée païenne de temple et l’idée chrétienne de saint 
Jean a-t-il pu s’accréditer ? C’est la puissance invétérée de 
la tradition qui l’explique, et il faudra toute l'énergie du 
P. de la Croix pour le détruire. 

Au détour de la petite rue Saint-Jean, on se trouve devant 
un immense cube de maçonnerie à petit appareil, d’une 
respectable vétusté, qui, de l’extérieur, semble à peine éclairé 
par des fenêtres en rosaces ; celles-ci sont ornées de sculp- 
tures des types romain et Carolingien, et surmontées de 


— 320 — 


croix si visibles qu’on se demande comment on a pu songer 
à un édifice païen. Sur les côtés, des coupoles surbaissées 
montrent un timide essai de transition entre la forme de la 
basilique et celle de la croix. 

Le monument date du IVe siècle ; il a été exhaussé au VIIe 
et complété par les peintures murales de l’intérieur, aux 
XIIS et XIIIe siècles. 11 était encore, l’an dernier, rempli 
d'objets qui en faisaient une sorte de musée archéologique : 
çà et là, des sarcophages mérovingiens provenant des 
fouilles du Champ des martyrs et d’Antigny; ailleurs, des 
moulages d’une exécution parfaite, destinés au musée du 
Trocadéro, et qui rendront bientôt populaire le Baptistère 
de Poitiers. 

C'est bien en effet, et incontestablement, un Baptistère. La 
cuve polygonale a été retrouvée au centre par le P. de la 
Croix ; elle est désormais visible, et sa présence, il faut 
l’espérer, préservera maintenant le monument des usages 
bizarres auxquels il a été successivement employé dans 
ce siècle : fonderie, magasin militaire, fourneau écono- 
mique, etc... 

Le principal mérite de la découverte consiste dans la mise 
au jour des curieuses frasques que seul, armé d’un modeste 
canif el monté sur un immense échafaudage, le P. de la Croix 
débarrasse jour par jour, avec l’aide d’un unique manœuvre, 
du platras qui les souillait. 

Dans l’abside du fond, la calotte hémisphérique contient 
une composition d'ensemble : Jésus-Christ et les quatre 
évangélistes ; du côté de l'Evangile, des scènes naïves, 
encore bien conservées, mettent en relief les personnages de 
sainte Elisabeth, de saint Joseph et de saint Jean-Baptiste ; 
le reste a péri, du côté de l’Epitre (1). 


(1) On retrouve dans la région, à N. D. de Montmorillon, une 
chapelle souterraine dont l'abside garde des peintures peu connues 
du même style : ici c'est la Vierge et l'enfant Jésus qui forment le 
centre de la fresque. | 


— 321 — 


Les grandes murailles de la nef représentent symétri- 
quement, aux triforia, J.-C., les Anges et les Apôtres, en 
dessous, quatre empereurs romains, à cheval, et dans les 
entre-colonnements, plusieurs scènes de l'Evangile dont la 
seule visible est l’histoire d'Hérodiade. 

Sur les deux faces latérales, la peinture est moins bien 
conscrvée, ou moins dégagée ; à côté de figures de saints, 
court un riche bandeau formé d'oiseaux symboliques — 
paons et dindons, — du plus élégant dessin. 

Tel qu’il est, le Baptistère devient un des monuments les : 
plus curieux de Poitiers, et cette ville, qui con‘ient déjà tant 
de chefs-d’œuvre, devra au P. de la Croix la découverte et la 
conservation d’une merveille de plus. 


AA 


Que faut-il conclure de ce trop long exposé”? La silhouette 
de l’archéoloque poitevin y est tracée bien imparfaitement 
sans doute ; mais sa modestie aurait souffert, si l'éloge avait 
pris dans notre essai la part plus considérable qui lui 
convient, et que nous avons réservée à la description pure. 
Le P. de la Croix nous permettra cependant d'offrir l'exem- 
ple de son activité, de son désintéressement, de son énergie, 
aux archéologues et aux amateurs : avec quelques hommes 
doués comme lui, les provinces de France, même moins 
riches que le Poitou en antiquités de tout genre, verraient 
bientôt sortir, de leurs ruines fécondes, des trésors inespérés. 


“er 


LISTE 


des 


MEMBRES TITULAIRES, HONORAIRES ET CORRESPONDANTS 


de l’Académie d'Arras. 


MEMBRES DU BUREAU 


Président : 


M. DE MazLorrir, #, O.@. Principal honoraire du Collège. 


Chancelier : 


M. DERAMECOURT (le Chanoine), Supérieur du Petit Sémni- 
naire. 


Vice-Chancelrer : 


M.H. Loriquer, 0. @, Archiviste du département. 


Secrétaire-Général : 


= 


. CaAvrois (le Baron), G. x, ancien Auditeur au Conseil 
d'Etat. 
Secrétaire- Adjoint : 
M. V. BargtEn, @, Directeur du Mont-de-Piété. 


Archioiste : 


M G. DE HAUTECLOCQUE (le Comte). 


Bibliothécaire : 


N. Aug. Wicquor, O0. @&, Bibliothécaire de la Ville. 


ei— 


— 323 — 


MEMBRES TITULAIRES 
Par ordre de nomination. 


MM. 


. DE MALLORTIE, &, O. @, Principal honoraire du 


Collège (1859). 


. Ed. LECESNE, #%, O. @. ancien Adjoint au Maire 


d'Arras (1853). 


. SENS, %, O. #æ, etc., O. @. ancien Député (1860). 
. (. LE GENTIL %, #%, ancien Juge au Tribunal civil 


(1863). 


. Pacnouz,, O. @, Directeur de la Station agronomique 


du Pas-de-Calais (1864). 


. Paris, ancien Ministre (1866). 
. P LECESNE, &, @, Vice-Président du Conseil de 


Préfecture (1871). 


. G. DE HAUTECLOCQUE {le Comte) (1871) 


ENvENT, (l'Abbé), Chanoine titulaire, Archiprètre de 
la Cathédrale (1871). 


, TRANNOY, &, O. 6, ancien Directeur de l'Ecole de 


Médecine (1872). 


. CAvRoIs {le Baron), 6. %,. Docteur en droit, ancien 


Auditeur au Conseil d'Etat (1876). 


. RicouarT, &, O, @, Adjoint au aire d'Arras (18791. 
. Wacquor, 0. @, Bibliothécaire de la Ville (1879. 

. GuéranD. Juge au Tribunal civil (1879). 

. Adolphe DE CARDEVACQUE (1831). 

. Em. Perir, %, President du Tribunal civil (1883. 


DERAMECOURT (l'Abbé), Vicaire-général, Supérieur 
du Petit Séminaire d'Arras (1884). 


— 324 — 


MM. 

18. J. Lecour, 4. Conseiller général (1884). 

19. J. Bourry, x, @, Juge au Tribunal civil (1884). 

20. P. Larocue, Directeur de l’Imprimerie du Pas-de- 
Calais (1884). 

21. H. Loriquer, 0.6, Archiviste du département (1885. 

22. E. Deusv, Avocat, Juge honoraire au Tribunal civil 
(1887). 

23. V. BARBIER, @, Directeur du Mont-de-Piëté (1887). 

24. RonarrT (l’Abbé), Professeur de théologie (1887). 

25. E. CaruiER, #, Inspecteur du Service des enfants 
assistés (1838). 

26. Boucry, Professeur de rhétorique au Collège (1891). 

27. L. VicranT, Avocat (1892). 

28. RamBurE (l'Abbé), Directeur à l'Institution Saint- 
Joseph d'Arras (1893). 

29. DEwauLE, 6, Principal du Collège (1893). 

30. Hervin {l’Abbé\, Vicaire-général,Aumônier du Saint- 
Sacrement (1893). 


— 9325 — 


.: MEMBRES HONORAIRES : : 
par ordre de nomination. 


Les lettres A. R. indiquent un ancien membre titulaire ou résidant. 


MM. CAMINADE DE CASTRES, O. %, ancien Directeur des 
Contribulions indirectes, à Paris, À. r. (1870). 
_Coince, Ingénieur des mines, À. R. (1870. 
PaiLLaRD, OC. #, ancien Préfet du Pas-de-Calais (1875). 
PreRROTTI (le docteur Ermette\, x, Ingéniéur hono- 
raire de la Terre-Sainte (1877). 

J.-M. Ricaarp, @, ancien Archiviste du Pas-de- 
Calais, à Laval, À. R. (1879). 

Mgr MEIGNAN, O. &, Cardinal-Archevêque de Tours 
(1882). 

Jules Breron, C. #, Membre de l'Institut (1887). 

Louis NoEL, %, Slatuaire (1887). | 

Charles DaAvERDOING, Peintre d'histoire, à Averdoingt 
(1883). | 

H. Taanni, O. @&, Docteur ès-sciences, Directeur de 
l'école supérieure de Commerce de Lille, À. k. 
(1891). 

ALAPETITE, O. %, Préfet du Pas-de-Calais (1891). 

_ LEGRELLE, &. Maire d'Arras (1891). L 
Derorrer (l'Abbé), doyen: de Laventie, 4 R. (1893). 
G. LecEux (l'Abbé), Aumônier à Lille, a. R. (1893). 
GuEsnoN, 0. @&, Professeur de l'Université en re- 

* traite, à Paris, A. R. (1893) 


21 


— 326 — 


MEMBRES CORRESPONDANTS 


par ordre de nomination. 


MM.DE Baecker, #, Homme de lettres, à Bergues (1853). 

Marresse, Ingénieur (1857). 

J. PÉRIN, Avocat, Archiviste Paléographe (1859). 

Fr. FiLon, Directeur de l'école Lavoisier, à Paris. 

Léon VaiLLANT, %, Professeur au Muséum, à Paris 
(1861). 

DE FONTAINE DE RESBECQ {le comte), %, O0 %,0. @, 
ancien Sous Directeur dé l'Instruction primaire au 
Ministère de l’Instruction publique (1863). 

LEURIDANT, Archiviste el Bibliothécaire, à Roubaix 
(1863). | 

V. CANET, Professeur à la Faculté libre des Lettres 
de Lille. 

H. GazzEAu, Homme de lettres, à Esbly (1869). 

BoucarT, CG. %, Président de Chambre à la Cour 
des Comptes (1872). 

DramaR», Conseiller à la Cour d'appel de Limoges 
(1872). 

GouELLAIN, C. **, @, Membre de la Commission 
des Antiquités départementales, à Rouen (1873). 

Félix LE SERGEANT DE \MONNECOVE, %, propriétaire, 
à Saint-Omer (1874). 

DE CALONNE (le Barou), à Buire-le-Sec (1874), 

DEHAISNE (Mur), O. €. ancien Archiviste du Nord, 
à Lille (1874). 

Vos (le Chanoine), Archiviste de l'Evèché de Tournai 
(1875). 


— 327 — 


MM. Cb. »'Héricounr (le comte) #, Consul de France, à 
Christiania (1876. 

Em. Travers, Archiviste-Paléographe, à Caen (1876). 

Al. OpogEesco, Chargé d’affaires de Roumanie à 
Paris (1876). 

DE SCHODT, Inspecteur général de l’Enregistrement 
et des Domaines de Belgique, à Bruxelles (Ixelles, 
rue de Naples, 18) (1877. | 

Fréd. Moreau père, %, à Paris (1877). 

Hucor (Eugène, Secrétaire adjoint des Comités des 
Sociétés savantes, près le ministère de l’Iustruc- 
tion publique, à Paris (1876). 

HEuGUEBART (l'Abbé), curé de Lambres (1878). 

G. FaGxirz, Directeur de la Revue historique, à Paris 
(1878). 

G. BELLON, à Rouen (1879). 

J.-G. BuLuioT, #. O. @, Président de la Société 
Eduenne, à Autun (18791, 

L. PALUSTRE, Directeur honoraire de la Société 
française d'Archéologie (1881). 

DE L'AURIÈRE, Sccr. gén. de la même Société (1881). 
DE Marsy {le comte), Directeur de la Société fran- 
caise d'Archéologie, G. *#,à Compiégne (1881). 

DELVIGNE (le chanoine), à Bruxelles (18811. 

Gustave Coin, Artiste peintre, à Paris(1881). 

MARTEL, ancien Principal du collège de Boulogne- 
sur-Mer (1881). | 

P. Fournier, Professeur à la Faculté de Droit, à 
Grenoble (1881). 

L'abbé LErEBvrE, Aumônier à Doullens (1882). 

Roca, ancien Percepteur à Aire (1882). 

Rupin, @, Président de la Sociélé Archéologique 
de la Corrèze, à Brives (1882). 


— 328 — 


MM. L'abbé F. LereBvre, ancien curé d'Halinghen (1882). 
PAGARD D'HERMANSART, à Saint-Omer (1883). 
Gabriel DE BEUGNY D'HAGERUE, à Aire (1884). 
p’Agos (le baron), à Tibiran (Haules-Pyrénées). 

Le commandeur Ch. DESCcEMET, à Rome (1N84). 

- MarTHtœu, Avocat, Secrétaire du Cercle archéologique 

d’Enghien (Belgique) (1884). 

Quinion-HUBERT, ancien Magistrat, à Douai (1884). 

FRoMENTIN, Curé de Fressin (1885). 

Rod. DE BRANDT DE GALAMETz (le comte), à Abbeville 
(1885). 

Robert DE GUYENCOURT, Président des Anliquatres 
de Picardie, à Amiens.(1888). | 

-",. ‘Bover, Archiviste à Montbéliard (1888). 

Massy, ©, Surveillant-Gén. au Lycée de Douai (1890). 
Eug. DE Sans, Publiciste, à Montpellier {1890). 
Georges BARBIER, Avocat à Paris (1891). 
Mine Jenny FoNTAINE, Artiste peintre, à Paris (1892). 
MM. Dicann, ancien élève de l’école des Chartes et de 
l'école de Rome {1892). 
HarDuIN DE GRosvILLE, Juge au Tribunal civil de 
Laon (1893). 
MENCHE DE Loisxe (le omis). château de Beaulieu- 
lez-Busnes (1894). 
L'abbé Virasse, Curé-doven de Carvin (1894). 


TABLE DES MATIÈRES 


L. — Séance publique du 19: Octobre 1893: 


Discours de réception de M. l'Abbé RAMBURE. ....... 
Réponse au Discours de réception de M. l’Abbé Ram- 
bure, par M. H. DE MALLORTIE, Président...,.,... 


Il. — Séance publique du 15 Février 18y4. 


Discours d'ouverture par M. H. DE MALLORTIE, Pré- 
SIAUNL. same sms alt ie sers osseuse 
Rapport sur les travaux de l’année 1892-1893, par M. le 
baron Cavrois, Secrétaire-Général....,........... 
Rapport sur le Concours d'Histoire, par M. le Chanoine 
DERAMECOURT, Chancelier ....................... 
Rapport sur le Concours de Poésie, par M. Victor 
BARBIER, membre résidant....................... 
Voyage au Pays des Momies, par M. l'Abbé RomarT, 
membre résidants snsisussssonmeevu essuie 
La Faïençomanie, par M. Ed. LECESNE, membre 
RÉSIdA RL res EAN ASP ee 


Il, — Lectures faites dans les Séances hebdomadaires. 


La Cité d'Arras, par M. le baron Cavrois, Secrétaire- 


(rénéraliasis nissan ie 121 
Une Œuvre inconnue de Carpeaux. Lecture par 
M. Léonce VizraArT, membre résidant............. 158 


Le Pas-de-Calais sous l'administration préfectorale du 
baron de la Chaise (1803-1815) (Suite), par M. G. De 


HAUTECLOCQUE, membre résidant ....... Hide 165 
Un Archéologue poitevin, par M. l’Abbé RAMBURE, 

membre résidant: 2eme ae 298 
Liste des Membres titulaires. honoraires et correspon- 


dants de l’Académie d’Arras..................... 322 


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